Politique

Éthiopie : Abiy Ahmed, le négus du changement

Au centre (écharpe rouge), accueillant le président somalien, Mohamed Abdullahi Mohamed (à sa droite), le 9 novembre, à Gondar. © EDUARDO SOTERAS/AFP

Le Premier ministre éthiopien veut en finir avec l’ancien régime autocratique, pacifier les provinces rebelles et se réconcilier avec le frère ennemi érythréen. Mais n’est-il pas trop pressé ?

Au siège de l’Union africaine, à Addis-Abeba, Abiy Ahmed est une star. Ce 18 novembre, le chef du gouvernement éthiopien enchaîne les entretiens, poursuivi par une nuée de journalistes. Il ne répond à aucune question, mais se plie volontiers au petit jeu des selfies avec les agents d’entretien de l’UA – des compatriotes pour la plupart.

Il n’est arrivé au pouvoir qu’au mois d’avril. Avant, cet homme de 42 ans à l’allure sportive était un parfait inconnu hors de l’Oromia, sa région. Mais depuis qu’il a entrepris de transformer le régime marxisant en place à Addis depuis vingt-sept ans – et dont lui-même est issu – en une démocratie libérale, il jouit d’une immense notoriété. Il faut dire qu’il a tout à la fois chamboulé les traditions de son pays et bouleversé la physionomie de toute la région, se forgeant au passage une réputation de réformateur pressé.


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Mulugeta Ayene/AP/SIPA

Sous son égide, l’Éthiopie s’est engagée dans un processus de paix avec l’Érythrée voisine

Personne ne peut encore dire s’il gagnera son audacieux pari. Mais il a déjà fait de grands pas dans la bonne direction : libération des prisonniers politiques, levée de la censure sur internet, retour des opposants en exil, formation d’un gouvernement paritaire (la Défense a notamment été confiée à une femme), etc. Le 22 novembre, il a même nommé l’opposante Birtukan Mideksa à la tête de la commission électorale et promis que les premières élections ouvertes et transparentes de l’histoire du pays se tiendraient en 2020.

Sous son égide, l’Éthiopie s’est engagée dans un processus de paix avec l’Érythrée voisine, avec laquelle les hostilités duraient depuis 1998. Avec l’aide des États-Unis, de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis, Abiy Ahmed a entamé des discussions, puis accueilli en grande pompe le président Afeworki, à Addis, en juillet.


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Les échanges commerciaux et les liaisons aériennes ont repris, et les sanctions de l’ONU contre Asmara ont été levées. Même Djibouti, qui n’a rien à gagner à une réconciliation entre ses deux voisins (son port est actuellement l’unique point de passage des échanges commerciaux de l’Éthiopie avec le reste du monde), parle de nouveau avec l’Érythrée, dix ans après une courte guerre entre les deux pays.

Ces réformes valent au Premier ministre une popularité d’autant plus spectaculaire que ses prédécesseurs étaient confrontés, depuis 2015, à une vive contestation, surtout dans les régions Amhara et Oromo (60 % de la population à elles deux). Les contestataires dénonçaient la corruption, l’accaparement de leurs terres et la mainmise de la minorité tigréenne (6 % de la population) sur le Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (FDRPE), la coalition au pouvoir.


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La réponse essentiellement répressive ayant échoué, certains spécialistes en venaient à redouter un éclatement du pays sur des bases ethniques… Abiy Ahmed a choisi une stratégie inverse : épouser la contestation jusqu’à s’en faire le porte-parole.

Syncrétisme

C’est ainsi que, contre toute attente, il est parvenu à conquérir le pouvoir. Issu d’une famille polygame et adepte du syncrétisme (il est protestant, né d’un père musulman et d’une mère chrétienne orthodoxe), il s’est engagé en 1991, à 15 ans, dans l’Organisation démocratique du peuple oromo (OPDO), à l’époque groupuscule allié à la rébellion menée par Meles Zenawi contre le régime stalinien de Mengistu Haile Mariam.

Ayant intégré l’armée régulière après la victoire, il est envoyé comme Casque bleu au Rwanda juste après le génocide, puis, en 1998, sur le front érythréen. En 2007, le jeune militaire rentre à Addis. Doué en informatique, il cofonde l’Agence éthiopienne de sécurité des réseaux d’information (INSA), un nouveau service de renseignements chargé (notamment) de la surveillance d’internet. Trois ans plus tard, il quitte l’agence et l’armée pour rejoindre les rangs de l’OPDO. Élu député, il s’implique dans la résolution des conflits religieux dans sa région d’origine. Fait rare, il lui arrive même de critiquer au Parlement la politique des autorités.


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Quand la révolte éclate, en 2015, son parti n’échappe pourtant pas à la vindicte populaire : il est vu comme le complice du gouvernement. Pour se sauver, il choisit de porter à sa tête un tandem de quadragénaires : Lemma Megersa devient président et Abiy Ahmed, vice-président. La chaîne publique oromo est-elle accusée d’être un instrument de propagande au service d’Addis-Abeba ? Abiy Ahmed, désormais à la tête de son conseil d’administration, change sa ligne éditoriale et demande à ses journalistes de couvrir les manifestations. Cette politique permet à l’OPDO à la fois de retrouver un soutien populaire et d’accroître la pression sur la frange autoritaire du parti au pouvoir.

Tractations

En février 2018, le Premier ministre Hailemariam Desalegn démissionne, mais fait en sorte qu’un Oromo lui succède. Lemma Megersa n’étant pas député, il ne peut prétendre au poste et se retire au profit d’Abiy Ahmed. Après plusieurs semaines d’âpres tractations, l’aile dure de l’EPRDF capitule. Le parti adoube l’ancien militaire.

Avec beaucoup d’habileté et un peu de chance, le nouveau Premier ministre consolide son pouvoir. En juin, il échappe à un attentat à la grenade. Quatre mois plus tard, il parvient à retourner un groupe de militaires mécontents entrés de force à la primature. Dans l’intervalle, il a porté de rudes coups à ses rivaux. En août, un mandat d’arrêt est lancé contre Getachew Assefa, l’ex-chef des services de renseignements. En novembre, 63 de ses agents sont arrêtés.

Reste à savoir si ces purges ne menacent pas de déstabiliser l’État, et si, à vouloir aller trop vite, Abiy Ahmed ne risque pas de trébucher. D’autant qu’il ne contrôle pas les insurrections communautaires qui perdurent dans les provinces. Il refuse de recourir à la force, mais ses appels au calme et à l’unité demeurent sans écho. Le nombre des déplacés « intérieurs » a même augmenté depuis son élection (1,4 million de personnes en septembre). Et le risque de partition du pays n’est pas écarté.

Pour l’instant, Abiy Ahmed bénéficie de l’appui des Émirats (3 milliards de dollars d’aides et d’investissements annoncés), de l’Arabie saoudite et même des États-Unis. Mais l’administration Trump s’intéresse-t-elle suffisamment au continent pour lui apporter un soutien décisif ? À l’évidence, la route du Premier ministre reste semée d’embûches.


La bande des trois

L’un dirige son cabinet, l’autre est à la tête de l’armée, le troisième pilote l’économie. Ce sont d’indéfectibles soutiens du chef du gouvernement.

• Fitsum Arega

Nommé directeur de cabinet en avril, il est de la même génération que le Premier ministre. Reconduit parallèlement à la tête de la Commission éthiopienne des investissements, il connaît bien le secteur privé. C’est par lui qu’il faut passer pour avoir accès à Abiy Ahmed. Très actif sur les réseaux sociaux, il fait aussi office de porte-parole.

• Ambachew Mekonnen

Étoile montante du parti amhara ANDM, le nouveau ministre de l’Industrie a pour mission de transformer le modèle de développement éthiopien, jusqu’ici fondé sur l’omniprésence de l’État. Vaste programme ! Les exportations de biens manufacturés n’ont pas dépassé 488 millions de dollars en 2017-2018. Soit la moitié de l’objectif fixé. Pour regagner du terrain, Mekonnen entend relancer la production d’électricité et améliorer les infrastructures.

• Seare Mekonnen

Il a été nommé chef d’état-major. Le fait qu’il soit tigréen n’est pas un handicap, au contraire : il est bien placé pour apaiser les craintes des régions du Nord. Mais saura-t-il réduire les mouvements de contestation qui perdurent ici et là ? Les attaques qui ont récemment visé certaines communautés – les Somalis, notamment – auront, pour l’armée, valeur de test.

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