Sécurité

Sénégal : comment Macky Sall a géré le conflit casamançais

Lors d'une tournée dans les environs de Sedhiou, le 20 octobre 2018. © Présidence Sénégal / photo : Papa Matar Diop

Candidat à sa propre succession, le 24 février, le président s’est appliqué lors de son premier mandat à pacifier une région stratégique pour le pays.

C’était il y a un an. Le 6 janvier 2018, quatorze coupeurs de bois étaient abattus dans une clairière de la forêt de Boffa Bayotte par un groupe d’hommes armés. Une tuerie comme n’en avait plus connu la Casamance depuis des années et qui avait provoqué une longue onde de choc de Ziguinchor à Saint-Louis… Brusquement, cette région lointaine et son conflit larvé de faible intensité, auquel les Sénégalais ont fini par s’habituer, faisait à nouveau les gros titres de l’actualité.

Au palais de la République, l’affaire avait immédiatement déclenché un branle-bas de combat. « Le président était en colère et indigné par ces exécutions », se rappelle l’un de ses conseillers. Pour Macky Sall, il était hors de question de laisser la moindre étincelle dégénérer en un feu de brousse incontrôlable.

« Ni guerre ni paix »

À un an de la fin de son premier mandat, il ne fallait sous aucun prétexte ruiner les efforts menés depuis 2012 dans une zone où il ne lui avait pas été facile de s’imposer : au premier tour de la présidentielle de 2012, les trois régions de Casamance (Sédhiou, Kolda et Ziguinchor) avaient toutes voté Abdoulaye Wade. Au second, Sédhiou avait encore choisi le président sortant, quand Kolda et Ziguinchor ne donnaient la victoire à Macky Sall que d’une courte tête.

Comme ses prédécesseurs, le président a toujours été intraitable sur la question de l’indépendance de cette région riche et stratégique, souvent décrite comme le « grenier » du Sénégal. Dès son accession au pouvoir, il s’est montré ferme, tout en affichant sa volonté de dialoguer avec ses « frères » du Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC). Cette main tendue a été saisie par Salif Sadio, radical commandant du front nord, qui a accepté de négocier avec le gouvernement sous l’égide des médiateurs de Sant’Egidio, tandis que son frère ennemi, César Atoute Badiate, le commandant du front sud, était tenu à l’écart des discussions menées au Vatican.

Plombés par les divisions internes du MFDC que l’État utilise volontiers comme excuse pour justifier la lenteur du processus, ces pourparlers de paix n’avancent pas. Mais aucun accrochage majeur entre l’armée et le MFDC n’a eu lieu en sept ans. Sur le terrain prévaut désormais une situation de « ni guerre ni paix », où militaires et rebelles s’observent depuis leurs checkpoints respectifs sans poser un pied dans les zones tenues par l’ennemi.


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Jouer la montre

Ce faisant, Macky Sall s’est discrètement assuré qu’il conservait l’avantage militaire. Il a veillé aussi à renforcer les capacités de ses troupes. Hélicoptères, drones de surveillance, soldats mieux armés et protégés… Le temps qui passe paraît œuvrer en sa faveur. Selon certains observateurs, le président jouerait volontairement la montre en attendant que la rébellion tombe comme une mangue trop mûre.

« Le chef de l’État n’a aucun intérêt à se précipiter car il contrôle la situation. Il entretient ce statu quo qui lui est favorable et mise sur l’affaiblissement du MFDC dans la durée », explique une source non gouvernementale qui suit le conflit de près. En attendant un règlement définitif de la crise, les différents maquis sont encerclés et maintenus sous bonne garde par l’armée.

De leur côté, les rebelles désargentés du MFDC font avec les moyens du bord. Mal équipés, dirigés par des chefs historiques vieillissants, ils conservent toutefois l’avantage du terrain dans cette brousse qu’ils connaissent par cœur. Ils se débrouillent pour subsister, notamment grâce à l’appui des villages avoisinants. Ils vivent aussi – comme certains agents des Eaux et Forêts, militaires et dirigeants politiques locaux – de multiples trafics : chanvre, parfois cocaïne, ou encore bois de vène ou de dimb.

Personne ne sait ce qui se passe en Casamance. Le président agit dans l’opacité la plus totale et ne dit rien aux Sénégalais, ce n’est pas normal ! », dénonce Ousmane Sonko

Aussi affaiblis soient-ils, les rebelles restent une menace. Dans ces forêts casamançaises où tout semble figé, Macky Sall se montre très prudent. Prenant le contre-pied de son prédécesseur Abdoulaye Wade, qui avait promis de « régler le conflit en Casamance en cent jours », après son élection en 2000, l’actuel président observe une discrétion extrême sur le sujet. Pas un mot ou presque sur le processus de paix. Idem pour ses collaborateurs, qui ne se montrent guère loquaces sur le fond du dossier.

« Nous assumons cette position, affirme l’un d’entre eux. Ce sont des questions très sensibles pour le Sénégal et son image à l’étranger. Nous menons un travail souterrain et évitons de tout étaler sur la place publique. » De quoi susciter l’ire de certains opposants, comme le député et candidat à la présidentielle Ousmane Sonko, qui a grandi à Ziguinchor. « Personne ne sait ce qui se passe en Casamance. Le président agit dans l’opacité la plus totale et ne dit rien aux Sénégalais, ce n’est pas normal ! » dénonce-t-il.

Salif Sadio, l’un des chefs du MFDC, a accepté de négocier avec le gouvernement sous l’égide de Sant’Egidio (ici en janvier 2018). © ALLEN YERO EMBALO/AFP

Dans le huis clos de la présidence

Malgré les critiques, le chef de l’État continue à gérer personnellement ce dossier dans le huis clos de la présidence, en s’appuyant sur un quarteron de fidèles. Il a notamment mis sur pied un « comité ad hoc » chargé de négocier, sous la houlette de Sant’Egidio, avec la branche du MFDC de Salif Sadio. Ce comité est dirigé par l’amiral Farba Sarr, le chef des services de renseignements sénégalais, homme de confiance de Macky Sall qui l’a appelé à ses côtés dès 2012. Ses membres, dont les ex-ambassadeurs Coly et Cissé, se rendent au Vatican au gré des sessions de discussions.

Autre personnage clé du dispositif présidentiel, Robert Sagna, ancien maire de Ziguinchor, que le chef de l’État a lui aussi sollicité dès son arrivée au pouvoir. À la tête du Groupe de réflexion pour la paix en Casamance (GRPC), il réfute tout rôle de négociateur officiel et se présente plutôt comme un « facilitateur ». « Notre mission est de rapprocher les différentes parties et d’impliquer les populations dans la recherche de la paix », assure-t-il.

D’autres personnalités locales, comme Ndeye Marie Thiam, qui dirige la Plateforme des femmes pour la paix en Casamance, Souleymane Jules Diop, chargé du suivi du Programme d’urgence de développement communautaire (PUDC), ou encore Demba Keïta, député de Ziguinchor, servent de relais à la présidence.


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Libéré de l’imprévisible et fantasque Jammeh

Dans sa gestion du dossier casamançais, Macky Sall a surtout réussi à écarter son encombrant voisin Yahya Jammeh, principal soutien de Salif Sadio. Fin 2016, l’ex-dictateur gambien avait tenté de rester en poste après avoir, dans un premier temps, reconnu sa défaite contre Adama Barrow à la présidentielle. Son homologue sénégalais avait alors tout fait pour le pousser vers la sortie et Dakar se trouvait en première ligne sur les fronts diplomatique et militaire pour faire plier Jammeh.

Selon l’un de ses proches, Macky Sall aurait d’ailleurs manœuvré bien en amont afin de se débarrasser de lui. « Début 2016, le blocus de la frontière par les routiers sénégalais a été discrètement encouragé par les services de renseignements pour asphyxier un peu plus l’économie gambienne et compliquer la tâche de Jammeh », confie cet habitué du palais de la République à Dakar. Selon lui, les milliers de Casamançais habituellement mobilisés par l’ex-président gambien pour voter en sa faveur ont aussi été retenus à la frontière par les services sénégalais.

Libéré de l’imprévisible et fantasque Jammeh, auquel a succédé un Adama Barrow bien plus coopératif, Macky Sall voit désormais la Gambie comme un allié. Oubliée l’époque où Banjul protégeait les combattants de Salif Sadio. L’heure est désormais à la coopération. Ce changement de donne est une aubaine pour Dakar, qui entend en profiter pour régler définitivement le conflit. Cette nouvelle relation de bon voisinage a également permis de faire avancer plusieurs dossiers bilatéraux, dont un particulièrement stratégique et en souffrance depuis des décennies : le pont transgambien de Farafenni. Il doit être inauguré le 21 janvier et fera office de cordon ombilical entre la Casamance et le reste du pays.

Imposer la paix

Si Macky Sall enchaîne sur un second mandat, nul doute qu’il érigera ce pont en symbole de sa volonté de désenclavement de cette région excentrée. Avec toujours la même idée en tête : imposer la paix grâce au développement. « C’est un élément majeur de la stratégie du président en Casamance, assure Robert Sagna. Il a parfaitement compris que les gens voulaient avant tout des puits, des écoles, des postes de santé, des routes… Une rébellion qui n’a pas le soutien de sa population est condamnée. »

Convaincu que la réponse au conflit doit être économique et sociale, le chef de l’État a massivement investi dans le développement de la région – quitte à susciter l’agacement dans d’autres zones tout aussi enclavées du pays, comme Matam ou Kédougou – via une batterie de plans gouvernementaux (le Programme d’urgence de développement communautaire, le Programme d’urgence de modernisation des axes et territoires frontaliers, le Projet pôle de développement de la Casamance…).

En octobre, lors de sa dernière tournée régionale, il a affirmé que 450 milliards de F CFA (686 millions d’euros) avaient été dépensés dans plusieurs projets d’infrastructures entre 2013 et 2017 et que 300 milliards allaient l’être entre 2019 et 2022. Pour cela, encore faudra-t-il qu’il soit réélu en février…


Une stratégie soigneusement réfléchie

Sa dernière tournée en Casamance, fin octobre, avait tout d’une précampagne électorale. Inaugurations de nouvelles infrastructures, défilés dans des villages parés des couleurs de la coalition présidentielle Benno Bokk Yakaar (BBY), visites aux chefs traditionnels et entretiens avec les notables politiques locaux… Macky Sall n’avait rien laissé au hasard. Car le président-candidat le sait : chaque voix sera déterminante s’il veut espérer être réélu dès le premier tour le 24 février, comme ses partisans le pronostiquent depuis des mois.

Or BBY avait été malmenée dans plusieurs départements casamançais (Goudomp, Oussouye, Ziguinchor…) lors des élections législatives de 2017. Sûrement est-ce pour conforter ses scores dans la région que Macky Sall a séduit Abdoulaye Baldé, le député-maire de Ziguinchor, qui a rejoint la coalition début décembre. Un ralliement qui a fait couler beaucoup d’encre et suscité la colère de certains cadres de son parti, l’Union centriste du Sénégal (UCS), qui désapprouvent ce soutien à Macky Sall.

Ce dernier s’est enfin employé à ressouder les rangs locaux de l’Alliance pour la République (APR), longtemps minés par des divisions internes, avant la présidentielle du 24 février. Objectif : éviter une mauvaise surprise dans les urnes casamançaises.

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