Politique

Libye : Seif el-Islam Kadhafi, au nom du père

Seif el-Islam Kadhafi est toujours recherché par la CPI pour crimes contre l’humanité. Ici, en 2007.

Seif el-Islam Kadhafi est toujours recherché par la CPI pour crimes contre l’humanité. Ici, en 2007. © Gilbert Tourte/REUTERS

Ses soutiens l’assurent : Seif el-Islam Kadhafi, le fils de feu le « Guide » de la Jamahiriya a annoncé à Vladimir Poutine sa candidature à la prochaine présidentielle. Nouveau coup de bluff ?

C’est à se demander si, depuis sa libération, le 11 juin 2017, Seif el-Islam ne visionne pas en boucle les films de Hitchcock tant il est passé maître dans l’art du suspense. Dernier rebondissement en date : une missive adressée à Vladimir Poutine, le 4 décembre, par l’intermédiaire de proches en visite à Moscou. Ses partisans ont aussitôt répandu dans les médias et sur les réseaux sociaux la nouvelle : le fils préféré de Mouammar Kadhafi a annoncé au maître du Kremlin sa candidature à la présidentielle libyenne à venir.

Le problème, c’est que, à l’instar du virtuose du septième art, l’ancien étudiant de la London School of Economics manie avec habileté les leurres. Cette candidature n’est pas nouvelle : elle avait déjà été annoncée le 19 mars par Aymen Bouras, porte-parole du Front populaire libyen, un micro-parti nostalgique de la Jamahiriya ; et avait été démentie dès le lendemain par Ajmi el-Atri, le chef de la brigade Aboubakr Al-Siddiq, qui a libéré Seif el-Islam de sa condition de prisonnier VIP à Zintan, dans le sud-ouest de la Libye.

Solution internationale

Cette fois, les messagers sont mieux identifiés : Mohamed el-Kailouchi et Mohamed el-Ghadi appartenaient au premier cercle quand Seif el-Islam était au faîte de sa gloire. Sauf que dans cette fameuse lettre, qui n’a pas été rendue publique, « à aucun moment Seif el-Islam ne dit qu’il veut être candidat », s’amuse l’un de ses proches installé à Tunis : « Il soutient pleinement la feuille de route de Ghassan Salamé. » Nuance.


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Le chef de la mission de l’ONU en Libye avait défini, le 8 novembre, devant le Conseil de sécurité, à New York, une nouvelle approche pour sortir le pays de l’impasse : l’organisation dans les premières semaines de 2019 d’une conférence nationale dans laquelle toutes les tendances politiques, régionales et ethniques seraient représentées, et le lancement d’un processus électoral au premier trimestre de l’année prochaine.

Pour s’imposer comme un recours crédible, Seif el-Islam aurait donc décidé de passer par la voie internationale. La conférence nationale pourrait lui servir de tremplin pour revenir dans le jeu politique. « Pour des raisons de sécurité, il ne participera pas personnellement à la conférence, mais il y aura des personnes très proches de lui », assure la même source kadhafiste.

Propagande

Utiliser l’ONU ne serait pas pour déplaire à cet homme de 46 ans, d’autant que l’institution a été à l’origine de la chute de son père et que la Cour pénale internationale le recherche pour crimes contre l’humanité. Le choix de la Russie, lui, répond à une double motivation. C’était l’un des principaux pays partenaires de la Jamahiriya :

« Il faut garder en tête que cette lettre a valeur de propagande. Propagande encouragée par Moscou, qui considère que la paix sera difficile à construire tant que les kadhafistes seront ignorés », analyse Jalel Harchaoui, doctorant à l’université Paris-VIII. La Russie est aussi l’une des rares puissances à être bien vue par les deux gouvernements, de l’Est et de l’Ouest.

Déjà, comme après l’annonce du 19 mars, des groupes kadhafistes dénoncent une récupération politique. « Ces deux personnes n’ont pas reçu le mandat de Seif el-Islam pour parler en son nom. Nous ne reconnaissons pas le processus électoral décrété par l’ONU. Nous voulons le retour de la Jamahiryia », affirme Franck Pucciarelli, correspondant du Conseil suprême des tribus libyennes, qui a choisi Seif el-Islam pour représentant.

Seif el-Islam n’incarne pas la figure du sauveur

S’il semble si facile de se prévaloir de l’aval du play-boy libyen, c’est parce qu’il n’a donné aucun signe officiel de vie depuis juin 2014 et une vidéoconférence lors de son procès en Libye. On le dit mort, parfois affaibli psychologiquement, très inquiet pour sa sécurité ou encore, c’est selon, ravi de cultiver ce mystère en vue d’un retour triomphal.


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Ces dissensions au sein même du camp kadhafiste montrent en tout cas que Seif el-Islam n’incarne pas la figure du sauveur. Les plus pragmatiques se sont recasés, soit dans le gouvernement d’union nationale de Tripoli, comme Mohamed Sayala, actuel ministre des Affaires étrangères, qui détenait déjà un portefeuille sous Kadhafi, soit dans le giron de Khalifa Haftar, à l’Est, à l’image de la plupart des gradés militaires.

Quant au Conseil suprême des tribus de Libye, ses succès se comptent surtout en dehors des frontières avec des manifestations de soutien africaines au rétablissement de la Jamahiryia. En Libye même, c’est dans les zones bédouines, telles que Bani Walid, où les tribus dominantes bénéficiaient des largesses de Kadhafi, que le fils est le plus populaire. Passer par la communauté internationale suffira-t-il à emporter l’adhésion populaire en cas d’élection ? Suspense.

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