Politique

[Edito] Macron vu d’Afrique : le roi est nu

Le magma protéiforme des « gilets jaunes » a quelque chose de sidérant et d’incompréhensible vu d’Afrique. Sur le continent, on observera avant tout le désarroi manifeste et l’affaiblissement durable d’un homme, Emmanuel Macron.

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Mis à jour le 23 octobre 2019 à 20:45
François Soudan

Par François Soudan

Directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Le président français, Emmanuel Macron. © SIPA

«Compte tenu de la situation préinsurrectionnelle qui prévaut à Paris et un peu partout dans le pays depuis un mois, il est vivement recommandé aux ressortissants africains résidant ou de passage en France de limiter leurs déplacements et d’éviter les rassemblements, en particulier les samedis. Les voyages non indispensables sont déconseillés. Pour plus de renseignements sur les zones de vigilance accrues, prière de contacter les cellules de crise et de soutien de vos ambassades respectives… »

Cet avertissement anxiogène, copié-collé de la rubrique « Conseils aux voyageurs » que le Quai d’Orsay affiche sur son site à l’intention des Français désireux de se rendre dans la plupart des pays africains, est bien évidemment fictif. Mais il fera sourire ceux qui, parmi les dirigeants du continent, estiment que les « donneurs de leçons » de la sphère médiatico-­politique parisienne, si prompts à dramatiser ce qui se passe en dehors de chez eux, feraient bien de balayer devant leur porte.

Sidérant et incompréhensible

Les images de l’Arc de Triomphe souillé, des beaux quartiers livrés aux incendiaires et du chef de l’État hué, puis escorté dans son véhicule en mouvement par une double haie de policiers au pas de course, comme hier Mobutu, ainsi que les appels au renversement du pouvoir exécutif et à la prise d’assaut de l’Élysée lancés sur les plateaux de télévision sans que leurs auteurs soient inquiétés ont, il est vrai, quelque chose de sidérant vu d’Afrique. De sidérant et d’incompréhensible.

Autant les événements de Mai 68 étaient lisibles, avec des objectifs révolutionnaires identifiables et des valeurs, notamment anti-impérialistes, parfaitement claires aux yeux d’une partie de la jeunesse africaine francophone – les étudiants en particulier –, autant ceux de novembre et décembre 2018 paraissent extravagants. Certes, des émeutes de la vie chère, souvent réprimées à balles réelles, l’Afrique en a connu. De Casablanca à Dakar, de Tunis à Johannesburg, ou encore, il y a quelques jours, à Ouagadougou avec la manifestation des « chemises rouges » contre (là aussi) la hausse du prix des carburants, les formations éruptives font partie de l’histoire contemporaine du continent.

Mais il est rarissime qu’elles se cristallisent de façon aussi agressive autour de la personnalité même du détenteur de l’autorité suprême. Contraint de tenir secrets ses déplacements en province, cloué au pilori jusque dans les détails de sa vie privée (« c’est un homme pas fini, il n’a pas d’enfants, il ne peut pas nous comprendre », lâche l’un des porte-parole de la contestation sur le plateau de BFM, alors qu’un autre assure détenir de pseudo-« documents très compromettants » sur son intimité), Emmanuel Macron apparaît aux yeux de ses pairs africains comme un roi (provisoirement ?) nu.

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Ceux qui tentent de s’y retrouver dans le magma inorganisé, protéiforme et insaisissable des « gilets jaunes » et de les classer, à leurs risques et périls, en différents canaux – historique, modéré, médiatique, territorial, etc. – auront remarqué à quel point la France de la diversité y est peu représentée. À l’exception d’une autoentrepreneuse antillaise spécialisée dans la vente en ligne de produits cosmétiques et qui fut l’une des toutes premières instigatrices du mouvement avant de disparaître des écrans, très peu de Français d’origine africaine, maghrébine ou asiatique. Et pour cause : la carte d’identité de ce mouvement est celle d’une classe moyenne provinciale ou périurbaine déclassée, en voie de régression sociale et en forte demande de protection, essentiellement « petite blanche », comme on dit en Afrique, et dont l’un des slogans fréquemment entendus ces dernières semaines est « On est chez nous ».

Dressé contre les élites citadines et les gagnants de la mondialisation, convaincu que l’exercice vertical, mécanique et souvent condescendant du pouvoir par Emmanuel Macron est une forme achevée de mépris à son égard, excédé par les discours branchés et moralisateurs sur l’écologie, la culture et les mœurs, épuisé par les fins de mois difficiles, sensible aux théories complotistes farfelues et aux rhétoriques antimigratoires, le peuple des invisibles en gilet fluo exige à la fois la remise à plat d’un ordre social injuste et un pouvoir fort pour y parvenir – ce qui est l’exacte définition de la vague populiste qui déferle déjà sur les États-Unis, l’Italie, la Grande-Bretagne, l’Europe de l’Est, maintenant l’Allemagne et la Scandinavie, jusqu’en Australie.

Dépassé par les événements, comme de Gaulle en Mai 68

Vu d’Afrique, on observera donc avant tout le désarroi manifeste et l’affaiblissement durable d’un homme, Emmanuel Macron, qui est apparu dépassé par les événements, comme de Gaulle en Mai 68, dont le Premier ministre, Édouard Philippe, s’est liquéfié dans la tourmente, et qui s’est lourdement trompé sur le sens de sa propre élection. Ceux des Français qui, il y a dix-huit mois, avaient réellement voté pour son « nouveau monde », celui de la « start-up nation », des « premiers de cordée » et de la « mondialisation maîtrisée », pour son programme et ses méthodes, représentaient en effet un peu moins du quart des électeurs – son score au premier tour du scrutin de 2017 –, soit l’équivalent de sa cote actuelle de popularité. Quant aux 12 millions de voix supplémentaires qui se sont portées sur son nom au second tour et ont permis sa victoire, elles n’étaient pas mues par un sentiment d’adhésion mais par la crainte de voir la candidate d’extrême droite parvenir au pouvoir. Ces voix, qu’Emmanuel Macron avait en quelque sorte détournées à son profit, il les a depuis perdues en mettant en œuvre une sorte de social-libéralisme pour lequel il croyait à tort avoir reçu l’onction majoritaire.

Vu d’Afrique, on relèvera aussi, à l’instar de l’essayiste Jacques Julliard, cette curieuse propension qu’ont les Français à inverser l’ordre de déroulement des mouvements sociaux. Au classique enchaînement mécontentement-­revendication-conflit-négociation-solution, le pays de Descartes et de Mélenchon préfère celui qui place la séquence conflit immédiatement après le mécontentement, quitte à être incapable de formuler des revendications cohérentes et de désigner des représentants en mesure de les articuler de manière responsable.

Vu de partout ailleurs, enfin, on retiendra que ce peuple de « Gaulois réfractaires », qui n’aime rien tant que trancher la tête à ceux qu’il a portés aux nues, a désormais tendance à dévorer ses présidents à un rythme de plus en plus soutenu. Sarkozy et Hollande ont dû renoncer à leur second quinquennat. Celui de Macron semble désormais, sinon compromis (mais les remontadas miraculeuses sont le propre du football et de la politique), à tout le moins mal engagé. En attendant, la foudre est tombée sur Jupiter, et nul ne peut dire encore qui ramassera la mise de cet ersatz de révolution au temps des réseaux numériques.