Diplomatie

Israël : quand Benyamin Netanyahou se rapproche des populistes

Benjamin Netanyahou aux côtés de  Jair Bolsonaro, le président brésilien, le 28 décembre 2018.

Benjamin Netanyahou aux côtés de Jair Bolsonaro, le président brésilien, le 28 décembre 2018. © Leo Correa/AP/SIPA

Pour sortir de son isolement diplomatique, le Premier ministre se tourne vers des pays gagnés par le populisme. Et se rapproche de personnalités peu fréquentables.

Il avait été l’un des premiers dirigeants à saluer sans réserve l’élection de Jair Bolsonaro, le 28 octobre. L’un des seuls aussi, avec Donald Trump, à prendre la peine de téléphoner au nouveau président brésilien. Et parce qu’il ne fait pas les choses à moitié, Benyamin Netanyahou vient de parcourir plus de 10 000 km en avion pour assister à la cérémonie d’investiture de son « ami Jair », le 1er janvier.

« Ce n’est pas n’importe quel pays – même si tous les pays sont importants. C’est un pays d’un quart de milliard d’habitants, une superpuissance. Et il change ses rapports avec Israël du tout au tout », s’exclame celui qui, en septembre 2017, avait pourtant choisi d’écarter le Brésil de sa tournée sud-américaine.

Rapprochement avec le Brésil

Lula, président de 2003 à 2011, n’avait guère contribué, il est vrai, au rapprochement avec l’État hébreu. Habitué des résolutions anti-israéliennes à l’ONU, son pays avait été la première nation d’Amérique latine à reconnaître la Palestine. L’ancien chef du Parti des travailleurs s’était aussi opposé à des sanctions contre l’Iran et son programme nucléaire.

Quant à celle qui lui a succédé, Dilma Rousseff, elle s’était distinguée en torpillant la nomination de Dani Dayan comme ambassadeur d’Israël à Brasília en arguant de son appartenance au mouvement des colons. Chrétien évangélique baptisé en terre sainte, Bolsonaro, dans l’euphorie de sa victoire fin octobre, a, lui, annoncé son intention de transférer l’ambassade brésilienne de Tel-Aviv à Jérusalem.

Prisme nationaliste et sécuritaire

« Assister à l’intronisation d’un homme qui préconise le rétablissement d’une dictature militaire et menace d’envoyer les homosexuels dans des camps de concentration, cela revient à parader avec les racistes de Charlottesville », s’indigne Zehava Galon, figure du parti israélien d’extrême gauche Meretz. Une polémique presque similaire avait éclaté en marge de la visite à Jérusalem de Rodrigo Duterte, en septembre dernier. Admirateur de Hitler, le président philippin estimait qu’il fallait liquider les millions de drogués que compte son pays « comme le furent les Juifs pendant la guerre ». Benyamin Netanyahou l’avait pourtant chaleureusement reçu.

À l’évidence, « Bibi » assume pleinement le mélange d’opportunisme et de pragmatisme douteux en matière de politique étrangère. Peut-être s’en remet-il au sens de l’Histoire, surfant sur le populisme rampant qui gagne les contrées occidentales et dont émerge une nouvelle génération de leaders pro-israéliens.

Derrière des positions hostiles à l’islam et à l’immigration, ces derniers confortent le prisme nationaliste et sécuritaire de Netanyahou. L’Italien Matteo Salvini est assurément de ce pedigree. Le chef du parti d’extrême droite de la Lega (Ligue du Nord), et ministre de l’Intérieur depuis mai 2018, s’est vu dérouler le tapis rouge à Jérusalem lors de sa visite officielle du 11 décembre. Il a été reçu par le Premier ministre israélien, malgré le boycott du président, Reuven Rivlin.


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« Doctrine de la périphérie »

Salvini se présente volontiers en « frère d’Israël », qu’il voit comme un « rempart pour les valeurs occidentales et européennes dans la région ». L’intéressé n’hésite pas non plus à fustiger le « parti pris de l’Union européenne dans sa gestion du conflit au Proche-Orient ». C’est pain bénit pour Netanyahou, qui, aux dires de son entourage, considérerait l’UE comme une « cause perdue ». Il ne cache d’ailleurs plus son aigreur à l’égard de ses représentants. En juin dernier, Federica Mogherini, chef de la diplomatie européenne, a été contrainte d’annuler son déplacement au Proche-Orient après le refus du Premier ministre israélien de la recevoir.

