Politique

[Tribune] Le Gabon doit marquer le « coup »

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Docteur en sciences politiques. Enseignant et chercheur en relations internationales et études de sécurité

Des gardes postés devant les bâtiments du gouvernement à Libreville, le 6 septembre 2016. © STR/AP/SIPA

Visé par une tentative de coup d’État début janvier, le Gabon devrait se servir de cet événement comme catalyseur d’une nouvelle dynamique politique, selon Oswald Padonou.

Lundi 7 janvier 2019… L’Afrique se réveille avec l’annonce d’un coup d’État au Gabon qui finalement a tout d’un simple coup d’éclat. Aux commandes de sa minuscule troupe, le lieutenant Kelly Ondo Obiang a eu le loisir d’annoncer des « mesures » sur les ondes de la radio nationale avant d’être appréhendé.

Jusqu’ici détenue par le Burkina Faso pour l’hallucinante tentative de putsch du général Gilbert Diendéré, en 2015, la palme du « coup d’État le plus bête du monde » revient désormais au Gabon, selon de nombreux internautes. C’est dire si l’opinion africaine a rigolé de ce fameux coup… mais pas l’Union africaine (UA).


>>> À LIRE – Gabon : ce qu’il faut retenir de la tentative avortée de coup d’État


L’urgence d’une alternance

Comme à son habitude, l’UA a hué les putschistes en réaffirmant son opposition aux changements inconstitutionnels de régime. Un véritable coup d’épée dans l’eau, face à une mise en scène sans réelle portée politique immédiate. Et qui vient quelque peu déprécier ses prises de position contre les arrangements constitutionnels intervenus en novembre 2018 au Gabon pour gérer la répartition des pouvoirs en l’absence prolongée du chef de l’État, en convalescence au Maroc.

Au-delà de ces considérations, le caractère a priori loufoque de ce coup de force, évidemment condamnable, ne doit pas faire perdre de vue le malaise qui prévaut au Gabon, mais aussi ailleurs en Afrique centrale. Il ne faudrait pas que ce coup d’essai se transforme d’ici à quelques mois en coup de maître. Il est urgent d’en finir avec la politique de l’autruche et d’ouvrir des débats nationaux afin d’obtenir un consensus permettant d’entrevoir l’alternance dans un avenir proche ou raisonnable.

Il faut libérer les énergies, sortir de la sclérose, ouvrir la compétition politique

Soif de dignité

Il faut libérer les énergies, sortir de la sclérose, ouvrir la compétition politique. Pour pieds nickelés qu’ils soient, Ondo Obiang et sa bande ont donné à leur aventure un nom de code qui parle aux uns et aux autres : « opération dignité ». Oui, la soif de dignité est grande un peu partout sur le continent car le sentiment d’être spolié et rabaissé est prégnant au sein d’une jeunesse qui ne demande qu’à prendre une part juste et active dans la réalisation du destin national et qui s’afflige d’être instrumentalisée ou abandonnée à l’ennui et à de sombres perspectives.

Nombre de Gabonais et d’Africains sont désespérés des farces électorales ou aspirent à autre chose qu’à une démocratie qui ne profite qu’à quelques privilégiés

Il est temps de sortir de la nuit noire pour que l’acte désespéré du désormais célèbre Ondo Obiang ne fasse pas d’émules. Nombre de Gabonais et d’Africains ont espéré que les nouvelles qui viendraient après la tonitruante annonce du lieutenant épouseraient leurs vœux. Ces citoyens sont nombreux et potentiellement majoritaires. Ils sont désespérés des farces électorales ou aspirent à autre chose qu’à une démocratie qui ne profite qu’à quelques privilégiés.

Il ne faut pas se voiler la face. Malgré le triste bilan des coups d’État et de l’exercice du pouvoir par les militaires en Afrique, les armées sont toujours considérées dans l’opinion publique comme un potentiel levier de changement de pouvoir et une alternative crédible.

Le pouvoir d’État ne doit plus être un tout absolu

L’audace des militaires de l’« opération dignité » n’est pas sans rappeler celles des putschistes camerounais du 6 avril 1984, qui avaient tenté de renverser Paul Biya. Aujourd’hui, en réécoutant le message lu par l’un des leurs, le sous-lieutenant Yaya Adoum, sur les antennes de la radio nationale, certains, nostalgiques, assurent qu’ils avaient eu raison avant l’heure. Aujourd’hui, Ondo Obiang et sa bande d’aventuriers sont raillés. Sans doute à raison.

Le pouvoir doit revenir à sa mission de service à la communauté

Mais afin que nul ne cède à la tentation de les célébrer demain, il importe de repenser le pouvoir en Afrique. Certes, ce qui est en jeu ici, c’est bien l’alternance. Mais, tant qu’à faire, autant éviter d’avoir à éradiquer la peste pour ensuite subir le choléra. Le pouvoir d’État ne doit plus être un tout absolu. Ni son accaparement une question de survie. Le pouvoir doit revenir à sa mission de service à la communauté, avec le détachement que cela impose à ses détenteurs provisoires. Car toute position de pouvoir n’est que « précaire et révocable », pour reprendre l’expression d’un ancien politique béninois.

Formules creuses

Et tout homme politique devrait pouvoir l’admettre. Le Gabonais Ali Bongo Ondimba comme le Nigérian Muhammadu Buhari (qui a passé la majeure partie de son temps en convalescence à l’étranger, en 2017), contraint de démentir à la télévision sa propre mort et son remplacement par un sosie, ou encore l’Algérien Abdelaziz Bouteflika, dont l’état de santé alimente les spéculations.

Loin de moi l’idée de faire l’apologie des coups de force en Afrique, dont le bilan reste globalement négatif, malgré quelques irruptions heureuses, comme au Niger en 2010. Néanmoins, on ne peut continuer à se leurrer en brandissant des formules creuses. Plutôt que de bomber le torse en affirmant que « la situation est sous contrôle », l’on gagnerait à comprendre et à accompagner le besoin de changement qui s’exprime. Le Gabon doit donc marquer le « coup » sur ce coup qui devra être le catalyseur d’une nouvelle dynamique politique dans un pays qui a à conserver sa tranquillité légendaire.

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