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Cet article est issu du dossier «CAN 2019 : le grand cafouillage»

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Politique

[Tribune] Le foot africain doit tout à ses joueurs… et rien à ses dirigeants

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Directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), à Paris.

Une supportrice de l'équipe nationale camerounaise, en juin 2017 à Sotchi. © Thanassis Stavrakis/AP/SIPA

Le retrait de l’organisation de la CAN 2019 au Cameroun est révélateur des rapports entre football africain, politique et relations internationales. Les victoires africaines doivent tout aux générations successives des footballeurs africains et non aux dirigeants de la CAF ou de la Fifa, selon Fred Eboko.

En annonçant, le 30 novembre, le retrait au Cameroun de l’organisation de la CAN 2019, la CAF a provoqué une déflagration paradoxalement attendue. Relayé par tous les médias internationaux et commenté dans toute l’Afrique du football, ce désaveu est révélateur à la fois des problèmes de gouvernance au Cameroun et des rapports entre football africain, politique et relations internationales. La gouvernance pathologique qui guide et enterre les grands projets du Cameroun intervient dans le contexte plus général de la mondialisation de la gouvernance du football africain.


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Entre la période des indépendances et la fin des années 1980, l’organisation du football était régie par les idéologies des « pères fondateurs », qui faisaient des équipes nationales et des clubs lancés dans les compétitions internationales les porte-flambeau des régimes autocratiques. Le suivi et l’encadrement des talents prometteurs étaient une affaire d’État, la majorité des pays s’opposant même au départ des joueurs sollicités par des championnats étrangers.

Les jeunes footballeurs étaient une affaire d’État

Ainsi, en juin 1967, après une tournée triomphale sur le continent, le roi Pelé et son club brésilien voulurent recruter le gardien de but des Léopards du Zaïre et du Tout-Puissant Mazembe de Lubumbashi, Robert Kazadi. Mobutu s’y opposa. Au Congo-Brazzaville voisin, Jean-Jacques Ndomba, alias Géomètre, avait déjà ses plus belles années derrière lui lorsqu’il put se rendre en Europe, lui qui, à seulement 18 ans, avait été l’un des meilleurs techniciens que l’Afrique ait portés.

De Yaoundé à Kinshasa, de Brazzaville à Addis-Abeba, seules ses « victimes » se souviennent de ce surdoué qui, en octobre 1976, fit plier presque à lui seul les Lions indomptables du Cameroun, parmi lesquels figuraient trois futurs lauréats du Ballon d’or africain : Roger Milla, Jean Manga Onguéné et Thomas Nkono. Ces stars qui ont parcouru l’Afrique pendant les trois décennies postindépendances étaient porteuses de l’ambition des régimes africains de donner une image victorieuse de leurs pays et illustraient la vitalité de leur jeunesse.

Dans les années 1990, le footballeur africain devint une denrée précieuse et bon marché

L’entrée par la grande porte de l’Algérie

C’est dans la décennie 1990 que la mobilité des footballeurs africains s’est accrue grâce à la performance du Cameroun lors de la Coupe du monde 1990, en Italie. Les Lions indomptables devinrent la première équipe africaine à atteindre les quarts de finale de la compétition internationale la plus élevée. Le footballeur africain devint une denrée précieuse et bon marché. Deux nations ont incarné cette mutation historique qui porte aujourd’hui les pays à tenter de récolter en Europe ce qu’ils ne sèment plus chez eux : l’Algérie et le Cameroun.

Lorsque l’Algérie entre par la grande porte dans l’histoire de la Coupe du monde, en Espagne en 1982, en battant la grande Allemagne, deux fois championne du monde, elle ne compte que 2 joueurs nés hors du sol algérien. Lors des éditions 2010 et 2014, les Fennecs d’Algérie totalisaient en moyenne 17 joueurs nés en France sur 23 sélectionnés, dont près de la moitié avait porté le maillot de l’équipe de France en équipe de jeunes.

En 2010, il a fallu traduire en français le Kassaman, l’hymne algérien

Alors que, dans les dernières années de la colonisation, la fierté nationale avait été incarnée par l’équipe illégale et anticolonialiste du FLN, on assiste depuis quelques années à un appel du pied de la Fédération algérienne de football à des jeunes nés et formés en France pour porter les couleurs du pays. En 2010, il a fallu traduire le Kassaman, l’hymne algérien, en français pour que les 17 jeunes Franco-Algériens comprennent les mots du poète militant nationaliste Moufdi Zakaria.

Le fameux article 15 du règlement d’application des statuts de la Fifa du 1er janvier 2004 permet à « un joueur de moins de 21 ans, ayant disputé un ou plusieurs matchs de compétition officielle pour le compte d’une sélection nationale, d’opter pour une autre sélection nationale », s’il n’a pas joué pour la sélection dite « A », c’est-à-dire l’équipe phare d’un pays étranger. La Fifa a supplanté les États dans la gestion du football mondial.

Des bénéfices nuls pour les jeunes joueurs

À lui seul, cet article 15 incarne une imposture politique qui masque le délitement de la formation des joueurs. En RD Congo et au Cameroun, qui ne reconnaissent pas la double nationalité, les footballeurs font exception par une curieuse allégeance au droit du sang, qui, en d’autres circonstances, aurait semé le trouble. Cependant, aucune sélection nationale africaine n’a encore remporté la CAN avec un effectif majoritaire de joueurs binationaux.

Les fédérations africaines de football sont devenues les caisses de résonance d’une machine à fric infernale

Entre 1998 et 2015, sous la houlette du Suisse Sepp Blatter, la Fifa a engrangé des millions de dollars grâce aux contrats de sponsoring. Les fédérations africaines de football sont devenues les caisses de résonance d’une machine à fric infernale. Mais les bénéfices pour les jeunes footballeurs d’Afrique sont quasi nuls puisque les fonds consacrés aux infrastructures de formation remplissent rarement leur mission. Il s’est agi en réalité d’apporter des voix au président de la Fifa, l’Afrique étant le contingent de votants le plus important des cinq continents.

Galéjade

Lorsque, en 2015, la Côte d’Ivoire remporte la CAN, les Éléphants fonctionnent depuis des années sur un socle de joueurs formés à l’Académie ASEC Mimosas d’Abidjan par l’ancien international français Jean-Marc Guillou. La victoire des Éléphants, sans leur star Didier Drogba, est sans doute le plus bel hommage qu’un pays ait rendu à la formation. Il en est de même de la victoire de la Zambie à la CAN 2012, avec des footballeurs ayant joué ensemble en sélection des moins de 17 ans, tous entraînés par Hervé Renard.

Des exemples ignorés quand il faut mettre rapidement sur pied une équipe. À ce jour, les victoires africaines doivent tout aux générations successives des footballeurs africains. Leur talent reste une réponse à la galéjade qui attribue la progression du football africain aux dirigeants de la CAF ou de la Fifa.

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