Politique

[Édito] Endettement et contentieux électoraux : les problèmes aigus de l’Afrique

Par

Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

Début du dépouillement à Antananarivo, lors des élections malgaches de 2013. © Schalk van Zuydam/AP/SIPA

Nous sommes à la fin de 2018 et je m’adresse à vous, amis lecteurs, pour la dernière fois de l’année. Quitte à endosser le rôle du rabat-joie, il m’incombe d’attirer votre attention sur deux problèmes aigus qui risquent de mener le continent vers la plus sérieuse des régressions !

Je pense qu’il est de mon devoir de sonner l’alarme lorsqu’il y a péril en la demeure. Et c’est, hélas ! le cas.

Le premier problème est économique et financier. C’est d’ailleurs une rechute et une récidive, l’Afrique ayant déjà connu cette situation à la fin du XXe siècle et n’en étant sortie qu’en faisant la mendicité auprès de ses créanciers, le FMI, la Banque mondiale, les pays riches et leurs établissements financiers.

Qui ont fini par décider de nous aider à nous désendetter.

L’endettement, cauchemar africain

L’endettement en devises qui tourne au surendettement redeviendra, dès 2019, un cauchemar africain. Nos pays ont le plus souvent des monnaies qui se déprécient d’année en année : le cedi, au Ghana, et le dinar, en Tunisie, en sont des exemples frappants.

Pour couvrir leurs besoins, de nombreux États ont cédé à la tentation d’emprunter sur le marché international des euros ou des dollars à un taux de 6 % ou 7 % l’an. C’est suicidaire, car il leur faudra consacrer une part importante de leurs budgets au paiement des intérêts et, à son échéance, du capital. Beaucoup d’entre eux « caleront ». (1)

Nos pays devraient s’interdire de contracter des dettes en devises et se borner à emprunter dans leurs monnaies auprès de leurs épargnants nationaux

Ils sont une vingtaine à souffrir de ce surendettement en devises, dont quelques-uns déjà en défaut de paiement. Cette situation va s’aggraver dangereusement dès l’année prochaine. Les ministres des Finances des pays concernés devront trouver les moyens de résoudre le problème. Mais ils n’y parviendront pas.

Conclusion : nos pays devraient s’interdire de contracter des dettes en devises et se borner à emprunter dans leurs monnaies auprès de leurs épargnants nationaux. Et surtout pas sur le marché international à 7 % l’an, alors que les pays développés empruntent, eux, à 1 % ou 2 % l’an.

Le problème des élections

Plus grave et plus pressant encore est le problème politique du continent, et d’abord celui des élections.

Celles qui se tiennent en ce moment même en République démocratique du Congo (RDC) ont été retardées de deux ans. On ne sait même pas, à l’heure où j’écris ces lignes, surtout après les violences qui les ont émaillées et les aléas des opérations de dépouillement, si elles suffiront à résoudre le problème institutionnel de ce pays. Elles sont la parfaite illustration de mon propos.

Le graphique ci-dessous est la plus implacable des condamnations de la manière dont ce malheureux et grand pays africain a été gouverné tout au long de ces quarante dernières années.

Force morale respectée, l’Église catholique congolaise le dit, mais elle n’est pas entendue. Le Dr Denis Mukwege, Prix Nobel de la paix, vient de le clamer à Oslo, mais sa voix s’est perdue dans le tumulte électoral.

Alors que son sous-sol, le plus riche d’Afrique, était pillé, l’oligarchie congolaise s’enrichissait scandaleusement. Et laissait la population – près de 100 millions de personnes – dans la misère, et le pays sans infrastructures. Résultat : les citoyens de la riche RDC ont un revenu par habitant parmi les plus faibles du monde.

Irrégularités et vices

Chacun le sait : des élections transparentes et pluralistes ne suffisent pas à faire une démocratie. Mais un pays ne peut pas être démocratique si ses élections sont entachées d’irrégularités et de vices qui en décrédibilisent les résultats. Or, c’est de plus en plus le cas dans la grande majorité des 54 pays de notre continent.

Passez en revue les élections africaines de 2017 et de 2018, et surtout les présidentielles, et dites-moi en conscience lesquelles ont désigné de façon claire et certaine le véritable gagnant. Dans quels pays africains les perdants ont-ils reconnu leur défaite et félicité le vainqueur, comme cela est le cas dans les pays où la démocratie est installée ?


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L’ère des coups d’État est révolue, et nous avons décidé que, désormais, en Afrique, on n’accédait plus au pouvoir que par les urnes. Mais que faire si, par la faute de nos responsables politiques, les scrutins sont biaisés du fait d’une tricherie généralisée ? Devrons-nous accepter qu’accède au pouvoir – ou le conserve – celui qui triche le plus et le mieux ? Faut-il faire son deuil de l’alternance ? Quelle est la légitimité d’un pouvoir qui se présente à nous comme « élu », mais l’est, en réalité, si mal qu’on ne le reconnaît pas comme légal ?

Triste parodie

Nous devrions tous prendre conscience que nos politiciens jouent un jeu dangereux. À cause de leurs pratiques douteuses, les élections africaines ne sont plus qu’une triste parodie et ne permettent plus d’accéder sainement au pouvoir. Si l’alternance démocratique est quasi impossible, le temps des coups d’État reviendra. Ou alors on cherchera d’autres moyens de parvenir au pouvoir.

Il est peut-être encore temps de se ressaisir, de regarder ce qui se passe sur les autres continents, ou, en Afrique même, ce que font les rares pays qui ont véritablement choisi la démocratie, et en acceptent les règles et la discipline. L’opinion africaine doit se réveiller et l’exiger ; l’Union africaine devrait, à l’instar de l’Union européenne, se doter d’un ensemble de valeurs et veiller à ce qu’elles soient respectées par ses membres. Sous peine de sanctions allant jusqu’à l’exclusion.

(1) La dette d’un pays comme la Tunisie avoisine 100 % de son PIB annuel : son remboursement en devises aura absorbé en 2018 la quasi-totalité de ce que le tourisme et les transferts de sa diaspora rapportent au pays.

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