Politique

Soudan : Omar el-Béchir, le glaive et le Coran

Le président soudanais Omar el-Béchir, avec le président chinois, Xi Jinping, le 2 septembre, à Pékin. © nicolas asfouri/Getty Images/AFP

Recherché par la CPI, le président soudanais ne cesse de voyager. Habile, Omar el-Béchir a su se rendre indispensable sur la scène internationale et pourrait même se représenter en 2020.

Il est du genre tenace. En mars 2009, quand il a été inculpé de génocide par la Cour pénale internationale (CPI), beaucoup l’ont cru fini. Mais depuis, il a fait 150 voyages à l’étranger, a été reçu en Chine par Xi Jinping et en Russie par Vladimir Poutine… Loin d’être un homme traqué, Omar el-Béchir nargue les juges de La Haye.

À 74 ans, l’ancien officier parachutiste vise même sa réélection en avril 2020 : début décembre, le président du Parlement soudanais, Ibrahim Ahmed Omar, a affirmé qu’une majorité d’élus s’étaient prononcés en faveur d’une modification de la Constitution pour lui permettre de briguer un nouveau mandat. Au temps pour ceux qui avaient cru le président quand il avait déclaré, en 2016, qu’il s’apprêtait à passer la main.

Machine répressive

La force d’El-Béchir ? D’abord son appartenance à l’une des trois grandes tribus arabes des rives du Nil. Ensuite, un indéniable courage – il a combattu aux côtés de l’armée égyptienne pendant la guerre du Kippour, en octobre 1973. Enfin, l’alliance du glaive et du Coran.

Depuis son putsch de juin 1989, ce ticket avec les islamistes légitime son régime. Mais avec plus de 70 % de son budget consacré à l’armée, l’État soudanais est avant tout une formidable machine répressive. Dans les années 2000, les rebelles du Darfour ont été écrasés au prix du massacre, selon l’ONU, de quelque 300 000 personnes. En octobre 2013, plus de 200 manifestants contre la vie chère sont tombés à Khartoum sous les balles de la police.

Des gages aux Occidentaux

Habile, Omar el-Béchir sait néanmoins donner des gages aux Occidentaux. Après les attentats de septembre 2001, il se retourne contre Ben Laden et met les services de renseignement de Salah Gosh au service de la CIA. En juillet 2011, il ampute son territoire d’un tiers pour assouvir une passion américaine : l’indépendance du Soudan du Sud.

En octobre 2017, il réussit à convaincre les États-Unis de lever leur embargo économique – une mesure vieille de vingt ans – moyennant la promesse que son régime respectera enfin les droits de l’homme… Pour un État privé de 80 % de ses recettes pétrolières avec l’indépendance du Soudan du Sud, cette décision américaine est une aubaine.


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Équilibriste

Depuis l’an dernier, l’homme à la canne arrive même à jouer les équilibristes. Un mois après la levée de l’embargo américain, il s’envole pour la Russie et promet à Poutine de lui servir de relais sur le continent. De fait, en août, il organise à Khartoum, au grand dam de l’Union africaine, une rencontre entre chefs de guerre centrafricains sous l’égide de… la Russie.

Au Moyen-Orient, El-Béchir joue résolument la carte saoudienne – il rompt avec l’Iran en janvier 2016 puis envoie des troupes au Yémen contre les houthistes – mais ne lâche pas le Qatar pour autant et fait miroiter à la Turquie la concession sur la mer Rouge de la presqu’île de Suakin – un sujet d’inquiétude pour Égyptiens et Saoudiens.

 Mon pays accueille actuellement 3 millions de réfugiés pour 35 millions d’habitants. Ni le peuple du Soudan ni le gouvernement ne peuvent les prendre en charge

Quand il le faut, El-Béchir le paria sait se rendre indispensable. En 2015, quand l’axe N’Djamena-Douala est menacé par Boko Haram, il donne aux importateurs tchadiens l’accès à Port-Soudan, sur la mer Rouge. Depuis le sommet de Malte sur les migrants, en novembre 2015, le Soudan, par où passent les réfugiés érythréens et yéménites, est un partenaire incontournable des Européens.

En clair, Khartoum dit aux Européens que leur projet d’externaliser leurs frontières a un coût politique et financier. Au Forum mondial sur la migration et le développement, à Marrakech, un délégué soudanais vient de lancer : « Mon pays accueille actuellement 3 millions de réfugiés pour 35 millions d’habitants. Ni le peuple du Soudan ni le gouvernement ne peuvent les prendre en charge. »


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Sécurocrate

Le rêve d’El-Béchir ? Faire sortir son pays de la liste noire des États dits « proterroristes ». En août 1993, à l’époque où Ben Laden vivait à Khartoum, le Soudan a été « blacklisté » par le département d’État américain, aux côtés de la Syrie, de l’Iran et de la Corée du Nord. Dans les années 2000, El-Béchir a tenté d’amadouer les Américains via le sécurocrate Salah Gosh, le seul dirigeant soudanais en qui la CIA avait confiance. Mais cela n’a pas suffi. Puis Gosh est tombé en disgrâce.

En février dernier, El-Béchir a rappelé Gosh. Puis, ce 7 novembre, moyennant des progrès de Khartoum dans la coopération antiterroriste, les droits de l’homme et « l’accès humanitaire », le département d’État américain a annoncé qu’il envisageait de retirer le Soudan de cette liste infamante… et économiquement très coûteuse. Avec Trump l’imprévisible, tout peut arriver, y compris une poignée de mains.

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