Musique

Le label Lusafrica, 30 ans d’aventures musicales et familiales

a chanteuse cap-verdienne Cesaria Evora en 2009. © Ariel Schalit/AP/SIPA

Fondé en 1988, le label indépendant Lusafrica fête ses 30 ans cette année. Retour sur une aventure musicale et familiale.

«Moi, devant la télé, et mamie Cesaria qui dort juste à côté, sur le canapé. » Quand elle parle de Lusafrica, label fondé par son père, José Da Silva, c’est le premier souvenir qu’évoque Elodie Da Silva.

Au début des années 1990, Cesaria Evora vit dans la famille de son compatriote cap-verdien, rencontré quelques années plus tôt alors qu’elle se produisait dans un bar de Lisbonne. Subjugué par la voix de la chanteuse, José Da Silva, alors aiguilleur à la SNCF et percussionniste du groupe Sun of Cap, l’emmène à Paris, dans l’idée de produire son premier album. Celui-ci marquera la naissance de Lusafrica, label indépendant de musiques africaines qu’il a depuis confié à sa fille pour prendre la direction de Sony Music Côte d’Ivoire, en juillet 2016.

« Un sacré coup du destin »

« La création de Lusafrica, c’était un sacré coup du destin. Mon père a dû frapper à la porte de plusieurs établissements de crédit avant de tomber sur un banquier, fana de musique, qui a cru en son projet », commente Elodie Da Silva, qui cette année fête, comme le label, ses 30 ans. « C’est drôle que ce soit moi qui en aie repris la direction. Sans doute le destin, encore une fois », s’amuse l’héritière, qui rêvait de faire carrière dans le milieu musical avant que son père ne la persuade d’entamer, dans un premier temps, des études de droit.

Mais le label Lusafrica s’est construit au cœur de la famille Da Silva : « Parmi tous les pays que nous avons visités, le Cap-Vert et Cuba sont ceux que je connais le mieux », se souvient la jeune femme, qui parle alors de « vacances-travail ». Ainsi, c’est à Cuba que son père a découvert l’auteur-compositeur-interprète Polo Montañez. « Le soir, nous étions obligés d’accompagner mon père dans des clubs pour soutenir ou découvrir des artistes. »

La mère, Thérèse, permettait au père de voyager sans discontinuer. « Elle s’occupait autant de nous que de Cesaria ou de n’importe quel autre artiste qui passait à la maison. » Le pianiste Nando Andrade, Bonga, Manu Lima, Polo Montañez ou même Yuri Buenaventura – qui, même s’il ne faisait pas partie de l’écurie Lusafrica, a été cornaqué par José Da Silva –, pour ne citer qu’eux.


>>> À LIRE – Musique : repose-toi, Cesaria !


Concert à l’Olympia

Si Elodie Da Silva n’a pas connu l’époque où son père évoluait au sein de la communauté cap-verdienne, elle se souvient parfaitement du premier concert à l’Olympia de Cesaria Evora. « C’était Angelo Spencer, qui travaille encore avec nous, qui s’occupait de ses tournées. Mais quand elle faisait un Olympia, on y allait tous. Mon frère et moi vendions les CD. Ma sœur s’assurait que tout était bien installé dans les loges. Et s’il n’y avait pas assez de bras, on faisait appel aux cousins et cousines. »

C’est avec le troisième disque de Cesaria Evora, Miss Perfumado, sur lequel figure le fameux « Sodade », que le label prend son envol : 650 000 exemplaires sont écoulés. L’occasion pour la famille Da Silva de s’embourgeoiser un brin. Jusqu’à ce que, au cours des années 2000, l’industrie du disque soit frappée de plein fouet par une crise sans précédent.

