Cinéma

Cinéma : la fièvre du grand écran s’empare de l’Afrique subsaharienne francophone

Cinema Canal Olympia Teranga à Dakar. © Sylvain Cherkaoui pour Jeune Afrique

Dans la foulée de Vivendi, Pathé va multiplier les salles en Afrique subsaharienne francophone. Reste à savoir si l’industrie locale va profiter de cet essor.

Il y a quelques mois seulement, on apprenait que Pathé allait construire un grand multiplexe à Abidjan, dans le très fréquenté centre commercial de Cap Sud, à Marcory. La nouvelle n’était pas encore digérée qu’en novembre était confirmé l’achat d’un terrain à Dakar par le même géant français du septième art, pour construire une autre structure…

Depuis une petite dizaine d’années, avec une accélération à partir de 2015, le nombre de salles commerciales numérisées édifiées augmente constamment en Afrique subsaharienne francophone. La pieuvre Vivendi a, à elle seule, étendu ses tentacules presque partout avec son réseau CanalOlympia : Dakar, Yaoundé, Douala, Conakry, Niamey, Ouagadougou, Lomé, Cotonou… et pose déjà de nouveaux jalons à Port-Gentil, Pointe-Noire et Libreville.

Sylvain Cherkaoui pour Jeune Afrique

En prenant en compte les autres exploitants, 62 écrans au total seront exploités en 2019. Et selon le magazine spécialisé Le Film français, ce chiffre devrait tripler dans les cinq prochaines années. Un boom d’autant plus stupéfiant qu’il y a peu le circuit était moribond, avec de vieilles salles parfois devenues des entrepôts, des supérettes ou même des églises évangéliques.

Le nouveau réseau a déclenché une fièvre cinéphile. Vivendi assure ainsi avoir attiré près de 500 000 spectateurs en vingt mois depuis janvier 2017. Un score que la multinationale doit à une politique tarifaire très agressive : chez CanalOlympia, le billet coûte « seulement » 1 500 F CFA (2,30 euros) et 1 000 F CFA pour les enfants.


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Le groupe français a aussi eu l’intelligence de créer plus que des cinémas : des pôles protéiformes proposant entre deux séances pop-corn des concerts ou même des galas internationaux de boxe, comme celui organisé le 20 octobre à Dakar.

Mais ce revival du circuit d’exploitation et cette nouvelle romance du public africain avec le cinéma peuvent-ils bénéficier à l’industrie locale ? Rien n’est moins sûr pour le réalisateur franco-ivoirien Philippe Lacôte, dont le long-métrage Run a été sélectionné à Cannes en 2014.

Made in USA

« Ces nouvelles salles proposent essentiellement des blockbusters étrangers. Les réalisateurs locaux n’y ont pas leur place, ou très rarement. C’est assez logique : dans un monde globalisé, nous sommes directement en concurrence avec des superproductions hollywoodiennes. Un exploitant sait qu’il va attirer plus de monde avec le dernier Spider-Man qu’avec Run… Donc il programme le film américain. »

CanalOlympia, qui se veut un « tremplin et un incubateur de talents », promettait pourtant de « révéler les artistes locaux, de les produire, de leur permettre de rencontrer leur public et de les faire rayonner en Afrique ».

Sylvain Cherkaoui pour Jeune Afrique

Mais à l’heure où nous écrivions ces lignes, sur la vingtaine de longs-métrages tournant dans le réseau, un seul est africain… et il s’agit d’une production nigériane : Merry Men. The Real Yoruba Demons. Le reste ? Du made in USA et un navet français, Le Flic de Belleville.

À qui la faute ? Pour le cinéaste franco-sénégalais Alain Gomis, ce n’est pas celle des exploitants. « On a longtemps cru que le manque de salles était en cause. Nous nous rendons compte aujourd’hui qu’il s’agit sans doute avant tout d’un problème de production, note le réalisateur du multirécompensé Félicité. L’ouverture des salles appelle surtout à une augmentation de la production de films. »

Une sélection à Cannes n’est pas un critère pour un Abidjanais ou un Dakarois

Il faudrait donc pouvoir proposer plus de longs-métrages, mais surtout des projets mieux adaptés au marché local. Selon un de nos interlocuteurs, « nombre de réalisateurs talentueux continuent de tourner pour des festivals de toubabs, alors que sur place ce sont les films de genre, les grosses comédies populaires qui fonctionnent. Une sélection à Cannes n’est pas un critère pour un Abidjanais ou un Dakarois. »

À ce titre le succès de la farce franco-ivoirienne Bienvenue au Gondwana, qui a totalisé 17 000 entrées dans la région en 2017, marque peut-être le renouveau de films proposant du divertissement sans négliger la qualité.

