Politique

Algérie : quand le Sud ne perd pas le Nord

À Béchar, lors d’une manifestation de soutien au candidat Abdelaziz Bouteflika, en mars 2009. © FAYEZ NURELDINE/AFP

L’État continue d’affecter une large part de son budget aux transferts sociaux pour mieux contenir la grogne populaire. Mais à Béchar, à 1 000 km au sud-ouest d’Alger, personne n’est dupe.

Une foule compacte s’est massée, tôt le matin, en plein centre-ville, pour une distribution de lots de terrains. Un important dispositif policier est déployé devant la salle, autrefois un cinéma. Les esprits s’échauffent, car tout le monde n’a pas pu entrer. « Comment peut-on vérifier que la loterie est organisée de manière convenable ? » s’inquiète un homme.

« Les résultats des attributions seront disponibles sur internet », souligne Rahima, restée à l’extérieur. « De toute façon, les logements sont réservés aux soldats », peste un autre demandeur. La ville de 170 000 habitants compte de nombreux militaires, dont beaucoup sont originaires d’autres wilayas. Béchar prend ainsi des allures de garnison.

L’époux de Rahima est originaire de Jijel, à 300 km à l’est d’Alger. Elle, la quarantaine, vient d’Oran. À Béchar, le couple loue un « appartement délabré » pour 15 000 dinars (110 euros) par mois : « Ma fille est handicapée, normalement mon dossier devrait être prioritaire. De toute manière, même si on m’attribue un terrain, je n’ai pas d’argent pour construire. » Ces derniers mois, le chef-lieu de wilaya connaît une flambée des tensions sociales.

Des émeutes ont éclaté le jour même de la fête de l’indépendance, le 5 juillet. Les manifestants dénonçaient, pêle-mêle, le chômage, le manque de logements et les longues et répétées coupures d’eau et d’électricité, alors que les températures dépassent en cette saison les 50 °C.

Ils se sont battus à coups de poing à propos des lots de terrains et des logements »

« Vous auriez dû voir ce qu’il s’est passé, se souvient Sassi, chauffeur de taxi. En temps normal, les gens sont tranquilles. Cette fois, ils se sont battus à coups de poing à propos des lots de terrains et des logements. Il y a eu de la casse et des arrestations. C’était la guerre, heureusement que les autorités ont calméle jeu. »

Le wali de l’époque, Toufik Dziri, en a fait les frais. Et s’est vu remplacer, en septembre, par Ahmed Mebarki. Lequel sera aussi confronté, fin décembre, à des protestations contre la crise du logement. Dans la wilaya, c’est l’un des principaux sujets de préoccupation.

« La contestation de Béchar était populaire et spontanée, nuance Nazim, acteur ­associatif rencontré à Béni Abbès. Ce n’était pas organisé comme ailleurs en Algérie. » Selon lui, les événements révèlent des symptômes que le pouvoir aurait tort d’ignorer. « Les autorités estiment que les populations du Sud sont passives, mais ces dernières années ont démontré que les gens s’engagent dès qu’il s’agit de défendre leurs droits », rappelle le jeune homme, citant l’exemple de la mobilisation de 2015 contre l’exploitation du gaz de schiste à Aïn Salah. Deux semaines après les violences de cet été, 11 000 lots de ­terrains étaient pourtant distribués sur les 26 000 promis pour l’année.


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Selon Sassi, « ces mesures entrent dans le cadre du processus électoral ». Pour 2019, son choix est déjà fait : « Peut-être que je voterai pour Ali Benflis. Et s’il n’est pas candidat, je voterai blanc. L’Algérie se noie complètement à cause de Bouteflika. » En 2014, pourtant, lors de la précédente présidentielle, ce dernier avait totalisé dans la wilaya 93,22 % des voix au premier tour, contre 3,1 % pour Benflis. « Que tu votes ou non, ça ne change rien, reprend Sassi. Les choses ne bougent pas. Si tu descends plus dans le Sud, il y a des endroits où tu ne peux pas vivre. Je suis allé à Timoudi [dans le sud-est de la wilaya], c’est le néant ! »