José Da Silva quitte alors Pantin pour la rue Lamarck, réduit ses effectifs et son catalogue. « Si mon père a réussi à surmonter la crise du disque, c’est parce qu’il a toujours su s’entourer des bonnes personnes. Il a toujours conclu des partenariats et n’a jamais eu peur de demander de l’aide. »

Le label de la musique cap-verdienne

En 1993, afin de financer le concert de Cesaria à l’Olympia, il n’hésite pas à céder ses droits d’exploitation au label Mélodie, au sein duquel travaille François Post (ce dernier est aujourd’hui à la tête d’Africa Nostra, la société d’édition de Lusafrica). Alors qu’elle est à la fac, Elodie Da Silva profite de son temps libre pour participer au processus de numérisation du label. « Il fallait entrer toutes nos références sur Believe, notre nouveau distributeur numérique, afin qu’elles soient disponibles sur iTunes. Cela devait générer des revenus. »

On parle alors de 250 à 300 références pour le catalogue Lusafrica, outre celles des catalogues Sons d’Africa et Harmonia. Soit plus de 400 références en tout ! Lusafrica est alors le label de la musique cap-verdienne (avec Cesaria Evora et Lura), cubaine (avec Polo Montañez et l’Orquesta Aragón), malienne (avec Boubacar Traoré) et gabonaise (avec Oliver N’Goma et Pierre Akendengué). Sans compter la Guinée ou les Antilles.

Aujourd’hui, c’est au Cap-Vert et au Portugal que le label, qui emploie huit personnes, réalise ses meilleures ventes. « Quand on demande aux gens qui est l’artiste phare de Lusafrica, Cesaria Evora et Oliver N’Goma sont au coude-à-coude. »

Patrimoine numérique

Quand Sony propose à José Da Silva de racheter le label afin de le libérer de ses obligations, celui-ci demande leur avis à ses quatre enfants, qui s’y opposent en bloc. Ainsi, appuyée par son frère aîné, Elodie Da Silva reprend un label qui, en 2016, affiche un chiffre d’affaires de 477 204 euros contre 911 879 euros quatre ans plus tôt. En 2017, le label affiche un CA de 508 000 euros. « Dès que j’ai entrepris de construire notre patrimoine numérique, notre chiffre d’affaires a bondi de 35 % en quelques mois. Et ce travail n’est toujours pas achevé. »

Comme son père, Elodie Da Silva voyage beaucoup, en quête de découvertes musicales. C’est au Kenya qu’elle a déniché Blinky Bill, dernière signature de Lusafrica. « En produisant un artiste kényan et anglophone, nous sortons de notre zone de confort », dit la jeune femme. Pour cette ancienne consultante senior dans une grande agence de conseil, le travail est devenu une passion depuis qu’elle gère un label qu’elle assimile à son patrimoine familial.

« Notre plus grand rêve est de fêter les 60 ans du label. Et cela, dans un contexte où les tentatives de rachat d’un catalogue comme le nôtre vont bon train. En ce qui nous concerne, ce n’est même pas une option. Lusafrica, c’est nous. »


Chronologie

1988 : Naissance du label

1988La Diva aux pieds nus, de Cesaria Evora

1991 : Premier album d’Oliver N’Goma Bane coproduit avec Manu Lima

1992Miss Perfumado, de Cesaria Evora

12 et 13 juin 1993 : Cesaria Evora se produit à l’Olympia pour la première fois

1998 : Quien Sabe Sabe, de l’Orquesta Aragón

1999Café Atlantico, de Cesaria Evora, réalise un record de ventes (environ 800 000 exemplaires)

2000 : Arrivée de Bonga au sein du label

2000Guajiro Natural, de Polo Montañez

2000 : Création de la société d’édition Africa Nostra

2002 : Boubacar Traoré rejoint Lusafrica

2004 : Premier album de Lura, Di Korpu Ku Alma

2004 : Grammy Award du meilleur album world pour Voz d’Amor, de Cesaria Evora

2006Gorée, de Pierre Akendengué

2010Libération, de Fodé Baro

17 décembre 2011 : Décès de Cesaria Evora

2014 : Elida Almeida rejoint Lusafrica

2016 : Elodie Da Silva remplace son père, José, à la direction de Lusafrica

2018 : Création du département de musiques urbaines The Garden

19 octobre 2018 : Premier album de Blinky Bill, Everyone’s Just Winging It and Other Fly Tales

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte