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Présidentielle en RDC : Félix, l’autre Tshisekedi

Félix Tshisekedi accueilli par des milliers de partisans à son arrivée à Kinshasa,le 27 novembre.

Félix Tshisekedi accueilli par des milliers de partisans à son arrivée à Kinshasa,le 27 novembre. © JOHN WESSELS/AFP

Son patronyme est célèbre, mais il souffre de la comparaison avec son père. Certains sondages le donnent favori de la présidentielle, quand ses adversaires le jugent discrédité par ses revirements. A-t-il vraiment l’étoffe d’un leader ?

Dans la commune de Limete, à Kinshasa, la résidence historique d’Étienne Tshisekedi semble encore attendre le retour de son propriétaire. Dans un coin de la villa, un mausolée sur lequel veillent une grande photo de l’opposant disparu et deux drapeaux : celui de la RD Congo et celui de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), ce parti qu’Étienne Tshisekedi a cofondé en 1982 pour lutter contre la dictature de Mobutu Sese Seko. Non loin de là, la radio du défunt trône toujours sur une petite table, comme si le patriarche allait revenir s’asseoir sur la chaise de jardin attenante pour l’écouter.

Lorsque Félix, son fils, est revenu dans cette demeure, fin novembre, il n’a touché à aucun des meubles de son père. Comme tous les militants de l’UDPS, où l’idéologie partisane a parfois des airs de religion, il lui voue un véritable culte. À Bruxelles, quelques jours avant son grand retour, Félix a même demandé que le cercueil, conservé depuis bientôt deux ans dans un funérarium de la capitale belge, soit sorti pour qu’il puisse se recueillir devant. « Je lui dois tout », nous résume ce colosse de 55 ans.

Dans l’ombre de son père

Lui qui a grandi dans l’ombre de cette écrasante figure paternelle est désormais seul face à ses responsabilités. Il est l’un des trois principaux candidats à l’élection présidentielle du 23 décembre, qui doit permettre de désigner un successeur au chef de l’État sortant, Joseph Kabila, empêché par la Constitution de se représenter. La foule qui l’a accueilli à son arrivée à l’aéroport de N’Djili, le 27 novembre, a été digne de celles que réunissait son père jadis. Avec son nouvel allié, Vital Kamerhe, et parfois sous la pluie, il a mis plusieurs heures à rallier Limete.


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Il fallait bien une fête pareille pour lui remonter le moral, après le désastreux épisode de Genève. La Fondation Kofi Annan y avait réuni, du 9 au 11 novembre, les sept principaux leaders de l’opposition afin qu’ils s’entendent sur le nom d’un candidat commun face à Emmanuel Ramazani Shadary, le « dauphin » désigné par Joseph Kabila pour lui succéder. À son arrivée sur les bords du lac Léman, Félix Tshisekedi paraissait en position de force pour devenir l’heureux élu.

Président de l’UDPS, le principal parti d’opposition congolais, il était de surcroît soutenu à Genève par un puissant allié : Moïse Katumbi, le richissime ancien gouverneur de la province du Katanga. Mais, au terme d’un vote que Félix qualifiera de « supercherie », un autre que lui sera choisi pour mener la lutte : Martin Fayulu, méconnu mais très combatif député de Kinshasa.

Martin Fayulu, en août 2016 à Kinshasa.

Martin Fayulu, en août 2016 à Kinshasa. © Gwenn Dubourthoumieu pour JA

« Genève n’était qu’un traquenard »

Lors de la conférence de presse de clôture annonçant ce choix, à l’hôtel Warwick, Félix fait contre mauvaise fortune bon cœur. « La loi est dure, mais c’est la loi », lâche-t-il, promettant de convaincre ses partisans de voter pour Fayulu. C’est le contraire qui va se produire : « Le soir même, j’ai reçu plein d’appels de militants furieux, se souvient Albert Moleka, un ancien haut cadre du parti, aujourd’hui en froid avec Félix. Ils me demandaient ce qui lui avait pris d’accepter ça ! C’est typique de l’UDPS : on se croit les plus beaux et les plus forts, et ce complexe de supériorité empêche tout désistement en faveur de quelqu’un d’autre. Félix ne connaissait pas suffisamment son propre parti pour s’en rendre compte. »

À Limete, j’ai même appris que les plus proches collaborateurs de Moïse Katumbi avaient sabré le champagne pendant la nuit

