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Cet article est issu du dossier «La France restituera-t-elle son patrimoine à l'Afrique ?»

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Culture

Patrimoine africain : la France rendra-t-elle son butin ?

Statues royales volées en 1892 lors du sac d’Abomey, capitale de l’ex-Dahomey (Bénin), exposées au Musée du quai Branly, à Paris.

Statues royales volées en 1892 lors du sac d’Abomey, capitale de l’ex-Dahomey (Bénin), exposées au Musée du quai Branly, à Paris. © Philippe Wojazer/REUTERS

En annonçant son intention de restituer rapidement aux pays africains la quasi-totalité des objets et œuvres d’art dont ils ont été dépossédés, Emmanuel Macron brise un tabou. Et suscite espoirs et polémiques.

Ce vendredi 23 novembre, alors que Bénédicte Savoy et Felwine Sarr s’apprêtaient à présenter officiellement leur rapport, fruit de plusieurs mois de travail, à Emmanuel Macron, le secret était déjà largement éventé : de nombreux médias en avaient eu connaissance et en avaient dévoilé les grandes lignes. Fidèle aux promesses faites par le président français à Ouagadougou, le 28 novembre 2017, le rapport Sarr-Savoy préconise de restituer aux pays dont ils sont originaires la très grande majorité des œuvres et objets africains que possèdent les musées nationaux français. Si possible, dans un délai de cinq ans.

Inventaire

Dans certains pays africains, on réclame depuis des décennies, parfois depuis l’indépendance, le retour d’objets exposés au Louvre, aux Invalides ou au Musée du quai Branly. Le rapport rédigé par l’historienne de l’art française et l’économiste sénégalais – l’une et l’autre, spécialistes des questions de patrimoine culturel – confirme le caractère légitime de ces demandes et, mieux encore, précise avec force détails la manière dont les restitutions pourraient avoir lieu. Savoy et Sarr prévoient trois grandes étapes.

De novembre 2018 à novembre 2019, un certain nombre d’objets emblématiques et précisément identifiés dans le rapport seront rendus au Bénin, au Cameroun, au Sénégal, au Nigeria, à l’Éthiopie et au Mali. Simultanément, le Parlement français entreprendra de modifier le cadre législatif afin de permettre un transfert de propriété des œuvres. Une réunion internationale sera organisée, à Paris, avec toutes les parties concernées.

Le masque-heaume Mende originaire de Sierra Leone a été restitué au musée Théodore Monod d'art africain le 5 décembre.

Le masque-heaume Mende originaire de Sierra Leone a été restitué au musée Théodore Monod d'art africain le 5 décembre. © DR

Du printemps 2019 à la fin de 2022, la France établira avec les pays bénéficiaires un inventaire détaillé (et accessible en ligne) de l’ensemble des biens concernés. Une méthodologie des restitutions et des indispensables mesures d’accompagnement sera définie.

À partir de novembre 2022, les restitutions commenceront et dureront aussi longtemps que nécessaire. Après consultation des inventaires, les États africains établiront eux-mêmes la liste des biens qu’ils souhaitent récupérer.

« Une seule chose sensée qui s’impose : mettre ce rapport à la poubelle »selon le critique d’art Didier Rykner

Sitôt le rapport rendu public, les passions se sont déchaînées, certains se réjouissant que, presque soixante ans après la fin de la colonisation, justice soit enfin rendue, d’autres déplorant que le président Macron soit tombé dans le piège fatal de la « repentance » ou du « masochisme décolonial »… Durant quelques jours, ils ont conservé l’espoir que, le rapport n’engageant que ses auteurs, le chef de l’État finirait par faire, selon les mots du critique d’art Didier Rykner, « la seule chose sensée qui s’impose : le mettre à la poubelle ».

