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Audit et conseil : « PWC n’est pas en Afrique pour faire des coups »

Le logo de PwC (image d'illustration) © Mark Lennihan/AP/SIPA

Gouvernance, transformation des entreprises publiques, cybersécurité… Jean-Philippe Duval, associé et responsable des activités de conseil en Afrique francophone nommé cette année, détaille sa stratégie.

Depuis juillet, Jean-Philippe Duval a pris la tête de l’activité conseil (hors juridique et réglementaire) pour l’Afrique francophone chez PwC. Cet homme de 43 ans, qui « ne se sent pas français » et veut dynamiser les marchés locaux en les internationalisant, cumule près de vingt ans d’expérience au sein du cabinet britannique d’audit et de conseil. Au cours du dernier exercice achevé le 30 juin, PwC affichait un chiffre d’affaires de 945 millions d’euros sur la zone France-Afrique francophone. Avec une hausse de 29 % en Afrique subsaharienne, l’activité conseil sur le continent porte en grande partie la croissance de ses revenus (6 % par an depuis cinq ans).

Jean-Philippe Duval est à la tête de mille personnes réparties sur treize bureaux, couvrant vingt-trois pays francophones. Il revient pour JA sur les ambitions de PwC en matière de cybersécurité, d’accompagnement des États et de transformation des entreprises publiques, ainsi que sur les précautions prises concernant les risques de conflits d’intérêts au sein des Big Four (Deloitte, Ernst & Young, KPMG et PwC). En 2015, PwC était encore mis en cause au Kenya dans une affaire de fraude comptable de 879 millions de shillings (7,7 millions d’euros) touchant son client Haco Tiger Brands.

Jean-Philippe Duval © DR

Jeune Afrique : Plusieurs affaires ont éclaboussé les Big Four depuis le scandale Enron aux États-Unis. Récemment encore, notamment en Afrique. Quelle leçon tirez-vous de ces scandales à répétition ?

Jean-Philippe Duval : Il s’agit de marchés qui ne sont pas faciles, où la notion de management du risque est absolument essentielle. Personnellement, le fait de penser que je peux avoir un cas de corruption quelque part m’empêche parfois de dormir. Je préférerais me faire renvoyer de PwC parce que je n’ai pas réalisé mon chiffre plutôt que pour ces questions-là.

Entre le conseil et l’audit, comment éviter les conflits d’intérêts ?

C’est très simple. Pour un même client, nous devons faire le choix entre le rôle d’auditeur et celui de conseil.

Même en Afrique ?

Oui. Je ne vais pas aborder l’Afrique anglophone, qui n’est pas mon secteur. En Afrique francophone, il y a l’héritage d’Édouard Messou, qui a construit notre présence sur le continent et pour qui les questions d’indépendance et de qualité sont centrales. Il n’y a d’ailleurs jamais eu de problème dans cette région.


>>> À LIRE – « Le marché du conseil enregistre une croissance à deux chiffres en Afrique francophone » – Trois questions à Sami Rahal (Deloitte)


Comment PwC sensibilise-t-il ses collaborateurs à ces questions ?

Chaque année, nous réalisons une déclaration de non-conflit d’intérêts dans laquelle figurent les questions d’indépendance par rapport à des tiers ou à des sociétés. Cette déclaration concerne aussi les liens financiers personnels qui pourraient générer un conflit d’intérêts. Les associés et les équipes sont sensibilisés à ces situations et reçoivent des formations régulières sur le sujet.

Nous déclarons la liste de toutes les entreprises pour lesquelles nous faisons du conseil, ce qui veut dire que nous ne pouvons pas les prospecter pour leur proposer nos services en tant qu’auditeur. Et, comme en Europe, nous ne réalisons pas de prestations de conseil pour nos clients audit, à moins qu’elles ne soient acceptées dans les législations et ne créent pas de conflit d’intérêts. Quant aux prestations de senior advising, les règles sont aussi très strictes. PwC n’est pas en Afrique pour faire des coups, piller des marchés. Me faire blacklister et tenter de revenir dans dix ans, il n’en est pas question.

L’accélération et la croissance de l’économie en Afrique ont besoin de la structuration des banques

Les nominations de Thierry Delville au pôle cyberintelligence, de Réda Loumany à la tête de la filiale marocaine et la vôtre s’inscrivent-elles dans un renouvellement naturel des managers ou dans un changement stratégique ?

