Économie

[Tribune] Le numérique, levier sous-estimé du développement africain

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Bruno Mettling est président du conseil des chefs d’entreprise France-Afrique de l’Ouest du Medef International et président d’Orange Afrique et Moyen-Orient.

L’effervescence autour du cyberespace laisse présager que la révolution numérique sera l’un des moteurs du développement du continent. © Wikimedia Commons/Colin

Cette tribune est extraite de Booming Africa, un essai sur les nouvelles technologies signé Bruno Mettling, président d'Orange Middle East and Africa, et sorti le 17 janvier 2019 aux éditions Débats publics.

Quel modèle économique nouveau devons-nous construire ? Partons d’un constat : le numérique permet de délivrer un service beaucoup plus facilement à un nombre très supérieur de femmes et d’hommes dans des conditions le plus souvent plus efficaces et toujours moins coûteuses.


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Ce n’est pas avec des solutions classiques, avec la massification des infrastructures physiques, que le continent africain fera face au niveau de services qu’appelle sa croissance démographique. Ce combat serait à l’évidence totalement déraisonnable, pour son coût et son rythme impossible à suivre.

Repenser les modes d’organisations et de financements

L’urgence est donc de repenser les modes d’organisation et de financement, et d’en finir avec la vision du « tout grandes infrastructures physiques ». Il ne s’agit pas de choisir entre le numérique et les infrastructures traditionnelles, mais de rendre possible le développement du numérique pour réduire le besoin d’investissements en infrastructures physiques et atteindre un plus grand nombre de personnes, sur l’ensemble du continent.

L’une des clefs de la nouvelle approche du développement que je défends ici consiste précisément dans la bonne coordination entre les infrastructures numériques et les infrastructures physiques, à partir d’une vision repensée des grandes politiques publiques, et non pas par l’introduction marginale d’outils numériques dans des politiques pour l’essentiel inchangées.

L’effet de levier du numérique est, on le sait, colossal pour un coût minimal. Pour le prix d’une communication, on a accès à l’excellence médicale. La bancarisation par le mobile a été financée sur initiative privée, sans l’intervention des grands bailleurs de fonds. Il reste cependant un minimum d’investissements publics à mobiliser pour financer les infrastructures numériques.


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Changer le regard des investisseurs en Afrique

À l’évidence, la transformation de l’Afrique relève moins de moyens supplémentaires que d’un rééquilibrage des financements entre infrastructures traditionnelles et infrastructures numériques. Comment mieux dire qu’il faut changer le regard des investisseurs en Afrique ?

L’incompréhension à laquelle je me suis personnellement heurté de la part des bailleurs de fonds internationaux pour financer la diffusion de kits solaires en constitue un témoignage éloquent.

Sortons d’un système où le financement d’un barrage qui mettra au moins dix ans à devenir opérationnel est plus facile à trouver que celui de l’électrification de tout un village avec ces kits. J’ai encore en mémoire les propos pleins de bonne foi d’un responsable d’un comité de crédit d’un grand bailleur m’expliquant qu’il ne savait pas comment présenter une infrastructure d’énergie répartie à un comité de crédit qui traite principalement d’investissements dans des infrastructures beaucoup plus lourdes concentrées en un point du territoire.

Si 100 investissements de 1 million d’euros sont trois fois plus efficients pour les populations qu’un investissement de 100 millions d’euros, est-il inéluctable de ne savoir financer que des investissements de 100 millions d’euros ? L’incapacité structurelle à financer de nombreux équipements de taille moyenne nous est, pourtant, souvent signalée par des acteurs de la meilleure foi du monde, navrés de cet état de fait.

Plusieurs accords ont été conclus par le Cameroun pour développer son offre de production d'électricité de source solaire. © Schalk van Zuydam/AP/SIPA

Pour un droit à l’accélération numérique

Ainsi, aujourd’hui, le financement de la transformation digitale de l’Afrique peut être réalisé par la réaffectation d’une partie de l’aide au développement. Qu’attendent donc les dirigeants pour opérer cette bascule ? La réponse se trouve en particulier dans la mentalité générationnelle des décideurs et des acteurs de l’aide publique au développement.

Quand je plaide pour un droit à l’accélération numérique, j’en appelle aussi à une remise en cause des mentalités ? S’il faut souligner des évolutions positives récentes dans le déploiement des solutions numériques, l’urgence commande que cela aille beaucoup plus vite, beaucoup plus fort. Nous avons besoin d’un aggiornamento de l’aide au développement : les contraintes de temps comme de ressources militent en ce sens.

Il ne s’agit pas, pour paraphraser le général de Gaulle, de sauter comme un cabri sur sa chaise en criant : « Le numérique, le numérique, le numérique ! » La solution est de développer la complémentarité, en privilégiant une approche numérique partout où elle est pertinente, car efficiente. Il ne s’agit pas de nier que les États auront besoin de bâtiments pour hospitaliser les patients qui vont être opérés à distance, qu’il faudra quand même des routes et des écoles, mais qui soient conçues de manière beaucoup plus intelligente et plus efficace.


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La nécessité d’une vision globale et déterminée

Aujourd’hui, la tentation des bailleurs de fonds est de répondre à l’émergence du secteur numérique en finançant des start-up. Cependant, la « nouvelle économie des start-up », certes à l’origine de beaucoup d’innovations numériques, ne doit pas focaliser l’attention exclusive des bailleurs, car le défi le plus urgent et le plus essentiel est le financement de la transformation numérique des secteurs traditionnels – l’énergie, l’agriculture, la construction, l’éducation, etc. Le numérique n’est pas une verticale nouvelle qui s’ajoute aux autres secteurs ; il est transversal, et doit être intégré à toutes les verticales.

À l’heure d’Internet, alors que l’Afrique a franchi en 2016 le cap du milliard de cartes SIM et qu’en 2021 un milliard d’Africains auront accès à Internet depuis leur mobile, on n’a plus le droit de ne pas penser le développement en mode numérique. La conscience est là, il manque seulement une vision globale et déterminée. […]

Un rôle à jouer pour l’Europe

Comme j’ai eu l’honneur de le développer en tant que représentant du secteur privé européen au dernier sommet Europe-Afrique, je suis convaincu que l’Europe a une place particulière à prendre dans ce grand bouleversement, au moment où va se définir sur de nouvelles bases la coopération entre nos deux continents, les accords de Cotonou ayant pris fin.

Entre l’approche condescendante, voire méprisante, des nouvelles autorités américaines et la vision chinoise que d’aucuns qualifient de prédatrice, il revient à l’Europe de promouvoir une nouvelle voie gagnante parce qu’équilibrée et génératrice d’une croissance inclusive et durable.

Consacrer 10 % du budget alloué à chaque secteur – l’éducation, la santé, etc. – à sa transformation numérique métamorphoserait des secteurs entiers. Serait-ce si difficile d’accepter cette règle d’investissement comme un principe partagé ?

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