Politique

[Tribune] Si les « gilets jaunes » étaient apparus en Afrique…

Par

André Silver Konan est un journaliste et éditorialiste ivoirien, collaborateur de Jeune Afrique depuis Abidjan.

Manifestations des gilets jaunes à Marseille le 8 décembre 2018 © Claude Paris/AP/SIPA

Manifestations interdites, opposants arrêtés, armée réquisitionnée... La crise des « gilets jaunes », qui se poursuit en France, aurait été bien différente si elle était apparue sur le continent africain.

Le montage vidéo – et son commentaire, débité sur un ton ironique – a été abondamment partagé par des internautes africains : « Nous avons appris que, dès la semaine prochaine, un contingent togolais de chars blindés, l’aviation tchadienne, un bataillon de parachutistes gabonais et des conseillers militaires ivoiriens seront dépêchés à Paris pour se déployer dans les zones dangereuses, afin de rétablir la démocratie, pacifier le pays et apporter assistance aux forces de l’ordre françaises, dans leur lutte contre le désordre et l’anarchie. L’intervention a également pour mission la protection des ressortissants africains. »

Il s’agit bien sûr d’une parodie, mais elle en dit long sur l’orientation d’une certaine opinion publique africaine à l’égard de la crise des « gilets jaunes » en France. Il ne faut pas chercher bien loin pour y voir une allusion directe à la sempiternelle question de l’ingérence française dans les affaires internes de certains pays du continent.


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Des similitudes avec les crises africaines…

Mais au-delà, un autre point mérite que l’on s’y arrête. La crise française des « gilets jaunes » ressemble, sous certains aspects, à de nombreuses crises africaines : commerces pillés, véhicules cassés, manifestants violemment repoussés, policiers blessés, etc. Au terme de la quatrième semaine de grogne sociale, le 8 décembre, 1 082 personnes avaient été interpellées et plus de 900 avaient été placées en garde à vue, dont 108 déférées au parquet – et tout cela rien qu’à Paris, la capitale.

Débordements en marge d'un rassemblement des "gilets jaunes", samedi 1er décembre à Paris. © YouTube/France24

La « violence disproportionnée » – expression employée, de manière quasi surréaliste, par le président turc Recep Tayyip Erdogan – des forces régaliennes ainsi que la tentative d’interdiction de la manifestation sur les Champs-Élysées ressemblent à des décisions qui auraient pu être prises sur le continent. Mais là s’arrêtent les similitudes.


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…mais des réponses différentes des gouvernements

Pour le reste, il n’y a rien de commun entre la manière dont la colère est gérée en France et celle dont les gouvernements du continent, bien souvent, répondent aux mouvements de contestation. À Paris, en dépit du nombre impressionnant de personnes interpellées, l’on n’a pas – encore – dénombré de morts.

Au Togo, depuis le début des manifestations il y a environ seize mois, au moins vingt personnes ont été tuées. En mai, un jeune homme a perdu la vie sur le campus de l’université Gaston-Berger de Saint-Louis, au Sénégal, lors d’une confrontation entre étudiants et policiers. En novembre, Amnesty International dénombrait au moins dix-huit civils tués lors de divers rassemblements de l’opposition, en Guinée. En définitive, si un mouvement similaire à celui des « gilets jaunes » était apparu dans certains de nos pays, que se serait-il passé ?

La police aurait été déployée et l’armée réquisitionnée pour empêcher la foule de se réunir

Les manifestations auraient été interdites

Tout d’abord, il y a fort à parier que les autorités auraient interdit les manifestations, au motif que les « gilets jaunes » ne sont pas une association reconnue. La police aurait été déployée et l’armée réquisitionnée pour empêcher la foule de se réunir et étouffer la grogne – en France, les 89 000 policiers mobilisés lors de la quatrième semaine de contestation l’ont été pour encadrer les mouvements, non pour les empêcher, et pour prévenir les troubles.

Emmanuel Macron a dû regarder ses compatriotes en face, en direct à la télévision, et faire des concessions

L’une des vidéos qui ont beaucoup circulé ces derniers jours sur les réseaux sociaux montre un véhicule de police attaqué puis incendié par des manifestants. Les autorités françaises ont aussi annoncé avoir saisi des armes sur ces derniers, en prenant soin d’indiquer leur nature, à savoir des boules de pétanque, des couteaux, des masques à gaz, etc.

Le président français Emmanuel Macron, juste avant sa prise de parole depuis le Palais de l'Elysée, le 10 décembre 2018, sur la question des gilets jaunes. © Ludovic Marin/AP/SIPA

Des opposants auraient été arrêtés

Dans un pays du continent, c’est la télévision publique nationale qui aurait diffusé cette vidéo en boucle, et les autorités n’auraient pas manqué de mettre en avant les armes saisies, sans préciser leur nature, et de souligner les appels à la démission du président pour évoquer un complot – sans doute fomenté depuis l’étranger – , voire un coup d’État.

On aurait arrêté des opposants et des leaders d’opinion critiques et, alors que le président français, Emmanuel Macron, a dû regarder ses compatriotes en face, en direct à la télévision, et faire des concessions, j’ai en tête le nom de quelques autocrates qui auraient réussi à faire taire la contestation, sans s’attaquer réellement aux problèmes soulevés dans la rue. L’art d’étouffer violemment la conséquence, sans en traiter durablement la cause.

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