Relativiser l’idée d’un Sud tout acquis au pouvoir

Du côté de Rahima, qui dit elle aussi envisager de voter blanc, voire de s’abstenir, la crainte que les services publics ne soient un jour conditionnés est présente : « Pour mon dossier de logement, on ne m’a jamais demandé de montrer ma carte d’électeur, mais les choses peuvent changer. Peut-être qu’un jour on nous la demandera, ne serait-ce que pour faire un passeport, pour voir si on “respecte” la nation ou non… »

De quoi relativiser l’idée d’un Sud tout acquis au pouvoir. « Il est faux de dire que les gens soutiennent Bouteflika, le FLN et les autorités ! Moi, je n’ai pas de carte d’électeur. Tout ce que j’ai gagné de l’État, c’est un lopin de terre, et ici ce n’est pas ce qui manque », explique Mahjoub en désignant les vastes étendues. « Ils savent très bien que les gens d’ici ne votent pas », poursuit le trentenaire, qui vit toujours, avec femme et enfants, dans la maison familiale de Taghit.

Dans cette oasis, située à une heure et demie de route au sud de Béchar, on relativise également la popularité locale du président. « Beaucoup de ceux qui soutiennent Bouteflika ici le font en raison des avantages sociaux accordés au Sud, notamment les subventions sur les factures d’électricité et les aides pour la création d’entreprise », croit savoir Sabrina, algéroise, qui gère une maison d’hôtes.

Dans la région, les avantages octroyés par l’État ne datent pas d’hier. « Le fonds de compensation des coûts de transport existe depuis les années 1970 », explique Mohamed Yazid Boumghar, chercheur au Centre de recherche en économie appliquée pour le développement (Cread). Conçu pour attirer les investisseurs dans le Sud, le dispositif prévoit le remboursement des frais de transport terrestre liés à l’approvisionnement. Des avantages fiscaux ou parafiscaux similaires existent pour l’électricité. « Pour protéger le pouvoir d’achat des populations », assure Boumghar.

Dans ­pratiquement tous les dispositifs d’aide à l’emploi et d’investissement, il y a toujours une petite clause qui concerne la région du Sud »

Depuis son élection, Bouteflika a donné une nouvelle ampleur à ces pratiques. Les factures d’énergie – gaz et électricité – des populations ­méridionales ont été allégées, une première fois en 2010, puis à nouveau en 2017. Chaque fois après des mouvements de protestation, comme ceux d’octobre 2016 à Béchar. « Dans ­pratiquement tous les dispositifs d’aide à l’emploi et d’investissement, il y a toujours une petite clause qui concerne la région du Sud, ajoute le chercheur du Cread. Les dispositions pour ­l’investissement sont organisées par région, entre la ­deuxième couronne [les Hauts-Plateaux] et la ­troisième couronne [le Sud]. Tout cela permet d’appliquer des dégrèvements fiscaux. »

Effets d’annonce

Mais la réforme des subventions, maintes fois promise, ne serait pas, selon lui, pour demain : « Dans tous les pays, et c’est peut-être un peu plus ­marqué en Algérie, les mesures ­économiques sont indexées au calendrier électoral. Je ne pense pas que le ­gouvernement prenne une décision de ce genre à la veille d’une présidentielle, sans doute la plus importante de son histoire. » La loi de finances 2019 lui donne raison. Les ­transferts sociaux pèseront plus de 13 ­milliards d’euros, soit 21 % du budget.

Pour contenir la grogne, le gouvernement multiplie aussi les effets d’annonce sur le développement des régions frontalières. Et s’engage, à échéances régulières, à soutenir les PME-PMI et à structurer les secteurs porteurs, comme le tourisme. « Nous devons davantage focaliser notre attention sur les jeunes chômeurs de ces zones », assure Mourad Zemali, ministre du Travail. Son collègue de l’Intérieur a, lui, entamé début janvier une tournée inédite dans le Sud au cours de laquelle il a réitéré l’urgence de répondre aux demandes de développement des ­habitants.

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