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Cet article est issu du dossier «Eau-Électricité : Veolia perd pied sur le continent»

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Entreprises & marchés

Eau-Électricité : Veolia, année zéro

Sur le site d'Iduapriem, au Ghana. © VEOLIA

Délogé du Gabon, en froid avec la Guinée et le Maroc, le numéro un mondial des services à l’environnement traverse une période difficile, alors qu’arrive un nouveau directeur Afrique-Moyen-Orient.

Le 12 décembre, sans crier gare, Antoine Frérot, président-directeur général de Veolia Environnement (25 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2017), signifiait à son vieux compagnon de route Patrice Fonlladosa, 59 ans, la fin d’une collaboration de plus de vingt ans, avec effet immédiat. Un dénouement – aussi inattendu que brutal pour le directeur de la région Afrique - Moyen-Orient – qui a dû faire quelques heureux sur le continent, en particulier au Gabon, où Patrice Fonlladosa entretenait depuis de nombreuses années des relations tumultueuses avec le pouvoir.

À l’origine de cette éviction, de fortes dissensions, stratégiques et personnelles, avec la direction du groupe, mais auxquelles le Gabon n’est pas non plus tout à fait étranger. Renouvelé en mars 2017 (signé en 1997) par Guy-Bertrand Mapangou, alors ministre de l’Eau et de l’Énergie, et Patrice Fonlladosa, le contrat de concession d’eau et d’électricité qui liait, à travers la Société d’énergie et d’eau du Gabon (Seeg), Veolia à Libreville représentait un chiffre d’affaires estimé de 1,737 milliard d’euros sur cinq ans (avec dix ou quinze années supplémentaires en option), soit près du tiers de ses revenus annuels en Afrique (1,2 milliard d’euros), et la plus grosse signature du groupe à l’international en 2017.

Renouvellement global

Moins d’un an plus tard pourtant, le 16 février 2018, l’État gabonais ordonnait la réquisition manu militari de Seeg, filiale à 51 % de Veolia, invoquant notamment « la dégradation de la qualité du service rendu aux usagers, les efforts financiers consentis par l’État non suivis des effets escomptés et les plaintes récurrentes des populations ». Un argumentaire jugé « ridicule » par Fonlladosa au moment des faits et contesté en bloc par Veolia. Si l’affaire est encore en cours d’arbitrage au Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (Cirdi), elle ne devrait pas s’y éterniser.

Pour Patrice Fonlladosa, c’était bien le début de la fin. Dix mois plus tard, le 12 décembre, il était remercié sans préavis, lors d’une entrevue expéditive, et remplacé quelques jours plus tard par Christophe Maquet, de près de son vingt ans son cadet, venu de la division asiatique. Une décision qui s’inscrit également dans une volonté de renouvellement globale, inauguré cet été par la nomination d’Estelle Brachlianoff (46 ans) au poste de directrice générale adjointe chargée des opérations (à laquelle est rattaché Christophe Maquet) et de Claude Laruelle (49 ans) au poste de directeur général adjoint chargé des finances.

Insatisfactions en Guinée

Délesté de son « Monsieur Afrique » et de son contrat phare au sud du Sahara, le leader mondial de la gestion de l’eau et des déchets peut d’ores et déjà marquer l’année 2018 d’une pierre blanche. « D’une certaine façon, Veolia repart de zéro », concède ainsi sans mal un expert du secteur. Sans le Gabon, son empreinte sur le continent s’est en effet réduite comme peau de chagrin.

Certes, le groupe conserve son bastion marocain où, à travers ses filiales Redal et Amendis, il gère la distribution de l’eau et celle de l’électricité dans les villes de Rabat (jusqu’en 2027), Tanger et Tétouan (jusqu’en 2029) pour un chiffre d’affaires annuel proche de 645 millions d’euros. Mais pour le reste, la tendance n’incite pas à l’optimisme.

Selon nos informations, en Guinée, où Veolia a en gestion Électricité de Guinée (EDG), le mariage ne devrait pas excéder le terme prévu du contrat (2019) tant les deux parties sont insatisfaites l’une de l’autre. En Égypte, où Veolia a géré un temps (2000-2012) la collecte, le tri, le nettoyage, le traitement et le recyclage des ordures de la ville d’Alexandrie, l’histoire s’est mal terminée en 2018, une nouvelle fois au Cirdi, à la défaveur du groupe français.

 

Partenariat prometteur avec l’ivoirien PFO Africa

Quand elles existent, les satisfactions sont maigres. Au Niger, l’entreprise gère avec succès depuis 2001 le contrat d’affermage de la Société d’exploitation des eaux du Niger (Seen, filiale à 51 % de Veolia), à l’origine d’un chiffre d’affaires de 38 millions d’euros annuels. En Namibie, Veolia recycle les eaux usées de Windhoek pour une dizaine de millions d’euros par an, dans un pays « modèle » en matière de gestion de la pénurie d’eau. Mais la seule véritable bonne nouvelle de 2018 est à chercher du côté de la Côte d’Ivoire.

