Politique

[Tribune] Certains hommes sont encore plus égaux que d’autres

Par

Vice-présidente The Elders Défenseure internationale des droits de la femme et de l'enfant et ancienne ministre de l'Éducation du Mozambique.

À Sanaa, au Yémen, des enfants jouant près des ruines d’une maison détruite par une frappe aérienne saoudienne, en mai 2018. © Lorenzo Tugnoli/CONTRASTO/REA

En Palestine, en Érythrée, au Venezuela, en Syrie... Partout des femmes, des hommes et des enfants voient leurs droits bafoués et sont victimes de détention arbitraire, de torture, d’agression sexuelle ou de meurtre, déplore Graça Machel, à l'occasion du 70e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme.

« Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. » C’est par ces mots simples, et pourtant puissants, que s’ouvre la Déclaration universelle des droits de l’homme, qui a été adoptée par les Nations unies lors d’une réunion extraordinaire tenue à Paris et qui célèbre cette semaine ses 70 ans.

Mais ont-ils encore du sens pour un enfant qui vit au Yémen et dont l’école a été bombardée, pour une victime de viol au Soudan du Sud, ou pour les dissidents russes ou saoudiens qui vivent dans la peur d’être enlevés ou assassinés ? Et qu’offrent-ils à la prochaine génération de dirigeants, qui voit de nombreuses personnes actuellement au pouvoir dans leur pays dévaloriser ou nier l’importance des droits de l’homme, et alors que les politiques nationales et internationales sont de plus en plus dominées par la polarisation et le populisme ?

Les paroles n’engagent à rien

Le 70e anniversaire de la Déclara­tion universelle des droits de l’homme est pour moi un moment décisif pour réaffirmer ses valeurs et les pérenniser. Cela doit se traduire par la mobilisation des citoyens du monde entier, l’écoute des victimes de violations de leurs droits humains et la préconisation de politiques qui protègent ces droits en tenant leurs dirigeants responsables de leurs actes.


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Soyons francs : les paroles n’engagent à rien. Cette semaine, de belles paroles seront prononcées pour marquer l’anniversaire de la Déclaration, alors que des millions de civils font face à une famine dévastatrice au Yémen en raison du blocus permanent des ports et des frontières terrestres du pays imposé par la coalition dirigée par l’Arabie saoudite.

L’ONU a signalé que la moitié de la population du Yémen, soit 14 millions de personnes, est menacée de famine, tandis que l’organisation caritative Save The Children estime que, depuis 2015, quelque 85 000 enfants de moins de 5 ans sont morts de malnutrition aiguë causée par la guerre. Cette situation constitue une violation effroyable de leurs droits fondamentaux collectifs et une preuve supplémentaire inquiétante du recours à la famine comme arme de guerre, comme nous l’avons déjà constaté en Syrie et au Soudan du Sud.

À Sanaa, au Yémen, des enfants jouant près des ruines d’une maison détruite par une frappe aérienne saoudienne, en mai 2018. © Mohammed Mohammed/XINHUA-REA

Les membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies doivent prendre des mesures d’urgence et agir de bonne foi dans tous ces conflits pour que leurs déclarations d’intention ne soient pas vides de sens. Pour le Yémen, cela implique que les États-Unis, le Royaume-Uni et la France exercent une pression réelle sur leurs alliés régionaux à l’origine du conflit, notamment par la suspension des ventes d’armes et la réaffirmation de leur soutien inconditionnel aux efforts de paix dirigés par l’ONU, qui représentent la seule voie possible vers une solution durable et juste.

Isolationnisme cynique

Le Yémen ne représente bien évidemment qu’un exemple flagrant de la violation continue des droits de l’homme. De la Palestine à la République centrafricaine, de l’Érythrée à la Birmanie en passant par le Venezuela et la Syrie, un nombre incalculable de femmes, d’hommes et d’enfants voient leurs droits bafoués et sont victimes de détention arbitraire, de torture, d’agression sexuelle ou de meurtre.

Les tyrans et les dictateurs sont d’autant plus encouragés lorsque les dirigeants démocratiques renoncent à leurs responsabilités de faire respecter les droits de l’homme et le droit international, privilégiant ainsi soit l’isolationnisme cynique, soit le court-termisme lâche.


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Le manque de confiance dans les institutions publiques que nous avons observé au cours de la décennie qui a suivi la crise financière mondiale traduit l’existence d’une menace très réelle sur les droits de l’homme. Car ceux qui sont censés parler au nom du peuple considèrent ces droits comme un obstacle à leur emprise sur le pouvoir et à leur enrichissement personnel.

Pour préserver l’héritage et garantir la pérennité de la Déclaration universelle des droits de l’homme, il est essentiel de comprendre le contexte historique qui l’a vue naître, en 1948. Elle trouve ainsi ses origines dans les ravages causés par la Seconde Guerre mondiale, les atrocités de l’Holocauste et la détermination, comme en témoigne le procès de Nuremberg, de créer de nouveaux instruments permettant de rendre la justice et de protéger les droits et les libertés.

Mandela l’inspirateur

La Déclaration est avant tout un texte international, inspiré de la Déclaration des droits de l’homme de la Révolution française ainsi que de la notion africaine de l’« Ubuntu », que l’archevêque Desmond Tutu explique avec éloquence : « Mon humanité est indissociable de la vôtre. »

Cependant, son pouvoir a toujours été tributaire de la volonté politique des dirigeants de défendre ses nobles aspirations, et non pas seulement de se contenter de professer de belles paroles. Les sept dernières décennies offrent un nombre incalculable de tristes exemples.

L’année de la signature de la Déclaration, l’Afrique du Sud a commencé à codifier son régime brutal d’apartheid ; les Palestiniens ont été en masse poussés à l’exil et dépossédés de leurs terres et de leurs biens au cours de la Nakba à la suite de la fondation de l’État d’Israël ; la Grande-Bretagne et la France se sont engagées dans des conflits militaires à travers le monde pour essayer de préserver leurs empires coloniaux.

Pour paraphraser George Orwell, plusieurs dirigeants, qui ont signé la Déclaration en 1948, ont clairement senti que « tous les hommes sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres ». Les droits des victimes du colonialisme, du racisme et d’autres formes de discrimination, comme le sexisme et l’homophobie, sans oublier la paupérisation de nature structurelle et les préjugés liés aux classes, ont toujours été défendus grâce à la lutte menée par de courageux activistes.

L'ancien président de l'Afrique du sud, Nelson Mandela, après une réunion à la fondation qui porte son nom en 2007, à Johannesburg. © Peter Dejong/AP/SIPA.

C’est la voie empruntée par Nelson Mandela, qui a lutté toute sa vie pour la liberté et la justice en Afrique du Sud. Il y a vingt ans, il s’était adressé à l’Assemblée générale des Nations unies pour marquer le 50e anniversaire de la Déclaration. Tout en saluant le pouvoir de ses mots, il avait provoqué ses collègues dirigeants du monde entier en déclarant que « l’échec dans la réalisation de cette vision […] est le résultat d’actes et d’omissions dont sont responsables, en particulier, ceux qui occupent des postes de dirigeant dans la politique et l’économie ».

Ses paroles ont gardé toute leur pertinence au fil des ans et devraient tous nous inspirer pour exiger de nos dirigeants qu’ils nous rendent des comptes et pour assumer la responsabilité de nos propres actions en tant que citoyens du monde. Je suis convaincue que nous pouvons, tous ensemble, garantir la liberté inscrite au cœur de la Déclaration universelle des droits de l’homme, aujourd’hui et pour les générations futures.

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