Le lendemain, à Limete, les militants laissent éclater leur colère. Le secrétaire général du parti, Jean-Marc Kabund A Kabund, menace en direct son président de destitution s’il ne se dédit pas. Touché, Félix s’exécute, quitte à se brouiller avec tous ses alliés. « Limete était sens dessus dessous, on brûlait mes effigies et on m’insultait sur les réseaux sociaux ! se souvient-il. Aucun des amis présents à Genève n’est venu prendre de mes nouvelles ni m’apporter un peu de sympathie. Comme si cela les réjouissait. J’ai même appris que les plus proches collaborateurs de Moïse Katumbi avaient sabré le champagne pendant la nuit. Tout cela m’a fait comprendre que, en fait, Genève n’était qu’un traquenard. »


>>> À LIRE – RDC : comment l’opposition a sabordé l’accord de Genève pour un candidat commun


Tout Félix Tshisekedi est là. Sous sa lourde carapace se cache un grand sensible supportant mal la critique. Là où ses adversaires voient malice ou stratégie retorse, il n’y a souvent que naïveté et volte-face sous la pression. Bien sûr, cela donne l’impression qu’il navigue à vue, qu’il se laisse guider par ses militants plus qu’il ne les dirige. De quoi sérieusement détonner dans un marigot politique cynique et rompu aux manipulations. Mais il met en avant ce trait de caractère comme une force. « Par cet acte, au lendemain de Genève, j’ai envoyé un message au peuple congolais, assure-t-il. Je serai un président qui écoutera. »

Des décisions justifiées par la radicalité de sa « base »

Cet épisode laissera-t-il des traces sur son électorat ? Ce n’est pas certain. Certes, plusieurs de ses meetings ont été perturbés par des partisans de Fayulu, ce qui l’a même forcé à leur répondre depuis la tribune qu’il tenait à Bunia, dans la province de l’Ituri. Mais depuis le décès de son père, en février 2017, et son accession à la tête de l’UDPS, Félix Tshisekedi en a vu d’autres. À l’époque, le parti avait par exemple exigé de Joseph Kabila qu’il soit nommé à la tête du gouvernement comme préalable au retour du corps de son père pour des funérailles. Déjà, Félix justifiait les positions de l’UDPS par la radicalité de sa « base ».

« Nos militants ont catégoriquement refusé que les funérailles soient présidées par ce gouvernement, avait-il expliqué à Jeune Afrique. Ils sont allés jusqu’à caillasser le portail de ma maison ! Je ne pouvais pas prendre le risque de débordements. » Vingt-deux mois plus tard, le corps est toujours à Genève, et les négociations sont « au point mort ».

À l’image des militants de l’UDPS, le fils voue un véritable culte à son père, Étienne.

À l’image des militants de l’UDPS, le fils voue un véritable culte à son père, Étienne. © Gwenn DUBOURTHOUMIEU/JA

La doctrine du parti a changé : avant, on parlait de prendre le pouvoir ; désormais, on se contente de vouloir l’exercer

Ligne pragmatique

Plus récemment, son parti s’est désolidarisé du reste de l’opposition sur le sujet des très controversées « machines à voter », ces écrans tactiles, étrangers à la majorité de la population congolaise, sur lesquels les électeurs vont devoir faire leur choix. Alors que les autres partis tentaient de construire un front du refus contre ces « machines à tricher », l’UDPS a adopté une ligne pragmatique, à rebours de l’intransigeance légendaire d’Étienne Tshisekedi : le parti a appelé à aller aux élections en dépit des circonstances.

« Si nous refusons, Joseph Kabila risque de sauter sur l’occasion en disant : “Sans la machine, nous allons avoir besoin de temps et nous n’avons plus d’argent.” Cela lui permettrait de rester encore un ou deux ans », explique Félix Tshisekedi.

« La doctrine du parti a changé, analyse encore Albert Moleka. Avant, on parlait de prendre le pouvoir, sous-entendu : en renversant le système. Désormais, on se contente de vouloir l’exercer. Après une si longue attente dans l’opposition, les militants estiment qu’il est temps d’être aux affaires et ils sont prêts à des concessions pour y arriver. »

Des soutiens au goût de revanche

Ces revirements ont terni la réputation des Tshisekedi auprès des diplomates occidentaux. Mais l’électorat de l’UDPS n’a pas semblé leur en tenir rigueur. Dans un sondage du Groupe de recherche sur le Congo et de l’Institut congolais Berci, publié en octobre, Félix Tshisekedi était même largement en tête des intentions de vote (33 %), tandis que son parti caracolait avec 26 % pour les législatives.

