Politique

Liberia : un an après, George Weah garde la foi

Le président libérien George Weah durant le 30ème sommet annul de l'Union Africaine, le 28 janvier 2018.

Le président libérien George Weah durant le 30ème sommet annul de l'Union Africaine, le 28 janvier 2018. © SIMON MAINA/AFP

Peu importent les équipes mal formées ou les budgets trop serrés. Un an après son arrivée au pouvoir, le chef de l’État George Weah ne veut pas se laisser décourager.

Comme il y a un an, il s’est glissé dans une tunique immaculée. Il a chaussé ses fines lunettes et s’est rasé de près. Sa voix, toujours grave et fine, est peut-être juste un peu plus assurée. Mais George Weah est-il vraiment le même que celui qui, douze mois plus tôt, pénétrait en héros dans le stade Samuel-Doe ? Ce 31 décembre, dans l’église Forky Jlaleh Family Fellowship de Monrovia, il n’y a ni slogans ni fureur.

Dans un silence religieux, il a installé ses proches et ses ministres sur des petits bancs de bois : « Vous travaillez avec le gouvernement et vous voulez lui nuire, vous êtes ministres et vous voulez lui nuire, vous êtes chefs d’entreprise et vous voulez lui nuire… ! » Derrière lui se dresse une grande croix rouge. On le connaissait footballeur, il est devenu président. Voici Weah pasteur.

Revanche

Un an après avoir fait ses premiers pas de chef d’État, l’ancien sportif se dresse dans le chœur de sa toute nouvelle église, dont la construction a défrayé la chronique. « Était-ce vraiment une priorité ? » se sont étouffés observateurs et opposants. Mais Weah n’en a cure. L’ancien gamin des bidonvilles devenu l’homme le plus puissant du pays en est persuadé : il a un destin.

Le nouveau président libérien George Weah et sa femme Clar Weah, lors de la cérémonie de passation du pouvoir à Monrovia, le 22 janvier 2018.

Le nouveau président libérien George Weah et sa femme Clar Weah, lors de la cérémonie de passation du pouvoir à Monrovia, le 22 janvier 2018. © Abbas Dulleh/AP/SIPA


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En prenant la tête du Liberia au terme de la première élection pacifique de l’histoire du pays, l’ancien Ballon d’or a fait briller les yeux de centaines de milliers d’électeurs. Ses opposants ont reproché à l’ex-gamin du ghetto de Clara Town son manque d’études et son anglais peu académique ? Sa revanche a signé celle de nombreux pauvres et « natives » – comme on surnomme ceux qui ne sont pas « Congos », ces descendants d’Africains-Américains qui ont longtemps détenu tous les leviers de pouvoir.

Des moyens restreints

George Weah a multiplié les gestes envers ses électeurs. Face à une économie en difficulté depuis l’épidémie d’Ebola en 2014, il a injecté 25 millions de dollars (près de 22 millions d’euros) « en urgence » pour tenter de lutter contre l’inflation et la hausse des prix des produits de première nécessité. Il a aussi promulgué une réforme foncière historique : préparée sous Ellen Johnson-Sirleaf, la loi met fin au monopole de l’État et des investisseurs privés sur les terres, ouvrant la voie à une amélioration du niveau de vie des agriculteurs.

Les gens ont dit que je ne serais pas un bon dirigeant. Je fais deux fois ce qu’ils n’ont pas fait

Puis, sous les hourras des étudiants, il a annoncé la gratuité de l’université publique : sur 20 000 inscrits, seuls 12 000 ont les moyens d’en suivre les cours. « Les gens ont dit que je ne serais pas un bon dirigeant. Je fais deux fois ce qu’ils n’ont pas fait », a-t-il déclaré à RFI.

Œuvrer pour les jeunes et les pauvres, c’est l’ambition du président, présentée dans son vaste Pro-Poor Agenda. « C’est un programme extrêmement ambitieux, reconnaît Mathias Hounkpe, responsable de programme au sein de l’Open Society Initiative for West Africa (Osiwa). Peut-être un peu trop. On se demande comment il va remplir ses objectifs. Comme s’il ne se rendait pas vraiment compte de l’ampleur de la tâche et des limites de ses pouvoirs. » Avec moins de 600 millions de dollars de budget 2018-2019, le Liberia a des moyens très restreints.


