Politique

Côte d’Ivoire : comment le syndicat étudiant Fesci a regagné en influence

De g. à dr. : Martial Ahipeaud, Albert Mabri Toikeusse, Guillaume Soro, Eugène Djue. Ils se sont réunis le 25 novembre à Abidjan pour créer l’Union des anciens de la Fesci. © FACEBOOK

On le disait affaibli depuis la chute de Gbagbo, en 2011, mais le syndicat étudiant a réactivé ses réseaux et regagné en influence. Au point de peser sur la présidentielle de 2020 ?

Nous ne sommes pas sur les bancs de l’université Houphouët-Boigny, mais la réunion qui se tient ce jour-là dans la salle de conférences de l’hôtel Gestone, à Abidjan, a des faux airs d’AG étudiante. Un brouhaha accompagne chaque prise de parole, on scande le surnom de tel ou tel, et, au dernier rang, il y en a toujours un qui chahute.

Ce dimanche 25 novembre, la plupart des historiques de la Fédération estudiantine et scolaire de Côte d’Ivoire (Fesci) sont là, pour assister à la naissance de l’Union des anciens de la Fesci (Una-Fesci) : Martial Ahipeaud, Eugène Djue, Jean Blé Guirao, Jean-Yves Dibopieu, Augustin Mian, Fulgence Assy et, bien sûr, Guillaume Soro, le président de l’Assemblée nationale qui, trois années durant, de 1995 à 1998, dirigea le puissant syndicat. Seuls Charles Blé Goudé, toujours emprisonné à La Haye, Damana Pickass et Serge Koffi, tous deux en exil, manquent à l’appel. Lorsque d’anciens trublions se retrouvent dix ou quinze ans plus tard, cela fait toujours un peu de bruit.

Une histoire mouvementée

Il faut se replonger dans les balbutiements du pluralisme ivoirien pour imaginer que ces hommes furent capables de faire trembler un régime, qu’ils ont connu la clandestinité, parfois la prison et que certains ont failli perdre la vie. C’était une autre époque. Depuis, ils ont pris de l’embonpoint et circulent, pour certains, dans de grosses cylindrées. Les uns ont adhéré aux thèses du Front populaire ivoirien (FPI), d’autres ont combattu au sein de la rébellion des Forces nouvelles (FN) avant d’intégrer le Rassemblement des républicains (RDR)… Mais ce sont surtout leurs vies qui ont suivi des trajectoires complètement différentes.

L’histoire de la Fesci, créée dans la clandestinité en 1990 par 35 personnes, est aussi mouvementée que celle de la Côte d’Ivoire. Ses membres furent les meilleurs amis du monde, ont tout partagé pendant des années, les joies, les galères et les deuils, avant de se déchirer sur fond de guerre de leadership et de récupération politique. Ainsi, en 1999, lorsque le RDR et le FPI rêvent de prendre le contrôle de la fédération au moment de la transition militaire dirigée par le général Robert Gueï, ses membres s’affrontent violemment sur le campus.

Bras armé du parti de Laurent Gbagbo

Ce sanglant épisode, connu sous le nom de « guerre des machettes », marqua durablement l’opinion. La Fesci fut par la suite l’appendice du parti de Laurent Gbagbo, qui en fit même l’un de ses bras armés pendant la crise politico-militaire et toléra ses dérives mafieuses.

Si ces années de braise ont déchiré le mouvement, ses membres n’ont jamais vraiment rompu le contact. Et à les voir fêter la création de leur association d’anciens, on pourrait croire que rien ne les sépare. « Il y a toujours une forme de loyauté entre nous. Lors des pires heures, nous avons gardé certains codes que tout le monde respectait », affirme un ex-secrétaire général. « Nous nous sommes beaucoup affrontés. Cela a laissé des séquelles », ajoute néanmoins Yayoro Karamoko, numéro deux de la Fesci de 1995 à 1998 et membre aujourd’hui du RDR.


>> A LIRE – Côte d’Ivoire – Fulgence Assi : « La Fesci est un esprit, on ne peut ni le supprimer ni le dissoudre »


Débats enflammés sur WhatsApp

Ces dernières années, les anciens « fescites » ont plusieurs fois tenté de s’unir, mais sans grand succès. C’est finalement au début de 2018, à la mort de Jean Djaya, député-­maire de Grand-Lahou et cadre du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), que l’idée revient sur la table. « Nous nous sommes presque tous retrouvés à son enterrement à l’invitation des anciens du Meeci [Mouvement des étudiants et élèves de Côte d’Ivoire, un syndicat qui fut proche du PDCI]. Les voir a provoqué un déclic », raconte Yayoro Karamoko, président de la Jeunesse du RDR.

Une première rencontre est organisée quelques semaines plus tard. Les retrouvailles sont tendues. « Certains ne s’étaient pas vus depuis les années 1990 et s’étaient quittés sans pouvoir s’expliquer », raconte un participant. De nombreuses réunions de conciliation seront nécessaires pour aplanir les différends. Aujourd’hui, les anciens s’affichent régulièrement ensemble. Ils rendent visite à l’un, qui vient de perdre un proche, ou assistent à la soutenance de thèse de l’autre. Ils ont même créé un groupe WhatsApp, où les débats sont parfois enflammés.

« Instrumentalisation »

Mais l’Una-Fesci ne fait pas l’unanimité. Depuis Accra, Damana Pickass s’étonne de ne pas avoir été informé de sa création. D’autres, comme Sidiki Konaté, désormais ministre de l’Artisanat, ont refusé d’en être. « Quelle est la crédibilité de cette structure ? Tout le monde sait qu’elle va être récupérée politiquement ! » assène l’un d’eux.

Car un homme a très vite perçu l’opportunité d’un tel rapprochement : Guillaume Soro. Consulté par ses anciens camarades au début de l’année, il s’est impliqué et a vite pris en main le projet. « Mais en quoi est-il plus légitime qu’un autre ? » proteste encore Pickass. « L’ancien secrétaire général Blé Guirao, qui portait l’initiative, a été débordé par Soro, qui s’est appuyé sur Martial Ahipeaud pour battre le rappel des troupes, raconte un ancien dirigeant du syndicat. Soro entretient financièrement plusieurs d’entre nous et il veut utiliser l’Una-Fesci dans la perspective de la présidentielle de 2020. »

Thibault Camus/AP/SIPA

Les proches du président de l’Assemblée nationale ne démentent pas. « Ils ont tous un dénominateur commun, le même passé, la même tranche d’âge. C’est à la Fesci que Soro a rencontré son ami Soul to Soul [Souleymane Kamagaté de son vrai nom]. C’est là qu’il a forgé sa matrice politique, il l’a toujours dit. Il sait que tous les anciens du mouvement ne le soutiendront pas, mais cela fait partie de sa stratégie de mobilisation de la jeunesse », analyse Alain Akouala, un ex-ministre congolais proche de Soro présent le 25 novembre à Abidjan.

Une certaine défiance

Plusieurs sources affirment que, dans les années 1990, les dirigeants de la Fesci ont conclu un pacte, jurant de soutenir celui qui, parmi eux, serait le plus à même d’accéder un jour à la magistrature suprême. Y compris l’actuel président de l’Assemblée nationale ? « Tant que Charles Blé Goudé est en prison, Soro est le plus légitime pour en assumer le leadership. À part ces deux-là, les anciens de la Fesci n’ont pas réussi à émerger dans le paysage politique. Ils n’ont jamais été considérés sérieusement. On sent chez eux une certaine frustration. Et comme une volonté de s’unir pour se tailler enfin une part du gâteau », estime l’analyste politique Sylvain N’Guessan.

Cette hypothèse n’inquiète pas outre mesure l’entourage d’Alassane Ouattara. Les autorités ont pourtant toujours regardé la Fesci avec une certaine défiance, tentant de l’infiltrer et de l’affaiblir en favorisant l’émergence d’un syndicat concurrent. « Ces gens-là ne pèsent plus rien, ironise un intime du chef de l’État. En 2015, Martial Ahipeaud n’a même pas été capable de réunir toutes les pièces nécessaires pour que sa candidature soit validée. »

Force de frappe

D’autres rappellent que, parmi les anciens de la Fesci, il y a aussi des proches du Premier ministre, Amadou Gon Coulibaly, du ministre de la Défense, Hamed Bakayoko, ou du ministre de l’Enseignement supérieur, Albert Mabri Toikeusse. « La Fesci ne peut pas constituer un moyen de conquête du pouvoir. Il y a trop de différences entre les réalités syndicales et politiques. Une consigne de vote n’aurait aucun impact. Aujourd’hui, les étudiants ne sont plus des militants », conclut un observateur de la vie politique ivoirienne.

Autrefois aussi puissante que controversée, la Fesci a perdu de sa superbe après la chute de Laurent Gbagbo, en avril 2011. S’ensuivirent plusieurs mois durant lesquels les autorités évoquèrent sa dissolution. Les méthodes du syndicat ne font toujours pas l’unanimité sur les campus. La Fesci demeure néanmoins la seule organisation capable de paralyser le système éducatif sur l’ensemble du territoire, y compris dans les bastions du pouvoir. « Il sera intéressant de voir quels vont être les liens entre l’Una-Fesci et la direction actuelle de l’organisation, juge Sylvain N’Guessan. Il n’est pas impossible que Soro s’en serve pour contester le pouvoir sans s’impliquer directement, puis tente d’y recruter certains leaders. »


À l’image du Meeci

Les anciens du Mouvement des étudiants et élèves de Côte d’Ivoire (Meeci), un syndicat qui fut proche du PDCI, ont depuis longtemps compris l’intérêt de se rapprocher. Les ministres Hamed Bakayoko, Albert Mabri Toikeusse, Siandou Fofana ou l’ex-député Kouadio Konan Bertin (KKB) organisent régulièrement des rencontres depuis plusieurs années. Elles se sont pendant un temps déroulées dans les locaux du ministère de l’Intérieur, qu’occupait alors Hamed Bakayoko. Ce dernier fut un militant actif de l’organisation avant de fonder, en 1990, le mouvement de la Jeunesse estudiantine et scolaire du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (JESPDCI). Albert Mabri Toikeusse en était alors le vice-président.


Charles Blé Goudé n’est pas rancunier

Aucun des anciens dirigeants de la Fédération estudiantine et scolaire de Côte d’Ivoire (Fesci) n’a rendu visite à Charles Blé Goudé à La Haye, mais ils l’ont informé de leur projet d’amicale. L’ex-secrétaire général a maintenu le contact avec plusieurs d’entre eux et compte même, parmi ses avocats, un ancien militant de la Fesci.

Toujours détenu par la Cour pénale internationale (CPI), Blé Goudé saura dans quelques semaines si les juges acceptent la demande de non-lieu déposée par sa défense. La prison n’a pas altéré ses ambitions, raconte l’un de ses proches, qui précise que Blé Goudé « observe la recomposition actuelle du paysage politique ». « Le FPI [Front populaire ivoirien] est son camp naturel, mais il veut élargir son champ d’action et n’a encore rien arrêté sur son avenir », poursuit notre source.

Détenu à La Haye, l’ex-secrétaire général a maintenu le contact avec la Fesci. © ICC-CPI

 

En privé, Blé Goudé exprime même une certaine affection pour Guillaume Soro, auquel il avait succédé à la tête de la Fesci et qui, le 25 novembre à Abidjan, a dit souhaiter sa libération. « Soro était son chef, ils étaient comme des frères. Même s’il s’est senti trahi par ses choix, Blé Goudé considère qu’ils ont une destinée commune. Il le plaint parfois pour sa situation au sein du RDR [Rassemblement des républicains] et estime qu’il pourrait rencontrer les mêmes problèmes au FPI », explique ce proche. Des contacts entre leurs entourages respectifs existent, et une visite du président de l’Assemblée nationale à La Haye est envisagée par les deux intéressés.

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