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Cet article est issu du dossier «La France restituera-t-elle son patrimoine à l'Afrique ?»

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Culture

Restitution du patrimoine africain : quel accueil pour les œuvres de retour en Afrique ?

Le nouveau Musée des civilisations noires,à Dakar. © Zohra Bensemra/REUTERS

Les musées du continent sont-ils aptes à accueillir les œuvres restituées ? Les politiques culturelles mises en œuvre sont-elles à la hauteur ? Tour d’horizon.

«Restituer, c’est reconnaître aux peuples et aux pays africains la capacité de conserver eux-mêmes leur patrimoine. Donc, la question de savoir s’ils possèdent ou pas des musées relève du paternalisme. » Voilà ce que répondent Felwine Sarr et Bénédicte Savoy, les auteurs du rapport sur la restitution du patrimoine africain, à tous ceux qui considèrent que le continent n’est pas en mesure d’accueillir et de préserver les œuvres éventuellement rendues par la France.

Si le duo met en avant de nombreux dispositifs d’accueil autres que les structures muséales, c’est bel et bien ce dernier élément qui agite le débat. Et ce, tant en France que sur le continent africain, où certains n’hésitent pas à parler de « cadeau empoisonné ».

Des infrastructures de qualité ?

Certains pays se sont pourtant dotés d’infrastructures muséales de qualité. C’est, par exemple, le cas du Sénégal, avec le Musée des civilisations noires, inauguré le 6 décembre à Dakar. Financés par la Chine à hauteur de 30 millions d’euros, les travaux de construction ont été lancés à l’époque d’Abdoulaye Wade et ont duré sept ans.

Le résultat est à la hauteur. D’une superficie de 14 000 m2, le nouvel établissement peut accueillir jusqu’à 18 000 pièces dans des conditions optimales : chaleur et humidité sont ainsi précisément régulées dans toutes les salles d’exposition. « C’est un projet panafricain, dans lequel chaque partie du continent sera représentée », se félicite Hamadi Bocoum, son directeur.

De surcroît, Macky Sall, chef de l’État sénégalais, a annoncé que l’ancien palais de justice de Dakar, qui a accueilli les deux dernières biennales, serait transformé en centre d’art.


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À Libreville, au Gabon, les travaux d’implantation d’un nouveau musée où seront installées – notamment – les pièces restituées par la France viennent de s’achever dans les anciens locaux de l’ambassade des États-Unis. « Nous travaillons avec les responsables du Musée du quai Branly, à Paris, à la formation de notre personnel, l’objectif étant d’assurer la sécurité et la bonne conservation des œuvres », indique Alain Claude Bilie By Nze, le ministre de la Culture.

« Le Gabon n’ayant pas de culture muséale, nous envisageons de construire plusieurs petits établissements à travers le pays afin d’attirer un public le plus large possible. Mais nous souhaitons aussi mettre en place une politique d’échanges avec des musées du monde entier. »

Ces deux exemples sont encourageants, mais ne suffisent pas à apaiser les polémiques. Même au Bénin, qui fut pourtant, dès 2016, le premier pays à demander la restitution de ses biens. « Après avoir essuyé un premier refus, nous ne nous attendions pas à ce qu’un accord soit trouvé aussi rapidement, explique un spécialiste de la question, l’écrivain Florent Couao-Zotti. Du coup, nos cinq musées nationaux ne sont absolument pas aux normes. Et la question se pose du délai de restitution de nos vingt-six œuvres. »

Education Images/UIG via Getty Images

Historien, collaborateur du Musée d’Abomey et directeur de l’office du tourisme de la région, Gabin Djimasse confirme cette inquiétude : « Que fait-on si ces œuvres nous sont rendues immédiatement ? Le gouvernement a créé une Agence nationale du patrimoine et du développement touristique chargée de la mise en place de quatre nouveaux équipements muséaux (dont un à Abomey) et de la rénovation du Musée d’histoire de Ouidah, mais tout cela ne sera pas opérationnel avant la fin de 2019, voire le début de 2020… »

Cogérance

D’autres pays se préparent également. C’est le cas de la Côte d’Ivoire, qui souhaite proposer à la France de mettre en place des protocoles de cogérance des œuvres. Cela se traduira par des dépôts à durée déterminée, en attendant que les nouvelles infrastructures soient mises en place. Un projet de création d’un musée national (près du Palais de la culture, à Abidjan) est à l’étude, mais les travaux ne devraient démarrer qu’en 2020.

