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Cet article est issu du dossier «Démission de Bouteflika : les six semaines qui ont ébranlé l'Algérie»

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Diplomatie

Lakhdar Brahimi : « En Algérie, personne ne conteste vraiment Bouteflika »

Lakhdar Brahimi, ancien ministre des Affaires étrangères algérien. À l'Unesco (Paris), le 28 novembre 2018. © Vincent Fournier/JA

L’enjeu de la présidentielle de 2019 dans son pays, Donald Trump, le multilatéralisme, le conflit israélo-palestinien, la Syrie, la Libye, l’Iran… L’ex-ministre des Affaires étrangères livre sa vision d’un monde en pleine ébullition.

«Apartheid en Israël », « Salamé entravé en Libye », « Khashoggi-Ben Barka, même deuil impossible »… Lakhdar Brahimi ne mâche pas ses mots sur les crises en cours. L’ancien ministre algérien des Affaires étrangères (juin 1991-février 1993) s’exprime aussi – ce n’est pas fréquent – sur sa relation avec Abdelaziz Bouteflika et sur l’enjeu de la présidentielle d’avril 2019 dans son pays.

Sur les convulsions au Moyen-Orient, l’ex-médiateur de l’ONU et de la Ligue arabe en Syrie (août 2012-mai 2014) sait de quoi il parle. Au sein de trois centres de recherches – l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri), le Global Leadership Foundation (GLF) de Frederik De Klerk et les Global Elders, fondés par Nelson Mandela –, Lakhdar Brahimi, 84 ans, continue d’aiguiser son regard d’« optimiste forcené ».


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Jeune Afrique : Le monde n’a jamais paru aussi instable que depuis l’élection de Donald Trump. Est-il dangereux ?

 

Lakhdar Brahimi : Je n’oserais pas dire cela du président des États-Unis. Je m’arrêterais à ce constat que le président de la première puissance mondiale est imprévisible et inquiète en réalité plus ses amis que ses ennemis… ou disons autant ses amis que ses ennemis. Il est quand même préoccupant que l’Europe tout entière ne sache plus quoi faire.

Retrait de l’Unesco, du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, rejet de la CPI, fin du financement de l’UNRWA… Y a-t-il chez Donald Trump et son conseiller John Bolton une volonté méthodique de casser tous les instruments du multilatéralisme ?

En réalité, il y a un refus total de se plier aux lois qui régissent un multilatéralisme acceptable pour les 192 autres membres de l’ONU. Avant Trump, on appelait cela l’exceptionnalisme américain. Trump va un peu plus loin. L’exceptionnalisme ne s’accommode pas de cette organisation selon laquelle tous les membres de l’ONU sont égaux. L’exceptionnalisme n’accepte pas que des décisions qui n’ont pas été soutenues par les États-Unis lui soient quand même imposées. Quant à Bolton, il n’a pas dit qu’il fallait dissoudre l’ONU, mais lui enlever dix étages.

Il l’a vraiment dit ?

Oui, en tant qu’ambassadeur à l’ONU. « I would like to take these ten floors off », avait-il dit en arrivant. Vu de Washington, l’ONU ne peut pas prendre des décisions qui ne plaisent pas aux États-Unis. Elle devrait faire ce que les États-Unis exigent. Maintenant, l’UNRWA, c’est quelque chose de particulier. Ce n’est pas la décision des Américains, c’est celle d’Israël mise en œuvre par les Américains.


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Depuis que l’UNRWA a été créée, Israël veut faire disparaître l’idée de réfugiés, de gens qui ont été chassés et qui peuvent avoir des droits en Palestine. Pour faire disparaître cette idée sur la scène internationale, les Israéliens pensent qu’il faut commencer par faire disparaître l’organisation qui s’occupe des réfugiés. Je me demande si les Américains comprennent bien de quoi il s’agit.

Après la reconnaissance par les Américains de Jérusalem comme capitale de l’État hébreu, pensez-vous que la paix est encore possible entre Israéliens et Palestiniens ?

Demain, le mois prochain, l’année à venir, ce n’est pas possible. Israël est beaucoup trop fort. C’est même la principale puissance du Moyen-Orient ! Avec une économie florissante, très certainement la première armée de la région et l’une des cinq premières au monde… Israël est dirigé par des gens qui appartiennent à l’extrême droite et qui ne voient pas pourquoi ils feraient des concessions. Si vous pouvez tout avoir, pourquoi partager ?

Quand les Européens prennent leur bâton de pèlerin pour aller prêcher les droits de l’homme, ils ne sont pas très crédibles

Au sujet des réfugiés palestiniens, Ben Gourion aurait dit : « Les vieux mourront et les jeunes oublieront. » Les vieux sont morts, mais les jeunes n’ont pas oublié. Regardez cette jeune fille, Ahed Tamimi. Elle a 16 ans et elle n’a pas oublié. À terme, des Palestiniens diront : « L’an prochain à Jérusalem », comme les Juifs l’ont dit pendant des siècles. Ce qu’il y a de triste, c’est que les idées de justice, de droits de l’homme et de droit international sont bafouées par les Israéliens et ignorées avec mépris par les Américains, et par le reste du monde, notamment les Européens. Quand les Européens prennent leur bâton de pèlerin pour aller prêcher les droits de l’homme et le droit international, ils ne sont pas très crédibles.

N’y a-t-il pas une différence tout de même entre Washington, qui cherche une solution à un seul État, et Paris, qui prône une solution à deux États ?

Oui, mais prôner en sachant que cela ne se fera pas… puis ignorer quand même les droits de l’homme. Diable ! Et la loi qui vient d’être votée en Israël en juillet… Cela vous amusera de savoir que nous étions avec Barack Obama, Kofi Annan, Mary Robinson et d’autres pour célébrer le centenaire de Mandela, et donc la fin de l’apartheid, lorsque nous avons appris la création d’un nouvel État d’apartheid en Israël. A-t-on lu des déclarations disant : « On va rompre avec cet État comme on a rompu avec l’Afrique du Sud » ? En 1948, le Premier ministre sud-africain Malan avait inscrit dans la loi ce système fondé sur le racisme et la discrimination. Ce fut l’apartheid. Et, en juillet dernier, Netanyahou a fait passer en Israël une loi qui rend l’apartheid légal et public.

Benjamin Netanyahu à Jérusalem, le 14 juillet 2015. © Ahikam Seri/AP/SIPA

Vous voulez dire qu’il y a un apartheid entre les Juifs et les Arabes israéliens ?

Oui, absolument. Et plus largement, un apartheid entre les Juifs et les autres. Avez-vous vu des chefs d’État se réunir et s’élever contre cela ?

Par une alliance stratégique avec Israël et l’Arabie saoudite, Donald Trump s’est donné pour objectif de faire tomber le régime iranien. Peut-il y arriver ?

Les États-Unis ont une alliance stratégique avec Israël, mais pas avec l’Arabie saoudite. Au Conseil de sécurité de l’ONU, à chaque fois qu’ils entendent le mot « Israël », les Américains mettent automatiquement leur veto. Ils ne demandent même pas de quoi il s’agit. Ils disent : « Veto » !


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Sauf du temps de Barack Obama…

Oui, mais une seule fois, à la fin de son second mandat, en décembre 2016. Les Américains ont des relations privilégiées avec les Saoudiens, mais pas plus. Et les Saoudiens sont maintenant en train de se rapprocher d’Israël dans l’espoir qu’Israéliens et Américains règlent leur problème avec l’Iran. Le problème de voisinage est réel. L’Iran, fort de ses cinq mille ans d’histoire et de ses 100 millions d’habitants, affirme être une grande nation dans cette région et dit : « Nous voulons être considérés pour ce que nous sommes.”

En 2003, Bush Junior livre l’Irak à l’Iran. Les Américains disent : « On vous débarrasse de votre grand ennemi, Saddam Hussein. » Et les Iraniens répondent : « Merci beaucoup. » Le contrôle de l’Irak obtenu, ils disent désormais : « Nous ne sommes pas seulement un pays important dans la région, mais le plus important. Nous voulons être traités comme tel. » Et les Iraniens demandent aujourd’hui que soient prises en compte les « nouvelles réalités dans la région ». Syrie, Yémen, Irak… On ne peut pas régler ces trois problèmes sans l’Iran.

Quand les Israéliens affirment que l’Iran est une menace existentielle, ils savent très bien que ce n’est pas vrai

Quand les Israéliens affirment que l’Iran est une menace existentielle, ils savent très bien que ce n’est pas vrai. Un jour, un ambassadeur israélien dans un grand État européen a dit à des amis : « Ahmadinejad, c’était très bien. Il déclarait tous les matins qu’il voulait détruire Israël, et on rigolait un coup. Ce Rohani qui envoie des messages à chacune de nos fêtes religieuses, qu’est-ce qu’on va faire avec ce type-là ? » En réalité, Américains et Israéliens peuvent contenir l’Iran tel qu’il est. Ils sont sincères quand ils veulent diminuer son influence dans la région, mais ça n’ira pas plus loin.

