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Cet article est issu du dossier «Tunisie : les affaires Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi relancées»

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Justice

Tunisie : ces robes noires qui veulent faire la lumière sur les assassinats de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi

Najet Yacoubi, Koutheir Bouallègue, Ridha Raddaoui, Abdelmajid Belaïd (frère de Chokri Belaïd) et Souheil Mdimegh (de g à droite). © hichem

Plus de cinq ans après les faits, on ignore toujours qui a commandité les assassinats de Chokri Belaïd et de Mohamed Brahmi en Tunisie. Un groupe d’avocats est décidé à faire toute la lumière sur les complicités politiques dans ces deux attentats.

C’est la petite histoire dans la grande. Celle d’une amitié pudique et rugueuse entre robes noires sur fond d’omerta et d’assassinats politiques. Depuis les meurtres de Chokri Belaïd et de Mohamed Brahmi, en 2013, le noyau dur du comité de défense des deux anciens leaders de gauche vit une aventure singulière.

Réunis spontanément, une poignée d’avocats ont fait de ces sombres affaires une cause et œuvrent pour qu’elles ne tombent pas dans l’oubli. « Qu’on puisse tuer des hommes avec autant de facilité était inacceptable, explique le pénaliste Ridha Raddaoui, 52 ans, ami des deux martyrs et membre du comité. Nous ne pouvions continuer à vivre comme si de rien n’était. La Tunisie n’a pas l’expérience de l’assassinat politique ! Il nous fallait agir comme seuls des avocats pouvaient le faire, avec la maîtrise des procédures et des outils juridiques. »

« Faire triompher la vérité »

La petite bande – composée de spécialistes de différents domaines sans liens partisans – fait preuve de ténacité pour reconstituer le puzzle. Ne rien lâcher, alors même que Kamel Kadhkadhi, l’assassin de Chokri Belaïd, a été abattu lors de son arrestation.

« Que veulent-ils de plus ? » s’était exclamé Sofiene Selliti, porte-parole du pôle judiciaire antiterroriste, lors de la mort du suspect, en février 2014. « Faire triompher la vérité », répondent en chœur les avocats du comité, qui ne se satisfont pas d’une ­version officielle très lapidaire. Objectif : débusquer les contradictions, remonter aux commanditaires.

nicolas fauque/www.imagesdetunisie.com

« Plus nous étions dans l’impasse, plus nous nous entêtions… jusqu’à mener nous-mêmes les investigations : du jamais-vu au barreau tunisien ! » raconte l’avocat d’affaires Nizar Snoussi, 53 ans, ami d’enfance et compagnon de route de Chokri Belaïd. « Nos confrères nous alertent dès qu’une audience peut être en lien avec l’un de nos dossiers, explique de son côté le pénaliste Koutheir Bouallègue, 46 ans, qui plaida dans des procès politiques sous Ben Ali. C’est grâce à eux que, en 2014, nous avons été mis sur la piste de l’affaire Mustapha Kheder, inculpé dans l’affaire de complot contre l’État dite “de Barraket Essahel”, en 1991. Elle nous a conduits à découvrir l’existence d’un appareil sécuritaire secret lié à Ennahdha. »

Poupées russes

En accédant à ce dossier, et à tous ceux qui se rapportent à des affaires de terrorisme, le comité de défense a ouvert la boîte de Pandore. Des heures passées dans les tribunaux à éplucher plusieurs kilos de comptes rendus, de dossiers et d’instructions. Des affaires différentes, qui parfois débouchent sur des impasses… puis finissent par s’emboîter comme des poupées russes, avec des acteurs communs.

« Des investigations sur Belaïd et Brahmi, nous en sommes arrivés au bras secret d’Ennah­dha, sujet qui relève de la sécurité nationale », précise Raddaoui

« Au début, on lisait sans comprendre des milliers de documents. La découverte, dans les pièces écrites par Kheder, de l’organigramme détaillé de cette officine nous a permis de décoder tout le reste », explique Raddaoui. « Dans un dossier en lien avec une tentative d’attaque terroriste à La Goulette, nous avons trouvé trois lignes d’aveux sur les armes utilisées qui ont permis de relancer le dossier des assassinats », détaille Nizar Snoussi.