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Une gestion de l’argent de l’État peu transparente ?

Fort de sa popularité, George Weah tente de séduire les bailleurs de fonds internationaux et les partenaires étrangers. Chine, France, Côte d’Ivoire… Il multiplie les voyages, sans toujours réussir à concrétiser les promesses. « Notre problème, c’est l’amateurisme. Nous sommes parfois mal préparés. En arrivant au pouvoir, nous n’étions pas encore tout à fait prêts à gouverner », confie un conseiller de Weah.

Sans compter que, selon des révélations de la presse libérienne, ces déplacements ont coûté cher à l’État : 182 000 dollars pour aller au Togo, 330 000 dollars pour se rendre en Chine… Ces chiffres, ni confirmés ni démentis, ont fait mauvais genre alors que le président est très attendu sur les questions de corruption et de gouvernance.

George Weah à Paris, le 22 février 2018

George Weah à Paris, le 22 février 2018 © Vincent Fournier pour Jeune Afrique

Le véritable problème de George Weah est qu’il est mal entouré », explique Rodney Sieh, rédacteur en chef de Front Page Africa

Comme la disparition des 100 millions de dollars, l’affaire de l’avion de Mahamadou Bonkoungou a réveillé le mécontentement. Alors que le chef de l’État s’est fait prêter un jet par l’homme d’affaires burkinabè, il a accordé un contrat de construction de routes à l’entreprise de ce dernier, Ebomaf. « Il y a un manque de transparence dans l’octroi des contrats et la gestion de l’argent du pays, estime Rodney Sieh, le rédacteur en chef du journal libérien Front Page Africa. Le véritable problème de George Weah est qu’il est mal entouré. »

Des personnalités qui inquiètent

Certaines personnalités du premier cercle du président inquiètent, comme Archibald Bernard ou Emmanuel Shaw, nommés conseillers. Le premier est un ancien cacique du régime de Samuel Doe, le second était un proche de Charles Taylor, deux noms synonymes de périodes noires de l’histoire récente du Liberia, dont George Weah ne semble pas vouloir faire l’inventaire. Les anciens seigneurs de guerres civiles ne sont toujours pas inquiétés.

« George Weah n’est pas parvenu à dissiper les doutes sur ses capacités, mais il bénéficie encore de temps pour faire ses preuves », estime Mathias Hounkpe. « Weah doit vite améliorer son équipe, mettre en œuvre ses réformes. Il a encore toutes les cartes en main pour être le meilleur président que le Liberia ait jamais eu », veut croire Rodney Sieh. Il lui reste cinq ans. Pour y parvenir, l’ancienne star du foot devra compter sur plus que sa bonne étoile.


Où sont passés les 100 millions ?

Les enquêteurs américains du FBI n’ont pas encore rendu leurs conclusions, mais tout un pays espère qu’ils démêleront cette affaire aussi stupéfiante qu’incongrue. Livrés au port et à l’aéroport de Monrovia entre fin 2017 et fin 2018, près de 100 millions de dollars ne sont jamais arrivés à la Banque centrale. Les billets – qui représentent 5 % du PIB national – se seraient étrangement évaporés.

Le scandale, révélé en septembre 2018, s’est très vite transformé en affaire d’État, sur fond de corruption généralisée dans le pays. Montrée du doigt par les autorités, l’ancienne présidente Ellen Johnson-Sirleaf a vu son fils et une trentaine d’autres responsables interdits de quitter le territoire et a dû sortir de sa réserve pour se défendre. Mais les soupçons de corruption pèsent aujourd’hui tout autant sur l’équipe actuelle, dont la communication est obscure.

Alors que certains ministres ont reconnu la disparition des 100 millions, d’autres l’ont démentie ou minimisée. Récemment, le gouverneur de la Banque centrale a même assuré que les billets étaient bel et bien de retour « dans les coffres », mais l’information n’a pas été confirmée.

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