Diplomatie

France : la députée Amal Amélia Lakrafi tisse sa toile au Moyen-Orient et en Afrique

La députée Amal Amélia Lakrafi. © Wikimedia Commons

Discrète et peu connue du grand public, Amal Amélia Lakrafi, élue LREM, tisse sa toile au Moyen-Orient et en Afrique, notamment en Mauritanie.

Certains députés ne rechignent jamais à être sur le devant de la scène. D’autres s’épanouissent en coulisses, comme Amal Amélia Lakrafi. « Elle préfère vous contacter lorsqu’elle se sentira plus en phase avec la lumière d’un tel focus journalistique sur elle », explique son collaborateur, pour justifier sa rétractation après avoir donné un accord de principe pour un entretien.

Pourquoi la députée de La République en marche (LREM) de la 10e circonscription des Français de l’étranger tient-elle tant à la discrétion ? « Elle dit qu’elle n’a rien à vendre. Elle a sans doute beaucoup de choses à dire, avance Ali Soumaré, mais elle préfère d’abord faire ses preuves. » « Je la trouve parfois trop timide. Je l’invite à davantage s’engager », lui conseille le communicant et conseiller régional socialiste d’Île-de-France. « Elle est plutôt discrète et laboure le terrain à la rencontre des Français de sa circonscription », fait valoir, de son côté, un collaborateur parlementaire.

C’est une députée de terrain. Elle est très disponible pour les populations françaises à l’étranger

Force est de constater que Lakrafi enchaîne les voyages. Plus d’une vingtaine depuis son élection, en juin 2017. Le dernier ? Les Émirats arabes unis, du 11 au 16 novembre, avec trois autres députés dans le cadre d’un déplacement du groupe d’amitié qu’elle préside. Au menu : visites de la base militaire française, de la Sorbonne et du musée du Louvre à Abou Dhabi. Une première : ce groupe n’avait auparavant jamais obtenu l’autorisation de se rendre dans le pays, malgré les demandes des prédécesseurs de Lakrafi.

Quelques jours plus tôt, la députée de la commission des Affaires étrangères participait au Salon du livre francophone de Beyrouth, au Liban, peu après un déplacement en Angola. « C’est une députée de terrain. Elle est très disponible pour les populations françaises à l’étranger », note la députée LREM Alexandra Valetta Ardisson. « Elle a une connaissance parfaite de son territoire, en lien avec toutes les ambassades », estime de son côté Mustapha Laabid, de LREM, président du groupe d’amitié France-Maroc.


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Frapper aux bonnes portes

Depuis juin dernier, Lakrafi multiplie aussi les questions écrites concernant les préoccupations de ses électeurs. Walid el-Dahouk, militant PS installé au Liban, nuance : « J’ai reçu dix courriels de sa part ­pendant les ­législatives. Plus que deux ensuite. Son bilan est pour le moment négatif. Elle a promis beaucoup de choses et on n’a rien vu. Plusieurs dossiers ouverts n’avancent pas trop, comme la Caisse des Français de l’étranger. » « Elle n’a pas vraiment le temps de voir tous les pays, elle saute d’avion en avion, et tous ses déplacements sont calés par le consulat », observe son amie Habiba Bigdade, adjointe au maire PS à Nanterre, ville où Lakrafi réside.

Conséquence : l’élue est peu présente à l’Assemblée. Le site nosdéputés.fr la classe parmi les parlementaires les moins actifs. Certains s’interrogent sur sa ­stratégie. « C’est un peu ridicule de faire du terrain sur une circo de 49 pays qui va être redécoupée », estime un député, qui ­soupçonne Lakrafi de se constituer un solide carnet d’adresses dans ces pays en vue d’un retour dans le privé en 2022, si elle ne se représentait pas ou si elle n’était pas réélue. Soumaré a un autre avis : « Je pense qu’elle fait du terrain pour être réélue. Elle a conscience qu’il faut construire une relation de proximité et elle a compris les fondamentaux de la vie ­politique. »

Femme de réseaux

Lakrafi, 40 ans, prouve très tôt qu’elle sait frapper aux bonnes portes. Lorsqu’elle dépose sa candidature dans l’une des zones les plus convoitées à LREM, elle contacte l’influente Bariza Khiari. « Je lui ai conseillé de travailler sa circonscription, mais c’est épuisant », explique cette proche d’Emmanuel Macron.

Femme de réseaux, Lakrafi, Franco-Marocaine née à Casablanca, arrivée en France à l’âge de 2 ans, rejoint le Cercle Eugène-Delacroix dès sa création, en 2014, à l’invitation de son président, Salah Bourdi. L’association vise à promouvoir l’amitié entre la France et le Maroc. Lakrafi est alors la seule non-élue membre de l’association. L’année suivante, elle participe au Forum méditerranéen des jeunes leaders au Maroc. À l’époque, Lakrafi est chef d’entreprise, spécialisée dans la sécurité informatique.

Spécialiste de cybersécurité

Diplômée de l’Institut national des Hautes Études de la sécurité et de la justice (INHESJ), cette fan de sport extrême est aussi commandante de réserve à la Réserve citoyenne cyberdéfense. « Elle n’a pas eu un parcours linéaire, elle n’est pas née avec une cuillère en argent dans la bouche. Elle mérite tout notre respect », se félicite Mjid El Guerrab, député (Libertés et Territoires) de la 9e circonscription des Français de l’étranger. « Sa candidature aux législatives était un coup de poker », assure Khadija Gamraoui, conseillère régionale Les Républicains (LR) en Île-de-France et secrétaire générale du Cercle Delacroix, qui compte aujourd’hui plus de 250 élus franco-marocains.