En septembre, le français y a officialisé un partenariat prometteur avec PFO Africa (pour Pierre Fakhoury Operator), spécialisé dans le bâtiment et les travaux publics. Centrée pour l’instant sur la construction à Adzopé d’une usine d’eau potable pour la ville d’Abidjan (d’un montant total de 70 millions d’euros), l’alliance vise également la gestion des déchets du poumon économique du pays.

Au moment de la signature, Fonlladosa, confiant, espérait créer en Côte d’Ivoire, « d’ici à trois ou quatre ans », des revenus à même de faire oublier le contrat gabonais dans le portefeuille de Veolia. Outre quelques contrats industriels (comme avec Renault à Tanger) disséminés sur une petite dizaine de pays mais représentant des revenus relativement faibles, voilà résumée la présence du leader mondial de l’eau sur le continent.


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La fin des investissements sur le continent

La question des ambitions futures du groupe dans la zone se pose désormais clairement, Antoine Frérot n’ayant jamais caché un plus grand intérêt pour l’Asie ou l’Amérique du Sud, érigées en « relais de croissance d’avenir ». Selon nos informations, parmi les raisons de l’éviction de Patrice Fonlladosa, figurait d’ailleurs en bonne place une « différence d’appréciation du risque sur le continent ». D’après une source bonne connaisseuse du groupe, « malgré un retour sur investissement supérieur à celui des autres continents (13 % en Afrique en moyenne contre près de 8 % ailleurs), depuis 2016-2017, la direction de Veolia ne souhaite plus investir un euro en Afrique ».

Une stratégie dont on a d’ailleurs pu mesurer les effets lors de l’appel d’offres sénégalais pour la concession de service public de production et de distribution de l’eau potable, remporté à titre provisoire par Suez (attribution suspendue à la suite d’un recours de la Sénégalaise des eaux).

Les offres financières respectives des trois derniers prétendants en lice avaient révélé un écart considérable entre Veolia et ses deux concurrents, l’ancien Vivendi Environnement proposant un prix de l’eau au m3 supérieur de près de 23 % à celui de son ennemi juré Suez (15,9 milliards de chiffre d’affaires en 2017) et de près de 25 % à celui de la SDE.

Sans une prise de risque plus importante, notamment en abaissant le niveau d’exigence technique requis, il pourrait bien se confronter au même écueil dans un appel d’offres similaire en cours au Bénin (chiffre d’affaires annuel estimé à 26 millions d’euros).

Un nouveau directeur de zone « prêt à labourer le terrain »

Une stratégie qui suscite des interrogations, alors que les appels d’offres pour ce type de contrat deviennent peu à peu la règle sur le continent et que des pays à fort potentiel, comme l’Angola, le Mozambique ou le Nigeria, pourraient être les prochains à franchir le pas. Suez semble d’ailleurs suivre une stratégie exactement inverse. La filiale à 32 % d’Engie vient, elle, de choisir Bertrand Camus, ex-directeur de la zone Afrique - Moyen-Orient - Inde - Asie - Pacifique comme numéro un en lieu et place de Jean-Louis Chaussade.

Selon nos informations, ce dernier a déjà manifesté à plusieurs reprises son intérêt pour la concession bientôt vacante au Gabon, directement auprès du président Ali Bongo Ondimba, notamment en marge du sommet fondateur de l’Alliance solaire internationale à New Delhi (Inde), en mars 2018, soit quelques semaines seulement après la réquisition de la Seeg. Un intérêt confirmé en novembre auprès de Jeune Afrique par Bertrand Camus lui-même.

Au contraire, chez Veolia, Christophe Maquet, le nouveau responsable de la zone, n’aura pas la même latitude que son prédécesseur, qui avait l’oreille directe d’Antoine Frérot. Lors de l’annonce de sa nomination, le 21 décembre dernier, le communiqué de presse stipulait que Maquet serait « rattaché » à Estelle Brachlianoff, directrice générale adjointe chargée des opérations, elle-même sans expérience particulière de l’Afrique. Contacté pour cet article, le groupe, dont le siège est à Aubervilliers, n’a pas souhaité donner suite à nos demandes d’interviews ni de Maquet ni de Brachlianoff, jugées « prématurées ».

Présenté comme « ambitieux » et prêt à « labourer le terrain africain », le « jeune » Christophe Maquet est déjà en route pour sa première « tournée africaine ». En off, chez Veolia, on assure que la page tournée des années Fonlladosa laissera place à « un nouvel élan ».

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