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« La mort est une corvée », une plongée dans la guerre dévastatrice syrienne

Kkhaled Khalifa © Editions Actes Sud

Avec son nouveau roman « La mort est une corvée », l’auteur syrien Khaled Khalifa raconte la guerre qui dévaste son pays et met en lumière une part d’humanité qui résiste.

Au moment de mourir, Abdellatif al-Sâlim émet une dernière volonté : être enterré près de la tombe de sa sœur, dans son village natal, ‘Anâbiyya. C’est ainsi qu’une fratrie désunie et orpheline quitte Damas et s’engage sur les routes d’un pays ravagé par la guerre civile en direction du nord au volant d’un minibus transformé en corbillard avec, à son bord, la dépouille du père sur son lit de glace.

L’aîné évalue la durée de la route à une journée. Mais ce serait compter sans les nombreux barrages. Au mieux, les voyageurs les franchissent en s’acquittant d’un bakchich, au pire, ils sont emprisonnés. Pour les groupes armés de diverses obédiences, chacun est un ennemi potentiel. Les morts eux-mêmes, recherchés par les services de renseignements de leur vivant, peuvent faire l’objet d’une arrestation. Chaque kilomètre recèle un danger, et les chances d’arriver à destination s’amenuisent. Les jours et les nuits s’égrènent, de plus en plus cauchemardesques.

Errance à tombeau ouvert

L’écrivain Khaled Khalifa – qui vit toujours dans son pays, à Damas – a reçu en 2013 le prix égyptien Naguib-Mahfouz de littérature arabe pour Pas de couteaux dans les cuisines de cette ville. Paru à Beyrouth en 2015, La mort est une corvée, son quatrième roman, nous donne à parcourir une Syrie éventrée, hantée par quelques-uns des protagonistes de cette guerre.


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Le récit repose sur une promesse initiale à laquelle les exécuteurs testamentaires ne renoncent pas, malgré le danger qu’ils encourent. Quitter Damas avec un cadavre s’annonce comme une aberration, car l’époque où l’on pouvait organiser de vraies funérailles est révolue. Les corps sont abandonnés par milliers « en plein air aux oiseaux de proie et aux chiens affamés ». Une dimension tragique – on pense à Antigone – se dégage de cette errance à tombeau ouvert.

Le testament d’Abdellatif revient à désigner ses enfants comme conducteurs vers l’autre monde. La fratrie « psychopompe », quittant peu à peu le règne des vivants, traverse les enfers pour se rendre à ‘Anâbiyya, près de la frontière turque, promesse de tous les possibles.

Dernières illusions

Le récit est mené à travers un déroulé chronologique autour duquel s’entrelacent les souvenirs de Boulboul, le fils cadet, porteur du secret de son père.

« Pour elle, il allumait les bougies tous les soirs. […] Ils se déplaçaient avec légèreté parmi les décombres, échangeaient de longs baisers dans les maisons détruites et abandonnées. Ils s’abritaient de la forte pluie. […] Ils profitaient de toutes les petites choses qu’ils n’avaient pas connues dans leur vie respective. Ils avaient faim ensemble, et avec les autres. […] Avec lui, elle confectionna un filet à papillons et elle courait après les papillons, comme une petite fille ignorant les obus et les missiles qui n’arrêtaient pas d’exploser tout à côté. Elle était convaincue que le meilleur moyen d’en finir avec la guerre était de ne plus en parler. »

Sans complaisance, Khaled Khalifa ausculte la guerre, la société syrienne, les rapports familiaux et les conflits de générations. Son récit est aussi sombre que le pays dévasté par les affrontements intérieurs, sa plume un scalpel qui gratte les dernières illusions, libère chaque personnage de son vernis et fait remarquablement surgir ce qu’il reste d’humanité, par-delà la guerre.

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