Livres

Littérature : « Underground Airlines », récit d’une Amérique où l’esclavage n’a pas été aboli

La pochette du livre « Underground Airlines » du romancier américain Ben H. Winters. ©

Avec « Underground Airlines », le romancier américain Ben H. Winters raconte une Amérique où l’esclavage n’a pas été aboli. Une uchronie féroce qui pointe les dérives du capitalisme contemporain.

C’est une uchronie bien proche du réel, une fiction en prise directe avec le monde contemporain, une parabole terrifiante. Paru en anglais en 2016, Underground Airlines vient d’être traduit en français. Ce roman haletant signé de l’Américain Ben H. Winters part d’un postulat simple (et glaçant) : dans l’Amérique d’aujourd’hui, quatre États surnommés les « hard four » continuent de pratiquer l’esclavage en toute légalité.

De ces plantations-prisons, nombre d’Africains-Américains contraints à un travail harassant cherchent à s’évader pour gagner les États où ils peuvent vivre en hommes libres et, si possible, le Canada voisin. Le titre du livre fait d’ailleurs référence à l’Underground Railroad, un réseau de routes et de pistes qui existait réellement durant la seconde moitié du XIXe siècle, permettant aux esclaves en fuite d’échapper à leur condition.


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Un chasseur d’esclaves comme héros

Dans Underground Airlines, les fuyards ne prennent pas l’avion mais peuvent bénéficier de l’aide de tout un réseau d’abolitionnistes capable de leur dénicher caches, planques et moyens de transport divers. Victor, le héros, est un Africain-Américain, mais il n’appartient pas à ce réseau d’abolitionnistes. Il fait même partie du camp adverse. Sa mission ? Dénicher les esclaves en fuite, les dénoncer à la police, qui n’a plus, ensuite, qu’à les embarquer manu militari et à les livrer à leurs « propriétaires ».

Pour cette fois, une parmi tant d’autres, Victor se retrouve dans l’Indiana aux trousses d’un individu connu pour « avoir eu l’intention de se rendre à Indianapolis » : « Un Travailleur Attaché s’était échappé. Son nom de service était Jackdaw. Son Numéro personnel d’identification était 78312-99. La compagnie à laquelle il était rattaché était une plantation textile du nom de Garments of the Greater South, située à Pinewood, Alabama, dans la banlieue de Tuscaloosa. Le bonhomme s’était fait la malle. Mon boulot, c’était de lui remettre la main dessus. »

Victor évolue en zone libre, où le racisme est loin d’avoir disparu : circulant sous une fausse identité, il n’est pas à l’abri des contrôles et de la violence policière

Le chasseur d’esclaves se révèle bien vite être lui-même enchaîné à des maîtres intransigeants. Chaque soir, il doit faire son rapport par téléphone à un certain Bridge. Pis, une puce implantée dans sa nuque permet de le géolocaliser, où qu’il se trouve. Sans oublier ces souvenirs qui reviennent par flashs et le taraudent… Son évolution, au cours du récit, donne une saveur toute particulière à un texte mené grand train. « Pour cette histoire, c’était le héros qu’il fallait, cela faisait sens qu’il soit africain-américain, explique Ben H. Winters, 42 ans, dans une brasserie parisienne. Cela a rendu le livre beaucoup plus difficile à écrire, mais cela n’aurait pas pu fonctionner autrement. »


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Traître à sa cause

Difficile, pour un auteur blanc, de se glisser dans la peau d’un héros noir apparemment traître à sa propre cause ? « Je trouve toujours difficile de créer un personnage qui n’est pas moi… Mais, dans ce cas précis, je craignais surtout la réception du public. Nombreux sont ceux qui restent sceptiques sur la capacité des auteurs blancs à décrire des personnages noirs, et moi-même je me méfie de certains écrivains. Je me suis donc appliqué à créer un être humain crédible, à éviter les stéréotypes. La plupart des lecteurs ont trouvé le résultat authentique, mais il y a tout de même eu une polémique à la sortie du livre sur les raisons pour lesquelles j’avais des retours plus positifs que certains écrivains noirs. Cela m’a néanmoins donné la possibilité de débattre sur le sujet. »

Complexe, bourré de contradictions, Victor évolue en zone libre, où le racisme est loin d’avoir disparu : circulant sous une fausse identité, il n’est pas à l’abri des contrôles et de la violence policière. Même en dehors des quatre États esclavagistes, les couleurs de peau sont classifiées selon une typologie bien précise qui, n’était sa finalité discriminatoire, diffuse une certaine beauté littéraire.

