Politique

Tanzanie : quand le pouvoir autoritaire de John Magufuli inquiète…

John Magufuli en juillet 2015.

John Magufuli en juillet 2015. © Khalfan Said/AP/SIPA

Critiqué pour son style autoritaire, le chef de l’État tanzanien, John Magufuli, inquiète les bailleurs de fonds et les milieux d’affaires. Mais, de toute évidence, il n’en a cure…

Pour se faire une idée de ce qu’est devenu le pouvoir de John Magufuli, il fallait se rendre à l’université de Dar es-Salaam le 1er novembre. Ce jour-là, le président tanzanien était venu assister à un « forum sur l’état de l’économie et de la politique en Tanzanie », présenté comme une discussion ouverte sur ses trois premières années à la tête du pays.

Sauf qu’il n’y a pas eu de débat, mais une ribambelle d’éloges que le chef de l’État a écoutés, sourire aux lèvres. Son opposition à terre, il peut se payer le luxe de la sérénité.

La veille, Zitto Kabwe, seul représentant de l’Alliance pour le changement et la transparence (ACT) à l’Assemblée, avait été arrêté à son domicile. La police lui reprochait d’avoir exagéré le nombre de morts lors d’affrontements entre des éleveurs et les forces de l’ordre. Son nom vient s’ajouter à la longue liste d’opposants incarcérés depuis le début du mandat de Magufuli, en novembre 2015.

Le « bulldozer »

Le dernier en date n’est autre que Freeman Mbowe, le chef de file du Chama cha Demokrasia na Maendeleo (Chadema), principal parti d’opposition, interpellé le 23 novembre pour avoir refusé de comparaître pour des faits d’incitation à la violence à la suite de manifestations interdites.

Ainsi va le mandat de « Tingatinga » (« bulldozer », en kiswahili). Rarement semaine se passe sans que l’homme fort de Dar es-Salaam se distingue par une nouvelle fulgurance autoritaire. Depuis son arrivée au pouvoir, il a interdit les rassemblements de l’opposition, fait arrêter plusieurs de ses adversaires politiques, suspendu des médias et imposé aux blogueurs une taxe annuelle de plus de 900 dollars (environ 800 euros)… Un zèle répressif bien loin de ses premières heures d’exercice, lors desquelles il s’était forgé l’image d’un homme d’action.

Soit les gens aiment son dynamisme, soit ils pensent que sa manière agressive de diriger est un gage d’instabilité

Lui qui avait fait de la lutte anticorruption son cheval de bataille et promis de faire le ménage au sein d’un gouvernement jugé inefficace a d’abord surpris en tenant parole. Littéralement. Il a déclaré la guerre au gaspillage de l’argent public et est descendu dans la rue, balai à la main, pour nettoyer les trottoirs longeant les bâtiments gouvernementaux.


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Pour une population fatiguée par le long règne du parti Chama cha Mapinduzi (CCM, au pouvoir depuis 1977), l’image était séduisante. « John Magufuli est l’un des dirigeants dont la personnalité divise le plus, résume Nic Cheeseman, professeur à l’université de Birmingham et spécialiste des questions de démocratie en Afrique de l’Est. Soit les gens aiment son dynamisme, voire son zèle, soit ils pensent que sa manière agressive de diriger est un gage d’instabilité et une menace pour la croissance du pays. »

Ces dernières semaines, la communauté internationale a eu tendance à se ranger dans la seconde catégorie. Le 5 novembre, estimant que les « droits de l’homme [étaient] régulièrement outrepassés [dans le pays] », l’UE a rappelé son ambassadeur, Roeland van de Geer, pour consultation. « La tension entre le gouvernement et les chancelleries occidentales a augmenté ces derniers mois », confirme un diplomate européen en poste à Dar es-Salaam.

Bailleurs de fonds

Comptant parmi les principaux bailleurs de la Tanzanie, l’UE a annoncé qu’elle allait revoir sa politique, et elle n’est pas la seule à prendre des précautions. Le Danemark a fait savoir qu’il bloquait le versement d’une enveloppe de 10 millions de dollars après les déclarations homophobes du gouverneur de Dar es-Salaam, tandis que la Banque mondiale a temporairement suspendu une aide destinée au secteur de l’éducation.