Les deux à la fois. Ma nomination est consécutive au départ à la retraite de Noël Albertus, qui a été mon coach et celui de Réda. Nous nous inscrivons dans le prolongement de son héritage avec une nouvelle vision qui consiste à insister sur la formation, le marketing et l’influence. Nous voulons montrer que nous travaillons localement, que nous avons nos hubs et que nous devons tous travailler sur l’Afrique et internationaliser le continent.

Quel est le secteur le plus porteur de l’activité conseil en Afrique ?

Les services financiers. Nombre d’études concluent que sur le marché global les banques et les assurances sont un secteur porteur. L’accélération et la croissance de l’économie en Afrique ont besoin de la structuration des banques. Au Maroc, par exemple, nos clients Attijariwafa Bank, BMCE ou Société générale sont essentiels pour notre stratégie africaine.

Quelle approche adoptez-vous lorsque vous conseillez des États ?

Nous travaillons toujours sur la transformation du secteur public pour amorcer la croissance. Nous avons construit une équipe de spécialistes des partenariats public-privé (PPP) et de la structuration des financements des infrastructures. Nous pouvons approcher les enjeux de nos clients d’une manière globale : structuration de leurs PPP, conquête de nouveaux marchés, transformation des compétences, adaptation des processus, et ce, de la stratégie à l’exécution.

Les points clés de nos interventions se situent au niveau des finances publiques, des stratégies sectorielles et des programmes sociaux. Nous avons élaboré la stratégie du développement durable au Maroc. Nous sommes intervenus sur les enjeux de l’industrialisation en Algérie. Et au Maroc, en Algérie, en Tunisie, au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Cameroun ou encore en RD Congo, nous menons une réflexion autour de la transformation et de la pérennité des établissements publics à caractère industriel et commercial (Epic), comme ce qui a été fait en France avec La Poste ou la SNCF.

Le secteur de la formation figure parmi vos principales cibles pour les trois ans à venir. Pour quelle raison ?

Le secteur public a une stratégie éducative qui n’est pas liée aux besoins du privé. Il y a des bailleurs qui financent des projets créateurs d’emplois et qui structurent une éducation de masse. Mais on ne peut pas tout laisser au secteur public. Les emplois à forte valeur ajoutée ne représentent que 6 % du marché du travail en Afrique, contre 24 % en moyenne dans le monde. Je voudrais que l’on se focalise sur cela en accompagnant les gouvernements et les entreprises quand ils investissent ou construisent une usine. On peut les aider à structurer une offre de formation de la main-d’œuvre locale.

La population africaine est hyperconnectée mais la sécurité ne suit pas, et les infrastructures critiques peuvent être piratées, menaçant la pérennité des États et des entreprises

La cybersécurité fait également partie de vos priorités.

L’Afrique représente plus de 15 % de la population mondiale et en représentera un tiers d’ici à quelques années. Dans trente ans, elle contribuera à 50 % de la croissance mondiale. Sur le continent, tout le monde a un ou deux mobiles, ou plusieurs cartes SIM. La population est donc hyperconnectée et le sera de plus en plus avec la diminution du prix de l’accès à internet et l’arrivée de la fibre optique.

Tout cela représente des possibilités énormes pour construire de nouveaux modèles d’affaires dans l’e-commerce, les transports ou la livraison. Mais la sécurité ne suit pas, et les infrastructures critiques peuvent être piratées, menaçant la pérennité des États et des entreprises qui investissent ou veulent investir.

Avant la formation, ne faut-il pas d’abord accompagner les États dans leur législation en matière de protection des données et d’infrastructures de sécurité ?

Nous le faisons en même temps que la formation. Notre activité cyber­sécurité est bien structurée sur les marchés occidentaux. Nous n’avons pas besoin de communiquer là-dessus car notre réputation est déjà faite. L’enjeu est plutôt de savoir comment on tient notre promesse de création d’emplois locaux. C’est pourquoi nous parrainons par exemple le diplôme universitaire Big Data Engineer au Maroc et nouons des partenariats qui prennent différentes formes. Cela peut être de l’appui financier, du mécénat de compétences ou des bourses d’études.

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