Économie

[Analyse] La Chine bâtit-elle un « mur de dette » ou l’Afrique de demain ?

Par

Ancien de McKinsey et de l’AFD, associé d'Okan, société de conseil en stratégie et en finance dédiée à l’Afrique.

Le président ghanéen, Nana Akufo-Addo,avec le président chinois Xi Jinping, à Pékin lors du Forum Chine Afrique.

Le président ghanéen, Nana Akufo-Addo,avec le président chinois Xi Jinping, à Pékin lors du Forum Chine Afrique. © Andy Wong/AP/SIPA

Si les investissements de la Chine sur le continent suscitent la méfiance, il faut relativiser les difficultés des entrepreneurs, qu’ils soient locaux ou occidentaux, expliquent Amaury de Féligonde et Max Navarro-Roch.

Alors que l’investissement chinois en Afrique suscite la méfiance, se pose – comme dans la tradition ougandaise – la question : « Dois-tu fuir le buffle à la seule vue de la poussière ? »

Incontestablement, la Chine soulève de la poussière en Afrique. Dans le cadre des chantiers monumentaux de la Nouvelle Route de la soie, elle est devenue une référence en ce qui concerne les infrastructures sur le continent (assurant un quart des financements en 2017). Ses enveloppes triennales de prêts sont passées de 5 à 60 milliards de dollars entre 2006 et 2018, soit davantage que celles de la Banque mondiale (57 milliards).

Ces capitaux, essentiellement injectés par Eximbank of China, ont permis l’éclosion de projets structurants : lignes ferroviaires Mombasa-Nairobi et Djibouti - Addis-Abeba (entre 3 et 4 milliards de dollars chacune), ligne ferroviaire Abuja-Kaduna (850 millions de dollars), barrage de Soubré, en Côte d’Ivoire (500 millions d’euros).

Risque de surendettement

Ces efforts ne sont pas désintéressés. La Chine veut assurer des débouchés à ses produits manufacturés et sécuriser ses matières premières, tout en s’assurant les bonnes grâces d’États présents à l’ONU. Cette realpolitik inquiète une partie des opérateurs, occidentaux comme africains. Le Sénat américain a adopté en 2018 un Build Act instituant une agence dotée de 60 milliards de dollars pour rivaliser avec la Chine. Certaines autorités africaines font entendre une voix plus combative, à l’instar de celle du président de la Sierra Leone, qui a annulé un projet d’aéroport à financement chinois.

L’offensive de l’empire du Milieu en Afrique est jugée difficilement résistible. En proposant des tarifs de 30 % à 40 % inférieurs à ceux pratiqués par la concurrence, les consortiums chinois se sont imposés en maîtres sur certains marchés du continent. Cette offensive est aussi considérée comme dangereuse. Elle risquerait de mener à la même situation de surendettement qui prévalait avant l’initiative PPTE (pays pauvres très endettés).

La situation de Djibouti accrédite cette crainte : en deux ans, la dette extérieure du pays est passée de 50 % à 85 % du PIB. Les observateurs dénoncent aussi l’opacité de certaines opérations, pointant le surcalibrage de projets réalisés à des coûts exorbitants (le métro d’Addis-Abeba), ou encore l’insuffisance de « contenu local » et d’employés africains.


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Des offres chinoises adaptées aux besoins

La sagesse congolaise fait remarquer qu’« on jette des pierres dans l’arbre s’il porte des fruits ». En effet, les investissements chinois apportent une réponse cruciale aux pays africains ayant des difficultés à lever des capitaux sur les marchés ou à satisfaire les bailleurs traditionnels. En outre, les offres chinoises proposent des packages incluant financement, construction et exploitation des projets à des conditions souvent avantageuses (certains prêts courent sur quarante ans, avec une période de grâce de dix ans).

De plus, les entreprises chinoises font preuve d’une rapidité d’exécution décisive sur un continent où les projets connaissent une mise en œuvre chaotique : au Niger, pays enclavé, la China National Petroleum Corporation a développé des investissements pour 5 milliards de dollars en moins de cinq ans, dans un contexte sécuritaire difficile.

Par ailleurs, si la crainte du « piège de la dette » est avérée et sérieuse, elle demeure le fait d’un nombre restreint de pays : l’Angola, le Congo, l’Éthiopie, le Kenya et le Soudan représenteraient la moitié de la dette africaine en Chine. Dans le reste du continent, la tunique de Nessus chinoise n’a pas été enfilée.

Dédiaboliser l’investissement chinois en Afrique

Dédiaboliser l’investissement chinois en Afrique, c’est aussi relativiser les difficultés des entrepreneurs, qu’ils soient locaux ou occidentaux.

Pour les groupes africains, qui disposent des meilleurs réseaux locaux et devraient profiter d’une forme de « préférence nationale », il existe trois enjeux majeurs…

1. Disposer d’une surface financière suffisante pour lancer des projets majeurs.

2. Monter en technicité pour apporter des « solutions de classe mondiale ».

3. Recourir à des partenariats, en promouvant une culture partenariale, fondée sur la confiance.

Dangote, l’un des premiers groupes privés africains, est en passe de maîtriser ces enjeux, en investissant notamment dans les infrastructures routières (en joint-venture avec le brésilien Andrade Gutierrez), dans des projets de gazoducs (avec la société nigériane First E&P) ou portuaires. Le sénégalais CSE, en consortium avec Eiffage et le turc Yapi Merkezi, a remporté un lot du TER de Dakar (500 millions d’euros).


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 Des prés carrés traditionnels bousculés

Pour les groupes internationaux, les principaux enjeux sont les suivants…

1. Offrir des projets adaptés au contexte africain, mais comportant une forte composante innovante.

2. Proposer des « offres packagées » (comprenant les études et le financement).

3. Être capable de « chasser en meute », notamment avec des partenaires locaux.

La PME française Vergnet a remporté des délégations de service public en zone rurale au Mali, une gageure, en proposant des solutions « frugales » et innovantes aux autorités. Le mégaprojet (600 millions de dollars) Lake Turkana Wind Power « coche toutes les cases ». Le consortium, mené par KP&P Africa et Aldwych, a mis en place un projet novateur, géré de bout en bout (études, financement, exploitation sur vingt ans), dans le cadre d’un PPP avec le Kenya, avec l’appui de bailleurs de fonds (BAfD, Finnfund, Norfund). L’arrivée des acteurs chinois dans le secteur des infrastructures a chamboulé les prés carrés traditionnels.

Autant qu’une menace, cette nouvelle montre que rien n’est impossible : en faisant preuve d’inventivité et de ténacité, toutes les entreprises, qu’elles soient africaines, proviennent des pays émergents ou du « vieil Occident », ont leur carte à jouer sur le continent.

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