« En 2016, le long-métrage ivoirien L’Interprète, de Kadhy Touré, est resté en tête du box-office pendant six mois, précise Sylvain Agbré, le directeur d’exploitation du réseau Majestic, en Côte d’Ivoire. Nous sommes tous friands de blockbusters, mais les spectateurs veulent aussi voir des films qui leur parlent d’eux, de leur culture. »

Sylvain Cherkaoui pour Jeune Afrique

Au-delà, c’est surtout le réseau de distribution qui est pointé du doigt par les professionnels. Claire Diao, fondatrice de la société de distribution Sudu Connexion, rappelle ces mots du créateur des Journées cinématographiques de Carthage, Tahar Cheriaa : « Qui tient la distribution tient le cinéma. »

Or les deux distributeurs de la région sont français : Afrique Films, présent par l’intermédiaire de sa filiale dakaroise Afrique Films Ouest, et Les Films 26, acteur historique du secteur.

Distribution

L’absence de vrai distributeur ouest-africain pose plusieurs problèmes. « D’abord une méconnaissance du terrain, estime Eric Névé, directeur de la société de production Astou Films, à Dakar. Ils ne savent pas repérer les films sénégalais, ivoiriens, nigérians… qui vont plaire aux gens sur place. »

L’autre souci est que les cinéastes n’ont pas d’interlocuteur direct auquel s’adresser pour vendre leurs œuvres. Et que certains ignorent ou sous-estiment la distribution. « Or, faire monter le désir, c’est un métier, et ça coûte de l’argent, soupire Eric Névé. Aux États-Unis, il n’est pas rare que les frais de promotion, à eux seuls, équivalent au budget de la réalisation. »


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« Le résultat c’est qu’il y a beaucoup de films qui ont un petit succès au Fespaco ou au festival de Durban, et dont on n’entend plus parler après, regrette Claire Diao. Souvent, les réalisateurs se chargent eux-mêmes de la distribution, ce qui n’est pas mieux. »

Exemple, le Camerounais Bernard Auguste Kouemo Yanghu, dont le court-métrage Waramutsého ! a reçu le Poulain de bronze au Fespaco 2009. Son film suivant, Les Empreintes douloureuses, n’est sorti qu’en 2014… et a eu une courte vie en festival. « Car le réalisateur, qui s’occupait de tout, était tout simplement épuisé », regrette Claire Diao.

Système D

Trop souvent, les cinéastes locaux ont recours au système D ou aux âmes charitables pour faire exister leurs films. Sylvain Agbré sort ainsi régulièrement de son rôle de directeur du réseau Majestic. « Il m’arrive de prodiguer des conseils si je me rends compte qu’une œuvre fonctionnerait mieux en DVD, à la télé ou dans une autre salle que la mienne.

Quand le film est fait, je me transforme aussi parfois en agent. Récemment, j’ai demandé des synopsis aux réalisateurs que je connais pour défendre leurs films aux Rencontres cinématographiques internationales de Dakar…

Le tout gracieusement, évidemment. Le patron a également mis en place un « kit de communication », grâce à des accords tissés avec la presse, la télévision, des blogueurs, afin que « ses » films bénéficient d’une meilleure exposition.

Pour sortir de l’ornière, le cinéma africain a besoin d’injecter de l’argent dans la production et la distribution. Et d’après le réalisateur sénégalais Moussa Touré, ou encore selon Philippe Lacôte, les fonds de soutien étatiques existants (le Fonds de promotion de l’industrie cinématographique et audiovisuelle, ou Fopica, au Sénégal, et le Fonds de soutien à l’industrie cinématographique, ou Fonsic, en Côte d’Ivoire) ne suffisent pas.

Il y a aussi une exception culturelle à créer

« Et pourquoi ne pas profiter de l’engouement dans les salles, et prélever une partie des recettes pour alimenter un fonds de production ? demande Lacôte. C’est déjà ce qui se passe dans plusieurs pays européens avec succès. »

En France par exemple, 10,7 % du prix de chaque entrée est ponctionné pour alimenter le Centre national du cinéma. « Il y a aussi une exception culturelle à créer », ajoute le cinéaste, qui imagine même la mise en place d’un label « art et essai » pour les salles s’engageant en faveur des films locaux, et permettant d’obtenir des subventions.


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La région pourrait également s’inspirer d’une intéressante initiative, Succès Cinéma Burkina Faso, qui récompense financièrement les films nationaux réalisant le plus grand nombre d’entrées : 10 millions de F CFA ont ainsi été alloués au Prix de la séduction, d’Abdoul Aziz Nikiéma.

Autre projet inspirant, la relance de l’emblématique ciné Guimbi, à Bobo-Dioulasso, grâce à un financement participatif. Près de 405 donateurs privés ont ainsi rassemblé un peu plus de 55 120 euros pour que renaisse le lieu… qui promet « la diffusion, la distribution et la promotion de films produits au Burkina Faso ».


Le septième art en chiffres

• 31 écrans dans 22 salles numérisées et 19 de plus d’ici à fin 2019, pour 11 salles en travaux

• 1 500 à 5 000 F CFA (2,3 à 7,6 euros) : la fourchette tarifaire d’une entrée

•  125 000 spectateurs ont vu Black Panther

• 500 000 entrées dans le réseau Vivendi depuis janvier 2017

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