Son entourage ne tarit pas d’éloges à son sujet. « Extrêmement attachante et une vraie ­bosseuse » pour Gamraoui, « très dynamique, très accessible et très consciencieuse » pour Habiba Bigdade. « Professionnelle et compétente » pour le député LREM franco-sénégalais Jean-François Mbaye, qui salue « sa rigueur et son abnégation ». « Méthodique, a tout de suite compris le rôle d’un député », renchérit l’ex-député PS François Loncle, spécialiste du Sahel, pour qui c’est « l’une des révélations de cette législature. Elle est directe, ne s’embarrasse pas des protocoles ».

L’élue aurait ses entrées à Matignon, avance-t-on depuis qu’elle a accompagné le Premier ministre, Édouard Philippe, au Maroc, les 15 et 16 novembre 2017. Mais un proche parmi les proches du chef de l’État, joint par JA, n’a jamais entendu parler d’elle. Et de nombreux députés, membres de l’opposition, ne la connaissent que de nom. Serait-elle plus célèbre en Afrique ?


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Voyages en Mauritanie

Son expérience dans le privé lui a ouvert des portes en Côte d’Ivoire. Cinq mois avant son élection, elle participe au Salon de défense ShieldAfrica, à Abidjan, et rencontre Hamed Bakayoko, aujourd’hui ministre de la Défense. « Elle a ses entrées depuis longtemps et directement auprès d’Alassane Ouattara, confie, admiratif, un bon connaisseur du pays. Elle a accès à des réseaux auxquels j’ai moi-même eu du mal à accéder ! » Depuis son élection, la députée s’est spécialisée sur le Sahel. Rapporteure du groupe de suivi du G5 Sahel à la commission des Affaires étrangères, elle collectionne les voyages en Mauritanie.

Le 31 décembre dernier, elle accueille à Atar, dans le désert sahélien, les premiers avions de tour-opérateurs français, de retour après sept ans de zone rouge. On la voit aussi du 26 au 29 novembre 2017, à l’invitation des autorités. C’est à cette époque que se constitue le Groupe de liaison des amis de la Mauritanie (Glam). Présidée par François Loncle, l’association regroupe des élus et personnalités de tous bords qui promeuvent les intérêts mauritaniens dans l’Hexagone. « Les parlementaires doivent également jouer un rôle diplomatique », justifie François Mbaye, membre du Glam.

En mai dernier, avec le député LREM Jacques Maire, Lakrafi rencontre le président Aziz – après un crochet par le Tchad – pour évoquer l’initiative inter­parlementaire Sahel. Celle-ci « a pour vocation de permettre aux parlementaires des pays du Sahel de mieux s’approprier les enjeux migratoires, de développement et sécuritaire du G5 Sahel », écrit Maire sur son site. Un sommet interparlementaire se tient le 13 décembre à Paris. « Elle a très vite compris que le G5 Sahel est un élément clé : ou ça réussira et le Sahel s’en sortira, ou alors ça échouera et on retombera dans les pires dangers », décrypte Loncle. « Elle a un rapport très décomplexé à l’Afrique. Elle n’émet aucun jugement de valeur, a une façon de parler assez cash », estime Maire, ex-cadre du ministère des Affaires étrangères.

Mohamed Ben Salmane, lundi 9 avril 2018 à paris, après son entretien avec le Premier ministre français. © Francois Mori/AP/SIPA

« Fan de Mohamed Ben Salman »

Lakrafi garde aussi un œil vigilant sur le Moyen-Orient. « Elle a sollicité l’avis ­d’experts en géopolitique », note un ­spécialiste de la région, qui a été consulté. Mais, juge un pilier de la majorité, Lakrafi « semble très fan de Mohamed Ben Salman ». Avec une délégation de ­parlementaires, la députée s’est ­déplacée en Arabie saoudite en juin dernier. Sans émettre la moindre parole publique sur la situation au Yémen. « Le but était de ­parler de ­l’émancipation des femmes dans ce pays et de voir où ça en est concrètement », plaide Valetta Ardisson, l’une des ­participantes.

Alors qu’une trentaine de députés ­réclament l’ouverture d’une commission d’enquête parlementaire sur les ventes d’armes de la France aux ­belligérants du conflit, Lakrafi se tient à distance de telles démarches. « Elle est plutôt adepte de la realpolitik, observe Maire. Elle incarne cette ­génération de nouveaux députés qui n’ont peut-être pas l’ensemble des codes de la diplomatie, mais qui ont une forme de proximité et une compréhension ­immédiate des enjeux. » L’heure du ­nouveau monde aurait-elle sonné ?


Circonscription transcontinentale

Huit mille kilomètres, de l’Afrique du Sud à la Syrie, en passant par le Bénin, l’Égypte et le Yémen… La circonscription d’Amélia Lakrafi est l’une des plus vastes de France. Et 150 000 inscrits sur les registres consulaires, dont 50 % de binationaux. Le Liban (22 000) et les Émirats arabes unis (20 600) sont les deux pays où résident le plus de Français.

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