Vital Kamerhe et Félix Tshisekedi, à leur arrivée à Kinshasa, le 27 novembre 2018.

Vital Kamerhe et Félix Tshisekedi, à leur arrivée à Kinshasa, le 27 novembre 2018. © REUTERS/Kenny Katombe

Pour le patron de l’UDPS et Vital Kamerhe, le ralliement d’André Claudel Lubaya et de Delly Sesanga est une bonne nouvelle qui a de plus un délicieux goût de revanche

Son retour triomphal à Kinshasa a achevé de le rassurer sur la solidité de sa base. Celle-ci repose en grande partie sur la communauté d’origine de son père, les Lubas, notamment présents dans le « Grand Kasaï » (centre du pays), ainsi que dans les grandes villes d’immigration que sont Kinshasa et Lubumbashi.

Cette assise explique en partie deux ralliements annoncés le 10 décembre : ceux d’André Claudel Lubaya et de Delly Sesanga, deux députés sortants qui se représentent aux législatives, respectivement à Kananga et à Luiza, dans la province du Kasaï-Central, où l’étiquette de partisan de Félix semble être un atout. Pour le patron de l’UDPS et Vital Kamerhe, cette bonne nouvelle a de plus un délicieux goût de revanche, puisque les deux hommes étaient jusque-là des cadres de la coalition de Moïse Katumbi.

Cependant, le « Grand Kasaï » devrait peser moins lourd, lors du scrutin, que son poids réel. Cette zone a été durement touchée par la rébellion des milices dites Kamwina Nsapu et la répression qui a suivi. Le Kasaï-Oriental, où se trouve la circonscription de Mbuji-Mayi, fief de Félix lors des législatives de 2011, est même la province qui, en proportion, compte le moins d’électeurs inscrits sur les listes : plus de 30 % des habitants manquent à l’appel, selon un rapport de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF).

Pour peser véritablement, il sera obligé d’étendre son influence au-delà de ses bastions

« Il a un soutien très solide de sa communauté, analyse une figure des mouvements citoyens congolais. Mais cela ne suffit pas, surtout dans un scrutin à un seul tour. Pour peser véritablement, il sera obligé d’étendre son influence au-delà de ses bastions. »

Suffisant pour devenir un leader d’envergure nationale ?

En cela, son alliance avec l’ancien président de l’Assemblée nationale, Vital Kamerhe, l’autre déçu de Genève, est cruciale. Elle était loin d’aller de soi, tant leurs militants respectifs se détestaient profondément. Le tandem a néanmoins tenu des rassemblements de grande envergure à Bukavu, à Goma ou encore à Kisangani. Il devrait permettre à Tshisekedi de percer dans les provinces très peuplées des Kivus, où Kamerhe avait récolté l’essentiel de ses voix lors de la présidentielle de 2011 (7,74 % selon les chiffres officiels).

Cela suffira-t-il pour faire de ce « fils de » un leader d’envergure nationale ? Une partie de la réponse tombera en même temps que les résultats du scrutin. Mais le plus important se jouera sans doute après, selon sa capacité ou non à gérer l’issue de ce dernier, voire à exercer des responsabilités. L’UDPS de Félix semble déjà prête à plus de compromis que celle de son père pour y parvenir.


Sa première mesure

S’il est élu, Félix Tshisekedi veut s’établir dans l’est de la RD Congo, au début de son mandat, afin de mener de vastes consultations auprès des « chefs des communautés, des tribus et des pays limitrophes » et trouver ainsi des solutions pour ramener la paix et la stabilité dans cette partie du pays.


Vrais ou faux diplômes ?

Certains titres de la presse congolaise ont accusé Félix Tshisekedi d’avoir présenté à la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) un dossier de candidature présentant de faux diplômes, ce qui aurait dû entraîner l’invalidation de la sienne, n’eût été la bienveillance (réversible) du pouvoir.

Faux, répond l’intéressé : les diplômes n’ont en réalité pas été joints à son dossier. Il leur a préféré une « attestation de services rendus », qui peut légalement les remplacer. « Il y avait des problèmes d’équivalence, et je ne voulais pas que l’on me coince pour ça », explique-t-il. Il maintient, par ailleurs, être diplômé en comptabilité, marketing et communication de l’ICC Bruxelles, ainsi qu’en gestion financière à l’ICHEC Brussels.

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