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Cet article est issu du dossier «Maghreb : la paix en votant»

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Politique

Algérie : les élections sénatoriales du 29 décembre, dernier tour de chauffe avant la présidentielle

Dans un bureau de vote à Alger, lors du scrutin de ce 23 novembre 2017 en Algérie (illustration). © Toufik Doudou/AP/SIPA

Le scrutin sénatorial du 29 décembre pourrait aboutir à une subtile redistribution des cartes avant la présidentielle de 2019.

Sans tambour ni trompette. Dans les rues de la capitale, difficile de déceler la moindre trace des élections sénatoriales du 29 décembre. Ni affiche ni banderole. Pas même un tract. C’est que le renouvellement de la moitié des membres du Conseil de la nation est avant tout une affaire de tractations en coulisses. « Certains candidats mettent jusqu’à 30 millions de dinars (environ 222 000 euros) sur la table pour acheter des voix », déplore le responsable d’une formation politique de la mouvance démocratique.

Seuls les élus des assemblées communales et départementales des 48 wilayas sont appelés à voter – à bulletin secret. Un collège restreint plus facilement corruptible que les 23,2 millions d’électeurs appelés aux urnes pour la présidentielle, les législatives ou les communales. « Le Sénat est un appendice du pouvoir », décrypte Abderrazak Makri, président du parti islamiste MSP, qui participe pourtant au scrutin.

Régénérer le FLN

Le système bicaméral, né du traumatisme des élections législatives de 1991 remportées par les islamistes du FIS avant d’être annulées, a, de facto, été conçu au profit de la présidence. Le Sénat est alors pensé comme un « contre-pouvoir » à l’Assemblée populaire nationale (APN) pour éviter qu’un parti majoritaire n’adopte des lois liberticides, antidémocratiques ou susceptibles de remettre en question le pluralisme politique – comme promis au début des années 1990 par le FIS.

Le Conseil de la nation n’est pas un modèle de séparation des pouvoirs, mais il serait bien utile en cas de dérapage

La révision constitutionnelle de 1996, qui crée le Conseil de la nation, donne au chef de l’État le pouvoir de nommer, de manière discrétionnaire, un tiers des sénateurs, soit 48 membres. Le Sénat aurait en somme un pouvoir de veto sur la promulgation de lois léonines ou inconstitutionnelles.


>>> À LIRE – Algérie : un report de l’élection présidentielle est-il envisageable ?


« Le Conseil de la nation n’est pas un modèle de séparation des pouvoirs, mais il serait bien utile en cas de dérapage », reconnaît ainsi un ancien ministre. L’instance n’a jamais échappé au contrôle de la majorité. Dès sa première année de pouvoir, en 1999, Abdelaziz Bouteflika croise le fer avec Bachir Boumaza, premier président du Sénat, dont il obtient la démission – par l’entremise du général Toufik, à l’époque patron du Département du renseignement et de la sécurité (DRS). Le nouveau président algérien le remplace alors par l’un de ses amis du FLN, Mohamed Cherif Messaadia.

La répartition des forces politiques a peu de risques d’être bouleversée

Avec 48 élus, le FLN est à ce jour la première force du Conseil. Suivi par son rival du RND. Fin décembre, la moitié des sièges seront remis en jeu. « La répartition des forces politiques a peu de risques d’être bouleversée », pronostique un connaisseur. Voire. L’élection intervient dans un contexte délicat pour l’ex-parti unique. L’éviction en novembre dernier de Djamel Ould Abbès de la direction du parti au profit de Mouad Bouchareb – par ailleurs président de l’APN – a redistribué les cartes au sein du FLN.

Le nouvel homme fort du parti – dont le titre est « coordonnateur » – a pour mission de régénérer le FLN. Faire table rase du passé et solder le passif d’Amar Saadani et de Djamel Ould Abbès, en ménageant la susceptibilité des apparatchiks. Cela pourrait passer par la mise à l’écart de plusieurs sénateurs choisis à l’époque où Saadani dirigeait le parti. « J’ai insisté auprès du coordonnateur afin qu’il écoute et réintègre toutes les sensibilités qui font l’âme du FLN, confie un sénateur du tiers présidentiel qui a récemment rencontré Bouchareb. Le parti ayant été dévitalisé, ce scrutin peut être un premier test pour lui redonner du souffle. »

Abdelkader Bensalah cédera-t-il le perchoir ?

Faycal Nechoud/Citizenside

La tâche ne sera pas aisée. Outre les sensibilités politiques, Bouchareb doit tenir compte des équilibres régionaux. Dans un pays où la question est extrêmement délicate, il importe que les différentes régions soient représentées dans les institutions, quand bien même le curseur du pouvoir a été déplacé vers la région de Tlemcen, dans l’Ouest, d’où sont originaires de nombreux responsables, dont Abdelaziz Bouteflika lui-même. La présidence de l’APN échoit généralement à un élu de l’Est, comme c’est le cas de Mouad Bouchareb. Le Premier ministre, Ahmed Ouyahia, est, lui, un Kabyle du Centre.

Abdelkader Bensalah est bien là où il est, il n’y a aucune raison qu’il s’en aille

Quant à la présidence du Sénat, elle est assurée depuis 2002 par Abdelkader Bensalah, natif de Fellaoucene, à 40 km au nord-est de Tlemcen. Sera-t-il encore en poste au lendemain des sénatoriales ? Cédera-t-il le perchoir ? Âgé de 77 ans, l’homme a émis à plusieurs reprises le souhait de quitter ses fonctions pour soigner une grave maladie. Aujourd’hui, ses proches et amis assurent qu’il est en phase de rémission et que son envie de poursuivre sa mission reste intacte. « Il est bien là où il est, il n’y a aucune raison qu’il s’en aille », insiste un sénateur du RND.

Son destin ne dépend en réalité que des plans du président de la République. C’est lui et lui seul qui désigne le candidat au perchoir, les sénateurs n’ayant d’autre choix que d’entériner la décision. Compte tenu de l’état de santé d’Abdelaziz Bouteflika, qui n’a pas été en mesure de recevoir le prince héritier saoudien Mohamed Ben Salman le 3 décembre, ce choix revêt un enjeu capital. Car la Constitution prévoit qu’en cas de vacance du pouvoir en raison d’une maladie grave et durable, ou en cas de démission ou de décès du chef de l’État, l’intérim sera assuré par le président du Sénat pour une période de quatre-vingt-dix jours, le temps d’organiser une élection présidentielle.

Nouveaux venus

Au plus fort de la crise à l’APN, qui a débouché sur le débarquement de son président, Saïd Bouhadja, des indiscrétions laissaient entendre que Djamel Ould Abbès, sénateur du tiers présidentiel, lorgnait le fauteuil occupé par Bensalah. La disgrâce brutale de l’ex-secrétaire général du FLN a mis un terme à ses ambitions. La présidence du Sénat devrait revenir, une fois de plus, au RND, même s’il n’obtient pas la majorité des sièges. « Il n’y a pas de risque que ce système de division des tâches soit abandonné fin décembre, confirme un éminent membre du parti d’Ahmed Ouyahia. Et encore moins à l’approche de la présidentielle de 2019. »

Dernier enjeu et non des moindres : le choix des 24 nouveaux candidats au Sénat au sein du quota présidentiel. Le pouvoir cherchera cette fois à s’éviter les déconvenues, comme avec Zohra Drif. L’ancienne combattante de la guerre de libération, avocate et camarade de longue date de Bouteflika, avait été éjectée du Sénat en 2016 pour avoir mis en doute les capacités du président à diriger le pays, accusé des pouvoirs parallèles de gérer les affaires à sa place et dénoncé le climat malsain dans lequel était plongée l’Algérie. Elle avait été remplacée par Louisette Ighilariz, son ennemie jurée, qui a fini par claquer la porte du Sénat en octobre dernier pour s’opposer elle-même à une éventuelle candidature du raïs à un cinquième mandat… Dans sa déclaration de démission, celle qui se définit comme un « électron libre » estime que la génération d’anciens maquisards qui a trusté le pouvoir depuis 1962 doit céder les rênes. Peu ou prou les mêmes mots que ceux prononcés par Abdelaziz Bouteflika en mai 2012… avant qu’il se ravise.


Makri propose le report de la présidentielle

RYAD KRAMDI

Faute d’un plan B, le report de l’élection présidentielle ? Abderrazak Makri, chef du parti islamiste MSP, propose que le scrutin présidentiel, prévu pour avril 2019, soit reporté. Motif ? L’impasse politique dans laquelle est plongée l’Algérie, en raison, notamment, de l’incertitude de la candidature de Bouteflika à un cinquième mandat. Un contexte qui ne permettrait pas la tenue d’une élection libre et transparente.


>>> À LIRE – Algérie : Abderrazak Makri, islamiste présentable


Lors d’une entrevue avec Jeune Afrique à Alger, le président du MSP confie avoir soumis sa proposition à des partis de l’opposition ainsi qu’à des responsables du pouvoir dont il refuse de divulguer l’identité. Selon Makri, l’hypothèse du report aurait eu l’assentiment de ses interlocuteurs, qui se seraient montrés intéressés par l’idée d’un consensus national sur une période de transition d’un an au terme de laquelle des réformes politiques et économiques seraient menées. L’idée de Makri n’est pas nouvelle. Depuis un an, le quinquagénaire prêche pour une période transitoire consensuelle. La nouveauté réside dans le report du scrutin.

Celui-ci signifierait-il que le président sortant ne briguerait pas un cinquième mandat ? Le cas échéant, Bouteflika serait-il admis à la retraite d’office ? Pourrait-il se représenter à la fin de cette période de transition s’il était encore en vie ? Par quels artifices juridiques un éventuel report serait-il validé ? Enfin, quelle serait l’instance qui aurait à gérer cette transition ? Les questions sont plus nombreuses que les réponses. Interrogé sur le modus operandi, Makri est resté évasif.

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