Politique

[Tribune] Nigeria : Ngozi Okonjo-Iweala, la dame de fer aux pieds d’argile

Par

Marc-Antoine Pérouse de Montclos est directeur de recherches à l’Institut de recherche pour le développement (IRD, France).

Ngozi Okonjo-Iweala, ancienne ministre des Finances du Nigeria. © Bruno Levy pour JA

Absente de la présidentielle du 16 février prochain, l'ancienne ministre des Finances du Nigeria, Ngozi Okonjo-Iweala, ne cesse d'incarner l'espoir d’un changement aux yeux de la communauté internationale, malgré certaines critiques.

Le Nigeria se prépare à tenir des élections qui vont voir s’affronter deux routiers de la politique, un président malade et un homme d’affaires à la réputation sulfureuse. Familièrement appelée NOI, Ngozi Okonjo-Iweala ne se présente pas. Elle continue cependant d’incarner l’espoir d’un changement aux yeux de la communauté internationale.

Ancienne ministre des Finances du Nigeria, elle fait en effet partie des rares femmes à avoir exercé d’importantes responsabilités politiques dans le pays le plus peuplé d’Afrique, première économie du continent. De plus, elle est igbo, issue d’un peuple chrétien qui est régulièrement présenté comme victime d’une tentative de génocide de la part des militaires musulmans au pouvoir pendant la guerre du Biafra (1967-1970). Enfin, elle a travaillé à la Banque mondiale et préconise un agenda libéral qui ne peut que satisfaire les partisans d’une privatisation de la sphère économique.


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Ennemis

Dans un livre récemment publié, Fighting Corruption is Dangerous, Ngozi Okonjo-Iweala se présente aussi comme la victime d’une cabale montée par les forces de résistance au changement. Son récit commence par l’histoire de sa mère, qui a été kidnappée pour faire pression sur sa fille et l’empêcher de mettre un terme aux arnaques des subventions à l’essence au Nigeria.

Ngozi Okonjo-Iweala (Nigeria), ministre de l'Economie et des Finances. Au Forum sur le partenariat entre l'Afrique et la France à Bercy le 06.02.2015. © Bruno Levy © Bruno Levy pour JA

Dans les milieux populaires, elle est perçue comme une technocrate au service du capitalisme financier et de la Banque mondiale

Indéniablement, Ngozi Okonjo-Iweala s’est fait beaucoup d’ennemis. Dans les milieux populaires, elle est perçue comme une technocrate au service du capitalisme financier et de la Banque mondiale, une institution particulièrement détestée au Nigeria depuis les programmes d’ajustement structurel qui accompagnèrent la récession des années 1980 et la mise à pied de dizaines de milliers de fonctionnaires.

Des réformes économiques non abouties

Le fait est aussi que Ngozi Okonjo-Iweala a servi de caution internationale à l’un des gouvernements les plus corrompus du Nigeria, celui du président Goodluck Jonathan [2010-2015], et l’on peut regretter que, dans son autobiographie, elle ne s’attarde guère sur les fraudes à l’importation d’armes que son ministère a couvertes, dit-elle, par « devoir patriotique », pour lutter contre l’insurrection de Boko Haram.

Dans l’administration, elle a certes essayé de créer un compte unique pour mieux identifier le circuit des dépenses du gouvernement et réduire les possibilités de prévarication. Mais c’est le président Muhammadu Buhari qui a mis en œuvre ce dispositif après son élection en 2015.

Ngozi Okonjo-Iweala s’est opposée au gouverneur de la Banque centrale, Sanusi Lamido, pour des raisons finalement très personnelles

Du temps où elle travaillait pour Goodluck Jonathan, Ngozi Okonjo-Iweala n’a en réalité pas réussi à faire aboutir ses projets de réforme économique. Au contraire, elle s’est opposée au gouverneur de la Banque centrale, Sanusi Lamido, pour des raisons finalement très personnelles : il n’avait pas jugé utile de la consulter avant d’envoyer à Goodluck Jonathan une lettre confidentielle déplorant la disparition de 20 milliards de dollars [17,5 milliards d’euros] dans les comptes de la Compagnie nationale nigériane du pétrole. Au lieu de soutenir le combat de son collègue contre la corruption, la ministre contesta ses chiffres, qu’elle rabaissa à 11 milliards de dollars – une bagatelle !


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Critiquée pour son inaction

Tout à ses comptes d’apothicaire, elle contribua à discréditer Sanusi Lamido, qui fut suspendu de ses fonctions en février 2014. Elle a aussi laissé entendre que le scandale avait été manipulé par l’opposition, car le président sortant, Goodluck Jonathan, préparait sa campagne pour les élections générales d’avril 2015. Pour finir, l’affaire a été enterrée, les poursuites judiciaires abandonnées, et la compagnie nationale n’a pas été réformée.

Quant aux critiques sur son (in)action quand elle était au gouvernement, l’intéressée y a vu une campagne de presse calomnieuse, financée par ses ennemis politiques à travers Sahara Reporters, un média qui a dû s’exiler aux États-Unis pour continuer à publier des informations explosives sur le Nigeria.

Aujourd’hui, Ngozi Okonjo-Iweala invite à se méfier des réformateurs qui prétendent lutter contre la corruption et qui sont eux-mêmes corrompus. Elle fait sans doute allusion à l’administration du président sortant. Mais la remarque pourrait tout aussi bien s’appliquer à son entourage lorsqu’elle était chargée des Finances.

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