« Il suffisait d’un nom, d’un détail, et nous partions sur de nouvelles pistes. Des investigations sur Belaïd et Brahmi, nous en sommes arrivés au bras secret d’Ennah­dha, sujet qui relève de la sécurité nationale », précise Raddaoui. Le comité avait espéré qu’un juge d’instruction se saisisse de l’affaire, mais il se contente pour le moment de l’enquête préliminaire menée par la garde nationale, même si le dossier pourrait être classé sans suite.


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« Ce serait très gros », s’inquiète Raddaoui, qui accuse en outre le magistrat instructeur de l’affaire Belaïd, Béchir Akremi, d’être acquis aux islamistes du fait de sa proximité avec l’ancien ministre de la Justice Noureddine Bhiri, avocat et président du groupe parlementaire d’Ennahdha.

Le comité n’est pas peu fier de ces avancées. En refusant de se contenter des conclusions officielles, il a cherché à comprendre la dynamique et les motivations d’Ansar el-Charia, dont est issu l’assassin de Belaïd. Lors d’une conférence de presse, le 2 octobre, à Tunis, les avocats ont dévoilé une partie des éléments en leur possession. Et déploré la disparition de certaines boîtes d’archives du dossier Kheder. Le signe, selon eux, du noyautage du ministère de l’Intérieur par des cadres – 27, disent-ils – en lien avec l’officine occulte du parti islamiste.

Ramifications étrangères

Le comité promet de faire bientôt des révélations. Mustapha Kheder, homme clé, avait pris l’habitude de tout consigner. Les avocats ont mis la main sur certaines de ses notes. Elles apporteraient la preuve de ses liens avec les ­renseignements italiens et les Frères musulmans égyptiens, venus en 2012 ­dispenser des formations en écoute et en renseignement aux membres de l’antenne secrète d’Ennahdha.

Ces mêmes documents, à en croire le comité, feraient ­souvent référence à Rached Ghannouchi, président d’Ennahdha, Abdelaziz Daghzni, son gendre, et Ridha Barouni, membre du conseil consultatif du parti. Aucun n’a été interrogé à ce jour. Mais les accusations sont graves. « Et tellement incontestables qu’Ennahdha n’a pas porté plainte ! » renchérit un défenseur, qui se félicite que, sur l’affaire Belaïd, la chambre criminelle ait accepté pratiquement toutes les demandes d’enquête complémentaire lors de la dernière audience, en novembre.

Le président de la République a saisi le Conseil de sécurité nationale, qui peut aller jusqu’à prononcer l’interdiction d’Ennahdha

Si Ennahdha réfute l’existence d’un appareil sécuritaire secret à sa botte, le parti suit avec anxiété l’affaire. Car, le 28 novembre, le président de la République a saisi le Conseil de sécurité nationale, qui peut aller jusqu’à prononcer l’interdiction d’Ennahdha. « Nous ne ciblons pas Ennahdha, précise Koutheir Bouallègue. Nous voulons que ceux qui sont impliqués et qui figurent dans l’organigramme de cet organe secret rendent des comptes. »

Le comité s’est trouvé une mission : consacrer l’indépendance de la justice et honorer la mémoire des martyrs. « Faillir serait les trahir », confie Raddaoui. Le groupe a refusé toute garde rapprochée. « Nous sommes sous la protection des Tunisiens », sourit Bouallègue. Comme ses confrères, Nizar Snoussi a délaissé sa famille, sacrifié de nombreuses nuits de sommeil et même perdu des clients. « Belaïd et Brahmi ont donné leur vie. On donne juste de notre temps », résume celui qui a hébergé Chokri Belaïd la veille de sa mort. Sans se douter que ce serait là leur dernière rencontre.


Polémique sur le CSN

Trois lettres qui peuvent déchaîner les passions. Le CSN – Conseil de sécurité nationale – permet-il au politique de s’ingérer dans le judiciaire ? Le débat fait rage. L’instance constitutionnelle a été saisie par Béji Caïd Essebsi le 28 novembre au sujet d’une officine de renseignements secrète qui opérerait pour le compte d’Ennahdha. Plusieurs acteurs politiques, le parti islamiste en tête, y voient un moyen de contourner la justice et une atteinte au principe de séparation des pouvoirs.

Béji Caïd Essebsi estime, lui, être dans son rôle de garant de la sécurité de l’État. Le président considère que les documents remis par les avocats du comité de défense de Chokri Belaïd et de Mohamed Brahmi, qui dévoilent un système d’écoute et de surveillance de personnalités politiques ainsi que des projets d’assassinats, relèvent de la sûreté nationale. De quoi justifier, selon lui, la saisine du CSN.

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