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Présidentielle en RDC : l’alternance, et après ?

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Mis à jour le 12 novembre 2019 à 17h02
Devant le siège de l’UDPS à  Kinshasa, le 10 janvier.

Devant le siège de l’UDPS à Kinshasa, le 10 janvier. © John WESSELS /AFP

Élu à l’issue du scrutin du 30 décembre, le fils vit le rêve du père. Mais Félix Tshisekedi va devoir très vite s’imposer et peut-être composer avec le camp Kabila.

Qui aurait imaginé pareil scénario ? Ces dernières semaines, aux yeux de l’immense majorité des observateurs, l’élection présidentielle congolaise ne pouvait qu’être indéfiniment reportée ou sacrer le candidat du pouvoir sortant, Emmanuel Ramazani Shadary, au prix de multiples fraudes et d’une contestation férocement réprimée.

C’est une tout autre histoire qu’a écrite la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) après le scrutin du 30 décembre 2018 en proclamant la victoire du moins virulent des deux opposants : Félix Tshisekedi. Même si d’importants soupçons pèsent sur ce résultat, il consacre la première alternance de l’histoire d’un pays qui n’avait connu, en guise de transitions, que coups d’État et assassinats. La plupart des pays voisins semblent, pour l’instant, s’en satisfaire. Reste à savoir à quoi ressemblera ce pouvoir inédit.


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Que va devenir le président sortant ?

C’est l’un des principaux enseignements du scrutin, si ce n’est le principal : le camp du président sortant, Joseph Kabila, a reconnu sa défaite, et elle est particulièrement lourde. En dépit des impressionnants moyens alloués à cette campagne et de l’exclusion du scrutin de plusieurs territoires acquis à l’opposition (Beni, Butembo et Yumbi), le candidat de la « continuité », Emmanuel Ramazani Shadary, n’a remporté que 23,84 % des voix – chiffre provisoire de la Ceni.

Pour autant, Joseph Kabila continue de se tenir « en réserve de la nation ». Selon toute vraisemblance, il devrait rester dans son pays, de même que son entourage, qui y détient des intérêts économiques importants.

Félix Tshisekedi, le leader de l'UDPS, a été donné vainqueur de la présidentielle par les résultats provisoires de la Ceni, le 10 janvier 2019 à Kinshasa

Félix Tshisekedi, le leader de l'UDPS, a été donné vainqueur de la présidentielle par les résultats provisoires de la Ceni, le 10 janvier 2019 à Kinshasa © Reuters

Félix Tshisekedi a lui-même écarté toute « chasse aux sorcières » ou tout « règlement de comptes ». Et il ne fait guère de doute que la question de la sécurité du clan du président sortant a été abordée lors de la série de rencontres qu’ont tenues kabilistes et tshisékédistes avant même la proclamation des résultats.

Joseph Kabila ne s’en tiendra sûrement pas à un rôle d’observateur passif

Joseph Kabila ne s’en tiendra sûrement pas à un rôle d’observateur passif. Il bénéficie d’un statut de sénateur à vie et peut même prétendre à la présidence de la chambre haute, ce qui lui conférerait le statut de deuxième personnage de l’État, héritier du pouvoir en cas d’empêchement du chef de l’exécutif. La Cour constitutionnelle a été composée sous sa présidence. Et, en vertu du très complexe système électoral, sa coalition, le Front commun pour le Congo (FCC), a enregistré d’excellents résultats officiels aux provinciales. Il devrait donc garder la maîtrise de nombre de gouvernorats et peut-être même celle du Parlement.

Félix réussira-t-il à asseoir son autorité ?

Pour les militants de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), qui se sont opposés à tous les pouvoirs en place depuis la création de leur parti, en 1980, la victoire est grande et belle. Celui qui les y a conduits, fils du mythique leader Étienne (1932-2017), ne peut qu’être porté aux nues.


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Le succès pourrait néanmoins avoir un arrière-goût amer. D’abord parce qu’il a été immédiatement mis en doute par la puissante Conférence épiscopale nationale du Congo (Cenco), ce qui ne manquera pas d’alimenter un procès en illégitimité. Ensuite parce que, même d’un point de vue institutionnel, elle est loin d’être totale. Compte tenu des nombreux sièges conservés par le FCC au Parlement, Félix Tshisekedi ne pourra gouverner seul.

Félix Tshisekedi, quelques instants après la proclamation de sa victoire par la Ceni, dans la nuit du 9 au 10 janvier 2019.

Félix Tshisekedi, quelques instants après la proclamation de sa victoire par la Ceni, dans la nuit du 9 au 10 janvier 2019. © REUTERS/Olivia Acland

Des coups d’éclat ne sont pas à exclure chez une personne aussi imprévisible

Ce qui se dessine donc, c’est une situation de cohabitation avec le camp sortant. Qui prendra le dessus ? Félix Tshisekedi aura sans doute à cœur de s’affirmer comme le chef de l’État, ce qui passera par des symboles forts. On pense à des obsèques nationales pour son père, dont le corps repose à Bruxelles depuis près de deux ans.

Cet homme de 55 ans, dénué de toute expérience gouvernementale, aura toutefois beaucoup de peine à s’imposer s’il n’acquiert pas la pleine maîtrise de l’armée, de la sécurité intérieure et des Finances, que la kabilie tentera de conserver. Il court même le risque d’être tenu pour responsable, par les Congolais, des échecs éventuels d’un gouvernement qu’il ne contrôlera que partiellement.