ISSOUF SANOGO/AFP

Cette même année, des musées régionaux seront créés dans les capitales des douze districts ivoiriens. « Nous avons besoin de nous organiser au niveau juridique, institutionnel et technique, reconnaît Sylvie Memel Kassi, la directrice du Musée des civilisations. Il nous faut des infrastructures aux normes. Notre musée ne pourra pas accueillir toutes les œuvres restituées. Nous sommes déjà un peu à l’étroit… Et puis, il va nous falloir mener un gros travail de sensibilisation auprès des populations. »

Musées qui s’écroulent

De fait, si les musées ne manquent pas en Afrique subsaharienne (on en recense près de cinq cents), certains de ceux qui sont à leur tête n’hésitent pas à admettre que, pour l’heure, recueillir des œuvres, c’est niet. Directrice du Musée national de Sandervalia, à Conakry, la Guinéenne Kadé Seck estime que les infrastructures dont elle dispose ne lui permettent pas d’assurer la bonne conservation des œuvres.

À Brazzaville, Marcel Ipari, le directeur du petit Musée national du Congo, dit être à la tête « d’un bâtiment qui s’écroule ». Quelque 2 500 objets d’art y sont pourtant entreposés dans une réserve, au sous-sol. « Tout est très mal entretenu, se lamente le directeur. Au départ, il s’agissait d’une solution prétendument provisoire, en attendant que le Musée national soit reconstruit.

Dans l’état actuel des choses, il ne serait donc pas judicieux de nous restituer des œuvres

Mais le provisoire s’est éternisé. Nous n’avons suffisamment d’espace ni pour conserver ni pour exposer. Dans l’état actuel des choses, il ne serait donc pas judicieux de nous restituer des œuvres. » Et ce, alors même que, dans la capitale, il existe un imposant mémorial à la gloire du colonisateur Savorgnan de Brazza, qui jouxte l’hôtel de ville. « Ce bâtiment, extrêmement gênant, aurait pu devenir un musée national. Je suis vraiment dépité. »

Ipari espère que le musée d’art dont les travaux ont commencé il y a quatre ans, à Mpila, ouvrira un jour ses portes, mais rien n’est sûr : « En 2009, la construction d’un autre bâtiment a démarré en face du collège-lycée Nganga-Édouard. On attend toujours la fin des travaux. »

Restitution  belge ? 

De l’autre côté du fleuve, à Kinshasa (RD Congo), le tout nouveau Musée national se dresse sur l’ancienne place Tembe-Na-Tembe. Construit par la Corée du Sud (coût : 66 millions d’euros), il devrait ouvrir ses portes en 2019. Quelque 45 000 pièces patrimoniales entreposées depuis 1970 dans cinq hangars construits sur le mont Ngaliema devraient y être exposées.

« Ces objets ne représentent qu’un dixième de notre patrimoine. La Belgique s’est octroyé plus de 500 000 objets d’art qui nous appartiennent, sans parler des collections privées. C’est ahurissant ! » s’émeut Joseph Ibongo, professeur d’histoire de l’art, conservateur et ancien directeur général de l’Institut des musées nationaux du Congo (IMNC).

Les 22 et 23 octobre, un atelier consacré à la transformation des pratiques muséales en Afrique s’est tenu à l’Académie des beaux-arts de Kinshasa. Organisée par le Goethe-Institut de Kinshasa, le Centre d’art Waza de Lubumbashi et le Centre Wallonie-Bruxelles, la manifestation s’est déroulée en présence de Guido Gryseels, directeur de l’Africa‑ Museum, à Bruxelles.