En irait-il de même, cette fois ? La réponse n’a pas tardé. À l’issue d’une rencontre avec les auteurs du rapport, Macron a fait part de son intention de suivre leurs préconisations et de restituer à très brève échéance 26 œuvres depuis longtemps réclamées par le Bénin. « Ça a été plus rapide qu’attendu, commente Bénédicte Savoy. Le président français est tenu par le rythme du quinquennat. Mais, si on y réfléchit, certains pays formulent des demandes depuis les années 1960. Cela aura donc été assez lent ! »

Réactions panafricaine

Les premières réactions n’ont pas tardé. À commencer par celle du Bénin, qui réclame depuis des décennies le retour du butin emporté lors du sac d’Abomey, en 1892. Aurélien Agbenonci, son ministre des Affaires étrangères, a « salué le courage » du président français et s’est dit prêt à accueillir les œuvres promises.

Après un petit cafouillage de communication, Abdou Latif Coulibaly, le ministre sénégalais de la Culture, s’est lui aussi montré désireux de « trouver des solutions avec la France » en vue du retour des œuvres. Inauguré ce 6 décembre, le nouveau Musée des civilisations noires, à Dakar, pourrait constituer un lieu d’accueil idéal.

Inauguration du Musée des civilisations noires, le 6 décembre, à Dakar

Inauguration du Musée des civilisations noires, le 6 décembre, à Dakar © JUNIOR D.KANNAH /AFP

En Côte d’Ivoire, les autorités politiques et les responsables du patrimoine réclament d’une même voix la restitution rapide du Djidji Ayokwe, célèbre « tambour parleur du peuple Ébrié » conservé au Musée du quai Branly. « Nous aimerions qu’il nous soit rendu en premier, rapidement, pour le symbole », explique Silvie Memel Kassi, directrice du Musée des civilisations de Côte d’Ivoire.

Les autorités ont fait savoir qu’une liste d’une centaine d’œuvres (sur un total estimé de 20 000 objets disséminés dans 50 musées internationaux) a déjà été transmise à Paris et qu’un comité ad hoc va être mis en place « dans les prochaines semaines ».

Tambour «ayokwe», utilisé pendant la période de «recrutement» pour la construction du chemin de fer, afind’annoncer l’arrivée des colons dans les villages et permettre aux hommes de fuir le village ; il fut confisqué par l’administration française. Provenance : région des Lagunes,

Tambour «ayokwe», utilisé pendant la période de «recrutement» pour la construction du chemin de fer, afind’annoncer l’arrivée des colons dans les villages et permettre aux hommes de fuir le village ; il fut confisqué par l’administration française. Provenance : région des Lagunes, © Leo Delafontaine / RMN-GP

Même son de cloche en Guinée, où Kadé Seck, directrice du Musée national de Sandervilia, à Conakry, estime que « toute l’Afrique est concernée » par l’initiative française et que les œuvres guinéennes sont fort nombreuses au Louvre.

Rappelant que c’est sur son sol qu’Emmanuel Macron a fait sa promesse, le Burkina Faso évoque pour sa part une attente « légitime » et annonce la création d’un groupe d’experts chargé de plancher sur les « modalités pratiques ». Au Mali, enfin, Samuel Sidibé, l’ancien directeur du Musée national de Bamako, parle d’une « urgence » : « Macron a ouvert une porte, estime-t-il, c’est à nous de saisir l’occasion. Nous devons nous déclarer prêts à recevoir ces œuvres. » Pour l’heure, le Mali n’a pas encore déposé de demande formelle.

Éloges

Reste que certains s’interrogent : cette grande question de la restitution est-elle vraiment comprise et soutenue par les populations ? Que des responsables politiques, français comme africains, voient dans cette affaire l’occasion d’améliorer leur image à peu de frais, cela ne fait guère de doute.

Mais quid des opinions publiques ? Difficile de trancher avec certitude, mais il existe des indices. Savoy et Sarr jurent que leur rapport a suscité un flot de réactions élogieuses. « Nous avons été félicités par l’ambassadeur du Bénin à Paris, souligne l’universitaire ; nous avons reçu des e-mails d’intellectuels et d’amis qui nous disent qu’ils attendaient ça depuis vingt ans.