Aux yeux du camp Kabila, son caractère, parfois naïf, le rend perméable à toutes les manipulations. Mais Félix Tshisekedi est aussi quelqu’un de susceptible et de soucieux de son image auprès de sa « base » militante. Des coups d’éclat ne sont pas à exclure chez une personne aussi imprévisible.

Avec qui gouvernera-t-il ?

Il dispose d’hommes fidèles et dévoués, comme le secrétaire national aux relations extérieures, Gilbert Kankonde (jadis proche de feu Étienne Tshisekedi), ou son directeur de cabinet adjoint, Me Peter Kazadi. Mais, du fait de son statut de parti d’opposition historique, l’UDPS ne compte que peu de technocrates dotés de l’expérience du pouvoir. Le parti est en outre étroitement lié à la communauté luba du Kasaï, même si Félix Tshisekedi a fait son possible pour nommer d’autres personnes à des postes clés. On pense notamment à son directeur de cabinet, Deo Kadia, ancien cadre de l’industrie pétrolière passé par les Nations unies et la primature congolaise, issu de l’ancienne province du Bandundu.

Tshisekedi a par ailleurs récemment fait alliance avec Vital Kamerhe, ancien président de l’Assemblée nationale bien implanté dans le Sud-Kivu et qui dispose d’une connaissance certaine du jeu politique congolais, en particulier de la majorité. Autre allié expérimenté : François Muamba, ancien ministre du Budget, qui fut aussi l’un des cadres du Mouvement de libération du Congo (MLC). Cela ne devrait toutefois pas suffire à constituer un gouvernement complet. Des cadres de la majorité sortante vont très probablement être reconduits à des postes importants.

Comment la communauté internationale va-t-elle réagir ?

Les Occidentaux – notamment la Belgique, les États-Unis et la France – ont été convaincus par les rapports de la Cenco faisant état d’une large victoire de Martin Fayulu. Ces puissances ont d’ailleurs en grande partie financé la mission d’observation de l’instance, dotée de quelque 40 000 membres. À moins d’une réaction unilatérale de l’imprévisible président américain, Donald Trump (dont l’entourage est obsédé par la progression de la Chine sur le continent), il reste peu probable qu’elles exercent une pression suffisante pour obtenir un recomptage des voix. Au Conseil de sécurité, la Russie et la Chine, dont on connaît les positions souverainistes, empêchent toute initiative de cette nature.

La Ceni lors de l’annonce des résultats, à Kinshasa.

La Ceni lors de l’annonce des résultats, à Kinshasa. © Jackson Njehia/REUTERS

Pour être efficace, une telle politique devrait en plus être coordonnée avec les pays voisins de la RD Congo. Parmi eux, les soutiens de Joseph Kabila se sont considérablement raréfiés, et Félix Tshisekedi n’y a guère plus d’alliés. Toutefois, rien n’est possible sans l’accord du président sud-africain, Cyril Ramaphosa. Et celui-ci a rapidement condamné toute « interférence et pression ».

Aux yeux de cette communauté internationale, la première alternance légale de l’histoire du pays demeure une immense avancée. On la voit mal prendre le risque d’interférer dans le processus, pour peu que le nouvel attelage parvienne à préserver la stabilité du pays.

Que peut espérer l’opposition ?

Pour le reste de l’opposition rangée derrière Martin Fayulu – au sein de laquelle on trouve les influents Jean-Pierre Bemba, Moïse Katumbi et Adolphe Muzito –, la victoire proclamée de Félix Tshisekedi est un coup dur. Elle estime, bien sûr, s’être fait voler le scrutin. Mais cela, elle l’avait anticipé, et elle était prête au bras de fer avec le pouvoir en combinant pressions internes (contestations populaires, actions de la société civile…) et externes.

Martin Fayulu dans son quartier général de Kinshasa, le 10 janvier.

Martin Fayulu dans son quartier général de Kinshasa, le 10 janvier. © Jérôme Delay/AP/SIPA


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La nouvelle situation la prend pour l’instant au dépourvu. Emmanuel Ramazani Shadary vaincu, il lui sera désormais difficile de capitaliser sur le rejet du système Kabila, comme a su le faire Martin Fayulu pendant la campagne. De même, il sera nettement plus difficile de mobiliser contre un Tshisekedi.

Les résultats officiels de la Ceni ont toutefois d’ores et déjà généré d’intenses frustrations, et par endroits des violences et des morts. En particulier là où Fayulu a réalisé ses meilleurs scores, comme dans l’ex-Bandundu.

Dans ce contexte, Félix Tshisekedi aurait sans doute intérêt à faire un geste en direction de l’opposition. Mais on voit mal Martin Fayulu accepter un compromis avec lui. Jean-Pierre Bemba ne lui fait aucunement confiance. Quant à un éventuel retour de Moïse Katumbi au pays, il demeure une ligne rouge à ne pas franchir pour le camp Kabila.

À moins que des troubles importants n’éclatent rapidement dans le pays, l’opposition n’aura sans doute d’autre choix que d’attendre une désillusion des Congolais pour reprendre l’initiative.

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