« Notre intérêt est de casser le consensus européen sur les questions liées à Israël, concède le député Michael Oren, nommé ambassadeur à Washington de 2009 à 2013 par Netanyahou. En ce qui me concerne, moins l’Europe est soudée, mieux je me porte. Son unité n’a jamais été une bénédiction pour Israël. »

Comme un retour à la « doctrine de la périphérie » chère à David Ben Gourion, l’un des pères fondateurs de l’État hébreu. Dans les années 1960, celle-ci consistait à se rapprocher des pays non arabes de la région, comme l’Iran impérial et la Turquie, et de bâtir des alliances objectives avec des régimes partageant les mêmes ennemis qu’Israël. Pour affaiblir le Vieux Continent, Netanyahou vise son talon d’Achille : les pays de l’Est.


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Opération séduction

De son rapprochement soudain avec Vladimir Poutine, sur fond de guerre en Syrie, à sa participation exceptionnelle au sommet des États baltes à Vilnius, en août dernier, « Bibi » ne cesse d’envoyer des signaux faibles. Son opération séduction prend parfois des tournures plus embarrassantes, lorsqu’il courtise ouvertement une partie de l’extrême droite européenne, comme son homologue hongrois Viktor Orban.

Après une première rencontre à Budapest, Netanyahou l’a convié à Jérusalem l’été dernier, fier de présenter en conférence de presse un leader engagé dans « une politique de tolérance zéro à l’égard de l’antisémitisme ». Étonnamment, la réputation xénophobe de son hôte ne l’a guère importuné. Son admiration pour Miklos Horthy non plus. Orban avait qualifié d’« homme d’État exceptionnel » cette figure de la collaboration hongroise avec les nazis, artisan de lois raciales puis de la déportation de 430 000 juifs vers le camp d’Auschwitz.

À la même période, Netanyahou se compromet avec le gouvernement ultraconservateur du polonais Mateusz Morawiecki autour d’une loi mémorielle condamnant à la prison tout individu associant la Pologne à des crimes contre l’humanité, autrement dit à la Shoah. Après avoir émis de vives protestations, le Premier ministre israélien accepte finalement l’argumentaire complaisant de Varsovie. Sa priorité est ailleurs : consolider ses liens avec le groupe de Visegrad (dont fait partie la Pologne) pour contrer des résolutions européennes fustigeant la colonisation en Cisjordanie. Qu’il semble loin le temps où Israël rappelait son ambassadeur à Vienne lorsque l’extrême droite (ÖVP) était entrée au gouvernement autrichien, en 2000.

Stratégie du cheval de Troie

Netanyahou reconnaît sans complexe cette stratégie du cheval de Troie. « Il ne s’agit pas que d’une causerie entre amis, mais d’un bloc de pays qui m’aident à promouvoir ma politique, à changer l’attitude hostile et hypocrite de l’UE », assume-t-il le 1er novembre 2018 lors d’une réunion avec les Premiers ministres bulgare, grec, roumain et serbe.

Son offensive diplomatique en Europe de l’Est lui vaut quelques succès quand, par exemple, le chancelier autrichien, Sebastian Kurz, président de l’ÖVP et allié des nationalistes du FPÖ, affirme devant le président iranien Hassan Rohani qu’il est « inacceptable » de remettre en question l’existence d’Israël. Et que dire du président tchèque, Milos Zeman, fidèle soutien de l’État hébreu, qui n’hésite plus à critiquer publiquement la « solution à deux États » ? Autrement dit l’avènement d’un État palestinien, soit la position historique de l’UE.

Israël a ouvert une nouvelle autoroute controversée en Cisjordanie comportant un grand mur de béton séparant le trafic israélien et palestinien, le 10 janvier 2019.

Israël a ouvert une nouvelle autoroute controversée en Cisjordanie comportant un grand mur de béton séparant le trafic israélien et palestinien, le 10 janvier 2019. © Mahmoud Illean/AP/SIPA

L’Europe, premier partenaire d’Israel

« En misant sur les eurosceptiques les plus radicaux, Netanyahou met en danger les intérêts d’Israël, estime pourtant Anschel Pfeffer, auteur d’une récente biographie du Premier ministre. L’Europe reste le premier partenaire de l’État hébreu et investit des centaines de millions d’euros dans les projets de ses chercheurs. Les populistes ne lui apporteront des gains diplomatiques qu’à court terme. Au fond, il le sait très bien. »

À moins que l’objectif inavoué de Netanyahou ne soit tout autre : montrer que son pays n’est pas isolé sur la scène internationale. Ce qui, croit-il, sert sa stature d’homme d’État aux yeux de l’opinion israélienne. « Notre pays a besoin d’un leader capable d’agir partout dans le monde, de dialoguer aussi bien avec Trump qu’avec Poutine, clame-t-il devant la presse à Rio. Qui d’autre que moi peut le faire ? » Dans ce marigot international, le Premier ministre israélien nage assurément à son aise.

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