Une façon, sans doute, de se préparer à des restitutions par la Belgique que Joseph Kabila appelle de ses vœux. Dans les années 1970, Mobutu avait déjà réclamé avec insistance la restitution de toute une série d’objets d’art. De guerre lasse, la Belgique avait fini par en rendre 1 042, que les autorités de l’ex-Zaïre entreposèrent dans les locaux du Musée national, alors en construction mais jamais achevé. Et certaines de ces œuvres furent dérobées dans les années 1990…

JUNIOR D.KANNAH/AFP

Cet argument fait mouche auprès des détracteurs d’une éventuelle restitution à la RD Congo. « Grâce à Interpol, précise Ibongo, nous avons quand même réussi à retrouver certaines œuvres volées, notamment en 2011, à Vienne, en Autriche. » Dans le cadre de la coopération congolo-sud-­coréenne mise en place en 2003, de nombreux salariés de l’IMNC ont reçu une formation à Séoul. D’autres ont suivi des stages de gestion du patrimoine à l’AfricaMuseum ou à l’université d’Alexandrie. « Notre vœu le plus cher est de récupérer ce qui nous appartient, poursuit Ibongo. Reste à savoir comment. »

Au Mali, le patrimoine restitué sera exposé au Musée national, à Bamako. L’établissement est confronté à certaines difficultés – baisse de la qualification des personnels et du nombre des entrées, diminution de la subvention de l’État –, mais il n’empêche : « Il est tout à fait en mesure de recevoir les œuvres revenues de France », estime Samuel Sidibé, son ancien directeur.

Renaud Van Der Meeren/EDJ

Construit en 1981, le Musée de Bamako dispose d’un budget de 70 millions de F CFA (106 714 euros) et compte quelque 7 000 objets d’art répartis entre trois réserves de conversation. Une quatrième réserve est actuellement en construction, et le système de climatisation est en cours de rénovation. « Ces travaux ont lieu dans le cadre d’un projet de réhabilitation entrepris fin 2016 – coût : 800 millions de F CFA (1,22 million d’euros) – qui n’a pas grand-chose à voir avec les projets français de restitution », explique Sala Malé, le successeur de Sidibé.

Du côté du Cameroun, évoquer la question de l’état du Musée national de Yaoundé vis-à-vis de la restitution patrimoniale a de quoi irriter son directeur, Raymond Asombang Neba’ane. « Je n’aime pas cette question ! Cette question ne se pose pas ! Si la France veut restituer, qu’elle le fasse. Il reviendra ensuite au Cameroun de prendre en charge les œuvres, de les faire vivre, mais ça ne concernera plus les Européens. Si la France a des inquiétudes à ce sujet, rien ne l’empêche de nous accompagner dans la formation de nos cadres.

Mais n’oublions quand même pas que, depuis bientôt vingt ans, le Cameroun assure une formation performante dans tous les domaines de la muséologie. » Reste que, à en croire le directeur du musée camerounais, certaines de ces œuvres n’ont rien à faire dans un établissement de ce type : « Si, dit-il, l’un des trônes de Foumban nous est restitué (l’autre se trouve en Allemagne), il retournera dans le village d’où il vient. Les chefferies sont tout à fait capables de prendre soin de leur patrimoine ! »

Formation des conservateurs

En attendant, le musée est hébergé dans l’enceinte même de l’ancien palais présidentiel. Il dispose de trois réserves et de quelque trois mille pièces, parmi lesquels des masques, des statues et statuettes en bois ou en bronze, des instruments de musique, etc. Raymond Asombang Neba’ane en profite pour glisser que l’École du patrimoine africain (EPA), au Bénin, a mis en place un programme de formation des conservateurs de musée et agents ministériels chargés du patrimoine et des affaires culturelles en Afrique francophone.

« Alors, croyez-vous vraiment qu’il soit utile de nous parler de nos capacités techniques ? » Un propos qui va dans le sens de celui des auteurs du désormais fameux rapport. « Les objets dont nous préconisons le retour à brève échéance sont au nombre de moins d’une trentaine », écrivent-ils. Pour le moyen et le long terme, chacun a donc le temps de se préparer.

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