Politique

[Édito] Cette France qui étonne

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Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

Un gilet jaune à Bruxelles, face aux CRS le 8 décembre 2018 © Geert Vanden Wijngaert/AP/SIPA

Beaucoup d’entre vous, lecteurs de Jeune Afrique, connaissent la France ou s’intéressent à ce qui s’y passe. J’imagine votre stupéfaction à la vue des images chocs diffusées sur vos écrans de télévision en ce mois de décembre.

Où que l’on se trouve dans le vaste monde, il était impossible d’échapper, depuis plusieurs semaines, à ces scènes où l’on a vu des « gilets jaunes » envahir chaque samedi les villes françaises, en particulier la capitale, pour manifester, sous diverses formes, leur mécontentement.

Nul ne s’attendait à l’apparition bruyante et quelque peu désordonnée de ces dizaines de milliers de personnes de tous âges, portant toutes par-dessus leurs vêtements, comme signe de ralliement, ce gilet jaune fluo très voyant que la loi française oblige tout automobiliste à avoir dans sa voiture.

Ceux ou celles qui ont eu l’idée de faire de cette chasuble le signe distinctif des manifestants ont garanti aux mécontents une grande visibilité, une identité et, en définitive, le succès qu’ils ont obtenu. L’opinion française s’est reconnue en eux, les a soutenus de bout en bout, a applaudi leur démarche.

Mai 1968 ?

L’Élysée, Matignon et le gouvernement ont tremblé sur leurs bases, ne sachant comment réagir face à cette révolte semi-populaire qui risquait à tout moment de tourner à l’insurrection. Mais les « gilets jaunes » ont très vite été infiltrés par des membres de l’ultradroite et de l’ultragauche, et par quelques jeunes pillards. Certains se sont laissé entraîner et ont participé aux incendies, à la casse et aux pillages des centres-villes, occasionnant plusieurs milliards d’euros de dégâts.

En cette veille de fêtes, le commerce et le tourisme ont été paralysés ou désorganisés. On a dénombré quelque 200 000 manifestants, avec un pic de 300 000 ; plus de 2 000 d’entre eux ont été interpellés, dont beaucoup ont été placés en garde à vue et jugés en comparution immédiate.

En décembre 2018, les « gilets jaunes » auront en tout cas fait trembler le pouvoir au point de susciter en son sein des désaccords et un certain désarroi

Le pouvoir a mobilisé plusieurs dizaines de milliers de CRS, de gendarmes et de policiers pour tenter de contenir ces foules en colère qui n’avaient ni chefs, ni porte-parole, ni service d’ordre. Mais, débordés, ces services de sécurité n’ont pu empêcher les « gilets jaunes » et ceux qui les ont infiltrés de s’en prendre tout spécialement au président Emmanuel Macron, élu et adulé il y a seulement dix-huit mois, et, plus généralement, aux symboles du pouvoir et aux signes extérieurs de richesse.

On a comparé cette révolte sans chefs à Mai 1968, qui en avait pourtant plusieurs. Mais le général de Gaulle, alors au pouvoir, n’avait-il pas dit que c’était un mouvement « insaisissable » ? En décembre 2018, les « gilets jaunes » auront en tout cas fait trembler le pouvoir au point de susciter en son sein des désaccords et un certain désarroi.

Thibault Camus/AP/SIPA

L’opposition ? Les syndicats ? Ils ont été, eux aussi, pris de court, et se sont sentis marginalisés ; ils se sont tus ou ont réagi tardivement, et de façon désordonnée.

Que se passe-t-il donc en France ? Comment expliquer cet orage dans un ciel qui paraissait serein ? D’où viennent ces manifestations de mécontentement et pourquoi sont-elles remontées à la surface dans un pays qui semblait avoir renoué avec l’optimisme ?

Comme le général de Gaulle et son Premier ministre, Georges Pompidou, l’ont fait en juin 1968, Emmanuel Macron a fait son mea culpa le 10 décembre et, dans le même discours, a tardivement accordé aux manifestants l’essentiel de ce qu’ils demandaient.


>>> À LIRE – « Gilets jaunes » : quand le monde arabe ironise sur le mouvement social en France


Certains continuent de réclamer davantage de concessions. Mais il est probable que l’épreuve de force est terminée : les fêtes de fin d’année vont permettre à chacun de reprendre ses esprits et de repartir d’un bon pied.

Quels enseignements tirer de cet affrontement ? À quoi ressemblera la seconde partie du quinquennat d’Emmanuel Macron ? Lui et son gouvernement ont-ils conclu un armistice ou ont-ils pris un nouveau départ ? Personne ne peut le dire, car la France n’en finit pas d’étonner tous les observateurs.

À ce stade, il est cependant permis de se risquer à quelques remarques et hypothèses.

  • Les manifestants ont marqué les esprits pour plusieurs raisons : ils ont fait du bruit et ont envahi les centres-villes des principales agglomérations quatre samedis d’affilée, leurs gilets les ont rendus voyants, et la couverture médiatique permanente du mouvement a produit un effet de loupe. Mais la France a connu des manifestations bien plus massives qui ont vu défiler jusqu’à 1 million d’hommes et de femmes. Le nombre des protestataires en décembre 2018 a oscillé entre 100 000 et 300 000 personnes. Soit moins de 0,5 % des Français.
  • Les mécontents se sont plaints, à raison, d’avoir à payer trop d’impôts et de taxes. Le graphique ci-dessous montre qu’en matière de prélèvements obligatoires la France est passée au premier rang mondial, avec un ratio de 46,2 % du PIB.
  • Une majorité de Français veut l’Europe et ses avantages. Mais pas ses inconvénients. La mondialisation ? Oui, mais pas les efforts d’adaptation qu’elle induit.
  • Ceux qui résident en France paient certes trop d’impôts, mais savent-ils que ces impôts couvrent à peine 75 % des dépenses de l’État, le reste étant emprunté ? On le leur dit, mais quand l’entendront-ils ?

La dernière élection présidentielle a montré qu’Emmanuel Macron ne rassemblait au premier tour que 24 % des suffrages. Les derniers sondages situent sa popularité à ce même niveau. Il a donc conservé la confiance de ceux qui ont cru en lui, mais il est aussi impopulaire que l’ont été ses deux prédécesseurs : Nicolas Sarkozy et François Hollande, qui n’ont pas été réélus.

S’ils n’avaient pas élu Emmanuel Macron en mai 2017, les Français auraient eu comme président Marine Le Pen. Ou François Fillon, ou bien encore Jean-Luc Mélenchon. La France s’en serait-elle mieux trouvée ?

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