La Tanzanie a beau dénoncer une « tentative d’intimidation », voire de « chantage », elle peut difficilement prendre le risque de s’aliéner les bailleurs internationaux. Financièrement parlant, le chef de l’État marche sur des œufs : l’économie locale connaît ces dernières années un léger ralentissement, et le gouvernement « ne peut pas se passer de l’assistance financière des bailleurs étrangers », affirme Nic Cheeseman.


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Mais, à 59 ans, Magufuli n’est pas homme à faire demi-tour devant un obstacle. « C’est un fonceur, c’est la réputation qu’il a laissée au ministère des Travaux publics, rappelle Fatma Karume, avocate, présidente du barreau tanzanien et fille de l’ancien président de Zanzibar, Amani Abeid Karume. Il a toujours privilégié le passage en force. C’est aussi pour cela que la presse et l’opinion ont pensé au départ qu’il ferait des miracles contre la corruption. »

Centralisation du pouvoir

C’est désormais vers Pékin que le chef de l’État tanzanien se tourne. « La Chine est un vrai ami qui offre son aide sans conditions », a-t-il déclaré fin novembre lors de l’inauguration de la bibliothèque de l’université de Dar es-Salaam, dont la construction a été financée par des fonds chinois et qui a coûté 39 millions de dollars. Avant d’ajouter, dans une tirade obscure dont lui seul a le secret : « Les choses gratuites sont très chères, surtout quand elles proviennent de certains pays. Les seules qui ne coûteront rien sont celles qui viennent de Chine. »

« La direction dans laquelle il emmenait la Tanzanie était claire depuis le début » affirme Fatma Karume

Derrière cette attitude pragmatique, il y a aussi la volonté de consolider un parti affaibli par la montée en puissance de l’opposition. En 2015, le CCM l’a emporté avec la plus faible marge qu’il ait jamais obtenue. Inquiet de voir son monopole s’effriter, le parti a porté Magufuli à sa tête après la présidentielle, en juillet 2016.

« Magufuli a centralisé le pouvoir. Au sein du CCM, il contrôle, plus qu’aucun autre auparavant, les affaires au quotidien, analyse Rachel S. McLellan, chercheuse et spécialiste de la politique tanzanienne. Au sein du parti comme à la tête du pays, il applique la même stratégie : devant la menace, il verrouille. »

« La fièvre des premiers jours a peut-être brouillé le message, suppose Fatma Karume. Mais la direction dans laquelle il emmenait la Tanzanie était claire depuis le début. »


Vous avez dit impulsif ?

Affiche de campagne de Tingatinga (le « bulldozer »), à Dar es-Salaam, en octobre 2015, avec le visage du président John Magufuli.

Affiche de campagne de Tingatinga (le « bulldozer »), à Dar es-Salaam, en octobre 2015, avec le visage du président John Magufuli. © Khalfan Said/AP/SIPA

Voilà qui a apporté de l’eau au moulin des détracteurs du président. Mi-novembre, John Magufuli a ordonné à l’armée d’acheter toute la production nationale de noix de cajou de la saison, que les négociants privés avaient refusé de payer 3 300 shillings (1,26 euro) le kilo. Un prix fixé par le gouvernement en octobre et qui est deux fois supérieur à celui pratiqué auparavant, les agriculteurs ayant argué que ce dernier ne leur permettait pas de couvrir leurs frais.

Pour la Tanzanie, qui compte parmi les dix premiers producteurs mondiaux de noix de cajou, l’enjeu économique était évident. C’est pour cela que, non content d’envoyer l’armée dans les campagnes et de lui confier la transformation des fruits, le chef de l’État a aussi sèchement congédié ses ministres de l’Agriculture et du Commerce, accusés de ne pas avoir su gérer la crise.

Résultat : les cours mondiaux ont grimpé, mais le succès pourrait être de courte durée, notamment lorsque les autres pays producteurs, dont les récoltes sont plus tardives, mettront leurs noix sur le marché.

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