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Politique

Maghreb : la paix en votant

Tunisian President Beji Caid Essebsi shows him casing his vote at a polling station during local elections in Tunis on May 6, 2018. Tunisia held its first free municipal elections as voters expressed frustration at the slow pace of change since the 2011 revolution in the cradle of the Arab Spring.Mohamed Hammi/Sipa Press//HAMMI_8060346/Credit:HAMMI MOHAMMED/SIPA/1805070908 © Mohamed Hammi/SIPA

En 2019, la Tunisie, l’Algérie, la Mauritanie et probablement la Libye appelleront les électeurs aux urnes. Dans des contextes politiques totalement différents, mais avec un maître mot commun : stabilité.

Trois des cinq pays maghrébins, voire quatre – si la Libye y parvient –, organiseront une présidentielle en 2019. Entre guerres de succession et rêves d’alternance, la stabilité restera sans doute le maître mot de ces consultations. Les hérauts des régimes autoritaires répétant à l’envi que l’option démocratique reste un luxe, les appels à la sacro-sainte « continuité » se multiplient. Pourtant, du morcellement libyen à la fragilisation de la jeune démocratie tunisienne en passant par les problématiques algérienne et mauritanienne, les enjeux politiques tout comme les attentes électorales sont bien différentes d’un pays à l’autre.

On ne peut, dans ces conditions, continuer d’évoquer ces pays sur un même plan. Si la Tunisie s’essaie à l’exercice démocratique depuis 2011 avec un certain succès, il en va autrement en Algérie et en Libye. Dans le pays de Bouteflika, les élections ne suscitent plus beaucoup d’intérêt, au point que l’opposition propose de reporter la présidentielle prévue en avril 2019. Dans l’ex-Jamahiriya, les citoyens espèrent, eux, pouvoir enfin se rendre aux urnes. L’exemple tunisien n’a donc pas fait d’émules dans la région.

La Tunisie, un exemple

Malgré ces grandes disparités régionales, la Tunisie est invariablement perçue comme le premier de la classe, érigée en exemple par les chancelleries occidentales. Un discours contre-productif qui incite à l’immobilisme et à la paresse, soutient depuis Tunis Amine Ghali, directeur du Centre Kawakibi pour la transition démocratique : « Mieux vaut classer la Tunisie dans le groupe des pays en véritable transition, comme la Colombie, la Malaisie ou la Croatie. Elle n’a rien à gagner à rester dans un groupe qui n’avance pas ! »

L’appel paraît d’autant plus légitime que ce petit pays, s’il peut se prévaloir d’avoir impulsé l’élan révolutionnaire de 2011, est beaucoup plus homogène, d’un point de vue géographique, sociologique et institutionnel, que ses voisins. Il ne bute donc pas sur les mêmes obstacles. Des enjeux communs se dégagent toutefois.

Amine Landoulsi/AP/SIPA

Présidentialisation des régimes

De la Mauritanie à la Libye, les scrutins à venir pourraient renforcer la présidentialisation des régimes, déjà à l’œuvre. En Tunisie, Béji Caïd Essebsi cherche le moyen de contourner une Constitution qui, à son goût, ne lui attribue pas suffisamment de prérogatives. La présidence ferait donc tout pour « court-circuiter le Premier ministre » en personnalisant le pouvoir et en centralisant les arbitrages, comme le signale Éric Gobe, directeur de recherche au CNRS.

La mainmise du chef de l’État sur le Conseil de sécurité nationale, qu’il préside, et dont les prérogatives vont au-delà des questions purement sécuritaires, serait une illustration de sa volonté de garder le contrôle sur l’ensemble des ministères. Cependant, des garde-fous existent, hérités des longues négociations sur le rôle des institutions au lendemain de la révolution.

Ce n’est pas le cas de l’Algérie. Le président, en fonction depuis 1999, surincarne le pouvoir « comme s’il lui appartenait en main propre, fait valoir Fatiha Benabbou, professeure de droit à l’université Alger 1. Au risque de donner l’impression que la continuité s’impose ». La révision de la Constitution de mars 2016 n’y aura rien changé. Si elle réintroduit la limitation de l’exercice présidentiel à deux mandats consécutifs, elle n’interdit en rien à Abdelaziz Bouteflika, soutiennent ses défenseurs, de se représenter jusqu’en 2024. Un comble, étant donné son âge et son état de santé !


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En Mauritanie, des réformes cosmétiques ont aussi été le prétexte à un renforcement des pouvoirs présidentiels. Le référendum constitutionnel de 2017 a supprimé le Sénat, et Mohamed Ould Abdel Aziz a recentré les pouvoirs autour de sa personne, tant et si bien que, sans être candidat en 2019, il devrait rester maître de sa succession. Lui, et lui seul, a le pouvoir d’adouber un dauphin.

Rien de tel en Libye, à l’autre bout du Maghreb, où les dignitaires qui se disputent le pouvoir s’écharpent. Et les paradoxes y sont criants : une consultation nationale menée durant plusieurs mois dans quarante-trois villes du pays (du jamais-vu !), à la demande de la mission d’appui des Nations unies, montre que les citoyens placent le renforcement des pouvoirs locaux parmi leurs attentes prioritaires. Pourtant, la population réclame une élection présidentielle. Difficile de s’affranchir de la figure du chef.

La présidentialisation s’accompagne de l’extension du domaine des pouvoirs : apparition de « dynasties » politiques – faut-il souligner à ce titre l’influence du fils de Béji Caïd Essebsi en Tunisie et du frère d’Abdelaziz Bouteflika en Algérie ? –, pression croissante des cercles présidentiels sur les parlementaires ou sur les médias, pouvoir parallèle des milieux d’affaires ou de l’armée. Autant de menaces, à des degrés divers, sur les processus électoraux de la région.

« Moi ou le chaos »

Autre point commun des logiques d’hommes forts et de partis dominants : l’idée que tout changement serait porteur de risques. Sécuritaires, s’entend. « Moi ou le chaos », menacent donc ceux qui s’accrochent au pouvoir à grand renfort de plaidoyers pro domo.

L’instabilité aux frontières est régulièrement agitée à cet égard comme un chiffon rouge. La Libye, dont l’État est menacé de dissolution, sert ainsi de contre-exemple. Cela vaut pour la Tunisie, frappée par le terrorisme et où le président, qui incarne l’unité de la nation, se dit garant du prestige de l’État. Cela vaut aussi pour l’Algérie, où, de manière plus caricaturale, l’évocation de la Libye est brandie pour renvoyer aux affres de la décennie noire.

Le traumatisme reste vif. Mais la crainte d’un retour des violences sonne, pour l’International Crisis Group (ICG), comme un « refrain régional commun d’un pouvoir qui – même autoritaire – [serait] le seul rempart face aux conflits sociaux et à la désintégration ». Dans un contexte sécuritaire volatil, les dirigeants maghrébins s’attribuent – à juste titre – le rôle de rempart face aux groupes jihadistes. Et en profitent pour revendiquer une continuité politique qu’ils justifient par un impératif de stabilité.


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Immixion étrangère

De l’autre côté de la Méditerranée, les chancelleries s’en félicitent. Elles se préoccupent moins de l’instabilité libyenne – tant qu’elle demeure circonscrite aux frontières du pays – que d’un scénario catastrophe dans l’Algérie voisine. Les services sécuritaires, notamment français, mettent en garde contre une déstabilisation consécutive autour du scrutin de 2019. Le scénario du décès du président en plein mandat peut également être évoqué. Bref, l’optimisme n’est guère de mise.

L’ascendant de certaines diplomaties étrangères sur le cours même des campagnes électorales est régulièrement pointé du doigt. Quid de l’argent venu de l’étranger ? Ahmed Driss, directeur de l’École politique de Tunis, évoque « l’influence financière sur les élections tunisiennes des bailleurs de fonds turc, saoudien, émirati et qatari, qui ne veulent pas que la transition réussisse ».

« Si l’affrontement entre de grands axes régionaux se répercute sur la concurrence politique dans ces pays, cela risque d’être un facteur de déstabilisation extrêmement grave », analyse encore Omeyya Seddik, du Centre pour le dialogue humanitaire (HD), actif en Libye.

Mohammad Hannon/AP/SIPA

Loin des citoyens, loin des urnes ?

Face ces menaces, de nombreuses voix appellent à réviser la loi électorale pour renforcer l’indépendance des instances chargées des scrutins et redonner ainsi une légitimité aux urnes. La dégringolade des taux de participation aux dernières consultations électorales est révélatrice du fossé qui se creuse entre responsables politiques et citoyens.

Signe d’une incompréhension, voire d’un divorce entre générations, en Algérie comme en Tunisie, les jeunes, qui se sentent « oubliés » par leurs dirigeants, représentent ainsi le gros des abstentionnistes. Beaucoup se demandent encore comment on peut construire l’avenir avec des hommes du passé. Une problématique commune à la Mauritanie, où « l’essentiel des leaders vient d’une génération de vénérables qui font face à une société jeune », indique Alain Antil, chercheur à l’Institut français des relations internationales (Ifri).

« Une démocratisation fondée exclusivement sur le vote et les institutions ne peut qu’échouer. La transition sans justice sociale, c’est la crise », résume Moncef Ben Slimane, président du réseau tunisien d’éducation au processus électoral Lam Echaml. La réponse pourrait être économique, avec une redéfinition des mécanismes de redistribution des richesses et une meilleure intégration régionale. Un réveil des échanges permettrait de souder les pays de la région. Une réorientation de la politique étrangère par les futurs chefs d’État des quatre pays pourrait ainsi apporter une nouvelle dynamique à la zone.

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