« La feuille avec la photo était toujours sur le lit. Cette description, “miel d’automne”, vous trouvez que ça sonne comme de la poésie, mais ça n’en est pas. “Miel d’automne, chaud, #76” est l’une des cent soixante-douze nuances de peau afro-américaine recensées dans le manuel du bureau des US Marshals et rassemblées au chapitre IX (“Identifier et décrire”) dans la charte dite de “taxonomie pigmentaire”. Moi, je suis “charbon moyen, reflets bronze, #41”. »

Letasha Irby, ouvrière américaine, posant devant une fresque à Selma, dans l’Alabama. © brendan smialowski/AFP

Le temps de l’esclavage n’est pas si éloigné, dit-il. Nous en sommes les héritiers. Cette obsession de la couleur de peau, qui existe toujours, en est la preuve criante

Science-fiction, vraiment ?

Cette Amérique que Victor sillonne, au fond, n’appartient pas à un monde de science-fiction. C’est celle que nous avons sous les yeux. « L’idée de ce livre m’est venue au début de 2014, quelques mois avant l’élection présidentielle, confirme Ben H. Winters. L’Amérique n’est pas encore guérie des temps esclavagistes. La victoire de Donald Trump a rendu la situation encore pire, accentuant le message du roman. Les choses n’ont évidemment pas assez changé, comme nous pouvons le constater chaque fois que des enfants noirs sont violentés par la police, quand ce n’est pas tués, sans raison valable. »

Pour le romancier, les conversations tournant autour de ce genre de fait divers restent engluées dans des considérations individuelles, très circonscrites, alors que le débat devrait être élevé au niveau de la responsabilité générale. « Le temps de l’esclavage n’est pas si éloigné, dit-il. Nous en sommes les héritiers. Cette obsession de la couleur de peau, qui existe toujours, en est la preuve criante… »

Au-delà de l’action, intense, des péripéties, rocambolesques, et des retournements de situation, nombreux, Ben H. Winters joue de la parabole pour élever le débat à un niveau qui dépasse largement le cadre des seuls États-Unis d’Amérique. Que décrit-il, au fond, sinon notre monde actuel, où des petites mains assemblent à bas coût, dans des Suds peu regardants sur le droit du travail, les biens de consommation dont le Nord est friand, vêtements, téléphones portables, électroménager, ordinateur ? Notre monde actuel, où des frontières infranchissables séparent les pays les plus riches des plus pauvres, où des milliers de migrants tentent de fuir leur condition grâce à des réseaux clandestins plus ou moins honnêtes ?


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Critique féroce d’une Amérique raciste, Ben H. Winters condamne aussi le système capitaliste dominant, où l’exploitation des uns fait l’aisance des autres. « Travailleurs Attachés », l’euphémisme employé pour décrire les esclaves, dans Underground Airlines, est en cela riche de sens…

Les Blancs pauvres pensent que leurs ennemis sont les Noirs pauvres… Alors que ce sont plutôt les très riches, quelle que soit leur couleur

« L’ensemble du livre porte sur notre complicité, sur tout ce que nous refusons de voir, souligne l’auteur de Dernier meurtre avant la fin du monde (The Last Policeman). Dans le livre, le pays bénéficie de l’esclavage comme nous bénéficions de la force de travail du Sud, en nous exonérant de toute responsabilité. Les deux systèmes économiques ne sont pas très éloignés, et pourtant, ce qui est triste, c’est que les Blancs pauvres pensent que leurs ennemis sont les Noirs pauvres… Alors que ce sont plutôt les très riches, quelle que soit leur couleur. »

« Un vrai ressentiment racial »

Pour autant, Winters s’inscrit en faux contre les analystes qui expliquent que Donald Trump aurait été élu par une majorité de Blancs confrontés à des situations difficiles. « La plupart des gens qui ont voté pour lui ne sont pas à plaindre ! Tragiquement, cette élection reflète un vrai ressentiment racial, une colère, une peur, et Trump a fait de son mieux pour porter ces sentiments sur le devant de la scène. Aujourd’hui, il est bien difficile d’être optimiste dans un pays si divisé. Mais notre histoire est faite d’avancées et de reculs… »

Pour lui, néanmoins, Trump n’est que l’une des dernières avanies des temps anciens, l’avenir appartenant à des gouvernants plus jeunes et plus divers. La fin d’Underground Airlines laisse envisager le pire comme le meilleur : « Tout est possible. »


L'écrivain Ben Winters. © Nicola Goode

Extrait

« Mon flingue était à l’hôtel. La plupart du temps, c’est là que je le laissais. C’est vrai, je suis un agent opérant sous couverture dans un milieu dangereux, mais il ne faut pas non plus perdre de vue que je suis un Africain-Américain de sexe masculin vivant sur le territoire des États-Unis. Ce qui implique des contrôles.

Et que de temps en temps j’allais devoir vider mon sac sous le regard attentif d’un représentant des forces de l’ordre : shérif, motard, officier de la police d’État, vous avez l’embarras du choix. Ça peut même aller jusqu’au gros con de vigile de centre commercial qui trimbale sa graisse sur un Segway et crève d’envie de montrer à la nana du kiosque à lunettes à quel point il en a une grosse. »

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