Politique

[Edito] Quels politiques risquent de passer par la case prison en 2019 et lesquels en sortiront ?

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François Soudan est directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Laurent Gbagbo, lors de l'ouverture de son procès devant la Cour pénale internationale à La Haye le 19 février 2013. © Michael Kooren/AP/SIPA

En Afrique comme ailleurs, la politique est un métier à risque où, comme le disait Mandela, « l’option prison fait partie du contrat », que ce soit avant ou après le pouvoir, pour de bonnes ou de mauvaises raisons. Que nous réserve 2019 sur le terrain judiciaire ?

Coup de tonnerre qui n’en est plus un, à force d’avoir été donnée pour imminente par les partisans de l’ancien président ivoirien, la libération (conditionnelle ?) du plus illustre des détenus de la Cour pénale internationale (CPI), Laurent Gbagbo, est désormais probable, dès cette semaine ou un peu plus tard.

Après presque huit années de privation de liberté et un procès si mal ficelé par le bureau du procureur qu’il a parfois tourné à la palinodie, Gbagbo devrait aller s’installer provisoirement à Bruxelles, même en cas de non-lieu irrévocable. Si nul ne peut préjuger de ses intentions pour l’élection présidentielle de 2020, son retour dans le paysage politique sera tout sauf anodin. S’il la quitte définitivement, ce que nombre de personnalités africaines souhaitent désormais, y compris parmi ses adversaires d’hier, il y a fort à parier que sa cellule VIP de Scheveningen demeurera vide.

La CPI, qui a perdu beaucoup de plumes à force de donner prise aux manipulations de toute sorte, n’attrape plus que des petits poissons, et personne ne croit sérieusement que le despote soudanais Omar el-Béchir, réclamé depuis dix ans par la Cour, puisse lui être livré après avoir été renversé par la rue, en ébullition depuis un mois.

L’étau judiciaire se resserre autour de Jacob Zuma

Si un ex-chef d’État risque, en cette année 2019, de se retrouver derrière les barreaux, c’est du côté de l’Afrique du Sud qu’il faut aller le chercher. Onze mois après sa démission, Jacob Zuma, qui hésite entre une reconversion dans la chanson (il va bientôt enregistrer le répertoire militant de l’ANC) et une candidature aux législatives de mai prochain, voit l’étau judiciaire se resserrer autour de lui. Deux commissions d’enquête sur le scandale Gupta et une dizaine de chefs d’inculpation sont suspendus au-­dessus de sa tête comme une épée de Damoclès.

Reste que la majorité des Sud-Africains ne souhaite pas l’incarcération d’un homme qui a connu pendant une décennie les geôles de Robben Island. Le fait d’avoir lutté contre la domination blanche et lourdement payé pour cela ne décerne certes pas un brevet d’impunité – mais cela compte, tout de même. La prison, son successeur Cyril Ramaphosa l’a lui aussi connue pendant dix-huit mois sous le régime de l’apartheid. Tout comme, sous d’autres cieux et dans un autre contexte, les présidents guinéen Alpha Condé (deux ans et demi), nigérian Muhammadu Buhari (trois ans) et le dinosaure déchu du Zimbabwe Robert Mugabe (dix ans). Tous ont hérité de cette expérience carcérale une forme de résilience et de détermination à part.

L’exil est un ersatz de prison, moins violent certes, puisque les barreaux sont invisibles

L’exil est un ersatz de prison, moins violent certes, puisque les barreaux sont invisibles, le lit confortable, la nourriture suffisante et que cette situation permet d’échapper à l’enfermement, mais tout aussi éprouvant psychologiquement. 2019 verra-t-il le retour au bercail de certains de ces bannis célèbres ? On imagine très mal un Ben Ali rentrer d’Arabie saoudite, un Mengistu du Zimbabwe ou un Yahya Jammeh de Guinée équatoriale : ils savent qu’une arrestation immédiate les attend. Reclus au Qatar depuis plus de treize ans, le Mauritanien Ould Taya n’a pour l’instant aucun projet de rapatriement.

L’éphémère capitaine président Dadis Camara, réfugié au Burkina, a certes publiquement exprimé son mal du pays, la Guinée, où son retour est régulièrement annoncé, mais il faudrait pour cela que soient amnistiés les responsables présumés d’un massacre dont le procès ne s’est toujours pas ouvert – celui du 28 septembre 2009. Quant au Malien Toumani Touré, à qui rien n’est reproché, il ne semble guère pressé de quitter sa résidence dakaroise.

Les « fils de »

Au chapitre des relations entre les puissants et la justice, on nous permettra d’ajouter une note de bas de page : elle concerne les « fils de », hier héritiers, voire dauphins putatifs, désormais de plus en plus tenus à une douloureuse reddition des comptes après la chute de leur père. En Libye, Seif el-Islam et Saadi Kadhafi se morfondent en résidence étroitement surveillée.

En Égypte, Gamal et Alaa Moubarak sont en liberté conditionnelle entre deux séjours en prison. En Angola, José Filomeno dos Santos croupit depuis quatre mois dans une chambre de la ­prison-hôpital São-Paulo de Luanda. Au Qatar, enfin, Karim Wade semble saisi de vertige devant la probabilité de retrouver sa geôle de Rebeuss s’il retourne au Sénégal – et on peut le comprendre.

Car même si tout s’y achète, à commencer par les conditions de détention, les prisons d’Afrique sont des sortes de boîtes noires que nul ne cherche à décrypter. Et pour les anonymes qui s’y entassent, celles et ceux qui n’ont pas la chance de porter un patronyme illustre, ces décharges humaines méritent encore hélas le nom que les Agnis de Côte d’Ivoire leur avaient donné à l’époque de la chicotte coloniale : « Bi Soua », « la maison des déchets ».

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