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Le Ghanéen Kwame Opoku, un ancien fonctionnaire onusien qui a beaucoup travaillé sur les biens pillés en Éthiopie, nous a dit qu’il n’aurait jamais cru voir ça de son vivant. »

Comment les Africains pourraient-ils ne pas être sensibles à cette démarche de restitution ? Comme l’écrivent les deux chercheurs, « ce ne sont pas seulement des objets qui ont été pris, mais des réserves d’énergie et de ressources créatives ». En retrouvant place dans les musées africains, les œuvres devraient donc irriguer l’imagination des créateurs d’aujourd’hui et de demain. C’est le credo du duo Savoy-Sarr : « Un musée est un lieu de germination. »

Felwine Sarr et Bénédicte Savoy,les auteursdu rapport.

Felwine Sarr et Bénédicte Savoy,les auteursdu rapport. © Jane HAHN/PANOS-REA

Maître de conférences en histoire de l’art et membre de la délégation béninoise qui, en 2016, a présenté à Paris une première demande de restitution, Didier Marcel Houénoudé y insiste dans une tribune publiée par le quotidien Le Monde : « Pour [notre] jeunesse en perte de repères, l’histoire de l’Afrique n’est faite que de défaites. Elle a du mal à croire qu’il ait existé des royaumes et des empires dont la puissance et la culture auraient traversé les âges. » Le retour des œuvres serait donc pour ces jeunes le moyen « de retrouver leur dignité et de reconstruire leur identité ».

C’est la raison pour laquelle des voix s’élèvent pour demander à l’Union africaine de prendre position. « Ce serait très utile qu’elle le fasse », confirme Sarr, sans trop y croire.

Le processus de restitution ne fait que commencer. Nul doute qu’il sera semé d’embûches, mais, pour l’heure, il pose surtout de nombreuses questions.

« Au niveau européen, les discussions auraient pris dix ans et rien n’aurait avancé. Je suis convaincu que nous avons employé la bonne méthode » assure Felwine Sarr

Que peut-il advenir des objets d’arts et vestiges archéologiques détenus par des particuliers ou des galeries privées ? Le rapport remis au président français ne concerne que les biens conservés dans les musées nationaux et n’envisage le processus de restitution que comme un dialogue d’État à État. Mais les musées publics doivent-ils être les seuls à régler la facture de la colonisation ?

La question sera sans doute posée lors de la grande réunion qui devrait se tenir dans le courant du premier trimestre de l’an prochain, à Paris. Mais d’ores et déjà, elle empêche certains marchands d’art de dormir.

Jeune Afrique

© Jeune Afrique

Autre problème embarrassant : certains experts estiment que 70 % des œuvres conservées hors du continent ont été exportées après les décolonisations. Or la logique de la restitution repose sur l’idée que les biens « collectés » durant l’ère coloniale l’ont été dans des conditions inéquitables – pour user d’un euphémisme… Les mêmes règles peuvent-elles être appliquées à des objets acquis plus récemment, lors de ventes en théorie légales ?

Polémique mondiale

Et puis, l’initiative française va-t-elle contraindre les musées belges, britanniques, allemands ou américains à s’aligner ? Déjà, la presse de ces pays s’enflamme, et les conservateurs de musée prennent position. Certains déplorent que la France ait agi unilatéralement, ils auraient préféré une réflexion collective… Felwine Sarr n’est pas d’accord : « Au niveau européen, les discussions auraient pris dix ans et rien n’aurait avancé. Ceux qui disent ça le savent très bien, c’est une manœuvre dilatoire. Je suis convaincu que nous avons employé la bonne méthode. »

Dans le Times, un responsable britannique déplore l’approche « entièrement culpabilisante » du document français, tandis que, à Bruxelles, le directeur général de l’Africa-Museum tout juste rénové, Guido Gryseels, se dit « ouvert au débat et prêt à travailler » sur des « dépôts à long terme », mais aussi sur une restitution d’archives qui pourrait commencer dès janvier 2019.


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Un dialogue est aussi en cours avec la République démocratique du Congo : « J’en ai discuté avec eux – la priorité concerne les 85 000 œuvres qu’ils possèdent et qui ne sont pas conservées de manière optimale », précise-t-il, avant d’ajouter que « le Rwanda a demandé un inventaire des œuvres qu’il y a dans le musée ». Œuvres dont le président Paul Kagame semble décidé à réclamer le retour.

