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Cet article est issu du dossier «Côte d'Ivoire : un quart de siècle après, que reste-t-il d'Houphouët ?»

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Politique

[Tribune] Laissez Houphouët en paix

Par

Sociologue, professeur à l'Université Alassane Ouattara à Bouaké (Côte d'Ivoire)

Félix Houphouët-Boigny en 1962. © Wikimedia commons/ Israel National Photo Collection

Vingt-cinq ans après la mort du premier président ivoirien, les politiques de tous bords ne cessent de revendiquer son héritage. Si l’on peut s’en inspirer, il n’est plus possible d’appliquer les mêmes méthodes qu’au temps de Félix Houphouët-Boigny, selon le sociologue Francis Akindès.

Jamais la figure de Félix Houphouët-Boigny n’a semblé aussi vivace qu’aujourd’hui. Au sein du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), dirigé par Henri Konan Bédié, qui fut le dauphin constitutionnel de Félix Houphouët-Boigny, comme du Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP), mené par le président Alassane Ouattara, qui fut son Premier ministre, et même du Front populaire ivoirien (FPI) de Laurent Gbagbo, qui fut son farouche opposant, chacun se dispute la mémoire du grand homme.

Or Félix Houphouët-Boigny, c’était une vision particulière de la Côte d’Ivoire en construction, une façon d’être libéral qui lui était propre. C’était une ingénierie personnalisée de politique intérieure et de gouvernance, une manière très particulière de penser le rapport de son pays avec le reste de l’Afrique de l’Ouest, une manière spécifique d’envisager sa relation avec l’Europe et le monde. Le temps d’Houphouët-Boigny est aujourd’hui fini. Et il n’y a guère eu grand effort de fait pour entretenir sa mémoire politique. L’on se demande alors quelle dimension de l’houphouétisme est ainsi invoquée, puisque nul ne le dit.

Depuis la mort du « père », la Côte d’Ivoire semble plus que jamais confrontée à la réinvention de son devenir

Symptomatique d’un malaise

À l’analyse, cette référence excessive à la figure tutélaire n’est que le symptôme du malaise qui étreint la classe politique et la société ivoiriennes, orphelines et démunies. De son vivant, Félix Houphouët-Boigny aimait souvent dire : « Le vrai bonheur ne s’apprécie que lorsqu’on l’a perdu. »

Depuis la mort du « père », qui pensait à tout à la place de tous, la Côte d’Ivoire semble plus que jamais confrontée à la réinvention de son devenir. L’architecte disparu, les plans de la maison à la main, ses ingénieurs ne savent plus que construire. Ils semblent transis, ne parvenant ni à avancer ni à reculer.

Une société transformée

En un quart de siècle, le contexte international a complètement changé, la Côte d’Ivoire s’est démographiquement et sociologiquement transformée, le rapport à l’autorité y a évolué, la population a de nouvelles revendications, la guerre est passée par là…

Si l’on peut s’en inspirer, il n’est plus possible d’appliquer les mêmes méthodes qu’au temps de Félix Houphouët-Boigny. L’on ne peut envisager l’avenir en étant tourné uniquement vers son passé : il est temps de réinventer le présent. Le pays est à un carrefour de son histoire. La société est aujourd’hui anxieuse, habitée par le traumatisme d’une décennie de conflits qu’elle ne parvient pas à soigner, traversée par les inégalités sociales, des sentiments de mal-être et de revanche. La construction de la nation a été laissée en friche par le « père de la nation ».


>>> À LIRE – Côte d’Ivoire : vingt ans après, Félix Houphouët-Boigny en partage


Place à la génération suivante

Les héritiers politiques d’Houphouët sont aujourd’hui dans une impasse, leur recours incessant à la mémoire du défunt président en est révélateur. C’est aussi le signe que la fin de cette génération est arrivée. Mais elle n’en prend guère la mesure, persistant à croire qu’elle peut contrôler le futur avec les réflexes du passé et, de ce fait, ne parvient pas à passer le relais à la génération suivante sans conflit. Il faut pourtant faire de la place aux jeunes.

Pour construire avec eux un avenir, ne serait-il pas temps de se souvenir de Félix Houphouët-Boigny certes, mais en le dépassant ?

Aujourd’hui, on qualifie ainsi des hommes et femmes politiques de 50 ans, voire de presque 60 ans, en raison de l’embouteillage dans les allées du pouvoir tel que le conçoivent et l’organisent les partis. Est-on réellement jeune à 50 ans ? Plus de 60 % de la population ivoirienne a moins de 35 ans. La plupart d’entre eux n’ont pas souvenir du premier président, beaucoup n’étaient même pas nés. Ils ne le connaissent qu’en tenue officielle, figé sur des photos suspendues aux murs. Ce sont pourtant eux les électeurs et les citoyens d’aujourd’hui et de demain.

Pour construire avec eux un avenir, ne serait-il pas temps de se souvenir de Félix Houphouët-Boigny certes, mais en le dépassant ?

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