En Allemagne, le débat est vif, tendu. Le futur musée des cultures extra-européennes (il ouvrira fin 2019, à Berlin), le Humboldt-Forum, suscite déjà des polémiques concernant les conditions d’acquisition des objets exposés. Une société allemande, Shift, travaille aussi avec le Kenya pour identifier les objets détenus à l’étranger – dont 181 au Musée du quai Branly – et réfléchir à leur « rapatriation ».

En fait, l’issue des débats ne fait guère de doute. Si la France décide de restituer certaines œuvres à l’Afrique, on ne voit pas au nom de quel principe les autres pays – qu’ils soient ou non d’anciennes puissances coloniales  – pourraient, à terme, s’en dispenser. Mais, pour l’instant, les objections, bien sûr, se multiplient.

« Il y a beaucoup de musées en Afrique, même s’ils ne sont pas tous du même niveau, et, franchement, le nombre d’objets à restituer n’est pas si important » explique Felwine Sarr

Certains craignent qu’on ne « vide les musées » européens. Avec des stocks estimés à plusieurs dizaines de milliers d’œuvres, dont seule une petite partie est exposée, le danger semble très théorique. D’autres, même sur le continent, s’interrogent sur la capacité des pays africains à accueillir et à présenter les objets dans des conditions satisfaisantes. Ils vont jusqu’à parler de « cadeau empoisonné ».

« Cet argument, que j’ai beaucoup entendu, me rend triste, répond Felwine Sarr. Il y a beaucoup de musées en Afrique, même s’ils ne sont pas tous du même niveau, et, franchement, le nombre d’objets à restituer n’est pas si important… Trop de gens ne prennent en compte que ce qui va mal, ils ont intégré les discours négatifs sur l’Afrique. »

Plus grave, estime l’avocat français Richard Sédillot, qui a représenté les intérêts béninois lors d’une récente demande de restitution, il s’agit d’un pseudo-argument : « La question des musées africains ne peut en aucun cas être une condition de la restitution, elle n’en est qu’une modalité. Dès lors qu’on admet que ces œuvres ont été volées, comment s’opposer à leur restitution ? En droit privé, il y a un principe selon lequel le possesseur de mauvaise foi n’acquiert aucun droit sur un bien. Il n’y a donc pas à discuter. »

Boîte de Pandore

Les opposants aux restitutions s’obstinent à ferrailler mais savent bien, au fond, que leur combat est perdu d’avance. Dans une tentative désespérée, ils répètent à l’envi qu’Emmanuel Macron aurait « ouvert la boîte de Pandore ». Belle formule, qui ne veut pas dire grand-chose mais suggère une situation potentiellement problématique…

Les plus acharnés explicitent : si l’on rend ses œuvres à l’Afrique, qu’est-ce qui, demain, empêchera l’Italie de réclamer la restitution de La Joconde ? Ils font semblant de ne pas comprendre que l’Afrique subsaharienne est un cas très particulier, qu’elle a été systématiquement dépouillée pendant des décennies, au point que près de 90 % de son patrimoine culturel serait aujourd’hui conservé à l’étranger.

Si « boîte de Pandore » il y a, c’est de tout autre chose qu’il s’agit. Comme le soulignent Savoy et Sarr, si les États acceptent le principe de la restitution des objets dont l’appropriation s’est faite dans des conditions contrevenant à l’éthique, pourquoi le raisonnement ne vaudrait-il que pour l’art et pas pour le politique, l’économique ou le sociétal ?

Les effets d’une telle remise en question « ne sauraient se limiter à l’espace culturel ou à celui des échanges muséographiques », écrivent-ils en conclusion d’un rapport dont le titre, « Restituer le patrimoine culturel africain », est assorti d’un sous-titre qui, à la relecture, prend tout son sens : « Vers une nouvelle éthique relationnelle ».

N.B. : Le rapport de Bénédicte Savoy et Felwine Sarr est disponible en librairie sous forme de livre. Il est aussi téléchargeable gratuitement (annexes comprises) sur le site du ministère français des Affaires étrangères

* Ont également collaboré à cette enquête : Mathieu Olivier, Aïssatou Diallo, Vincent Duhem, Diawo Barry et Nicolas Michel.

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