Donald Trump n’arrivera donc pas à faire tomber le régime ?

J’en doute. Souvent, quand on menace un régime, on le renforce, parce qu’il y a aussi des Iraniens qui tiennent à leur souveraineté nationale [sourire].

Et vous ne croyez pas à un conflit entre Israël et l’Iran ?

Non. Il me semble que les Iraniens n’en veulent pas. Et il me semble que Netanyahou a suffisamment d’informations et de qualités d’homme d’État pour ne pas partir à l’aventure lui-même. Cela ne le gênerait pas si les Américains y allaient à sa place. Mais lui-même, non.

Le président iranien Hassan Rohani, le 17 novembre 2018. © AP/SIPA

Avec ce soutien américain, les Saoudiens ne se croient-ils pas tout permis, jusqu’à l’assassinat d’un journaliste dans leur consulat d’Istanbul ?

J’ai l’impression que les Saoudiens pensent que l’arrivée de Trump a rétabli une alliance devenue soft avec Obama.

Avez-vous été choqué par les rencontres du prince héritier Mohammed Ben Salman avec tous les grands de ce monde au G20 de Buenos Aires ?

L’assassinat de Jamal Khashoggi a ­choqué le monde entier. Les incohérences des ­positions exprimées tour à tour par les ­responsables saoudiens posent énormément de problèmes. Je suis sûr que les Saoudiens se rendent compte que des explications vont continuer à leur être demandées. Avec quelles ­conséquences finales ? Je n’en sais rien.

Comprenez-vous que Donald Trump puisse dire : « Je ne veux pas sanctionner l’Arabie saoudite à la suite de cette affaire car je ne veux pas ruiner l’économie mondiale » ?

Moi, par principe, je n’aime pas beaucoup les sanctions. L’affaire Khashoggi me rappelle un peu l’affaire Ben Barka en 1965. Khashoggi n’a pas été enlevé, il a été invité mais n’est jamais ressorti… Ben Barka a été enlevé à Paris devant la brasserie Lipp, et, jusqu’à présent, on ne sait pas ce qui lui est arrivé exactement.


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J’ai assisté au cinquantenaire de la disparition de Ben Barka à Rabat. J’y ai participé parce que Ben Barka était un ami. Et la question qu’on a tous posée là-bas [aux autorités marocaines], c’est : « Maintenant, c’est fini. Dites-nous un petit peu ce qui est arrivé, qui a fait quoi, pour que nous puissions faire notre deuil, pleurer un bon coup et passer à autre chose. » Et c’est en ces termes que le problème se pose à nos amis saoudiens.

Et quelle a été la réponse des autorités marocaines à votre démarche ?

Ce n’était pas une démarche. Il y a eu une manifestation publique avec Abderrahmane Youssoufi. Le roi a envoyé un message dans lequel il disait toute la sympathie et le respect que lui et sa famille avaient pour… Mais il n’a rien dit au sujet de ce qui est arrivé à Ben Barka.

La Syrie est-elle un problème insoluble ?

Non, il n’y a pas de problème insoluble. C’est un problème difficile à l’origine, et qu’on a rendu de plus en plus difficile. Pratiquement tout ce qu’on fait a contribué à le rendre plus difficile. Pour dire les choses en peu de mots, l’analyse de départ était erronée. On a cru que c’était comme en Tunisie et en Égypte. Qu’en quelques semaines, le régime tomberait. Et on n’a pas vu que c’était différent, car on n’a pas vu une chose très simple, que les gens qui connaissent bien la Syrie savent. En Tunisie et en Égypte, tout le pays a bougé. Pas en Syrie.

Ceux qui connaissent le pays vous auraient dit : « Lorsque vous aurez un mouvement irréversible à Alep et à Damas, dans ces deux grandes villes, là, oui, le régime sera en danger. » Ce n’est pas arrivé. À Damas, il y a eu des petites manifestations, locales, parce que les gens avaient peur. Et à Alep, rien. Et on a décidé que le régime allait tomber la semaine suivante.

Maintenant, vous avez deux pays qui ont de l’influence en Syrie : la Russie et l’Iran

Maintenant, vous avez deux pays qui ont de l’influence en Syrie – la Russie et l’Iran – , un troisième pays qui a une présence – la Turquie – et un quatrième pays avec une présence militaire importante, mais qui n’a pas une idée précise de ce qu’il veut – les États-Unis. On parle de la France comme étant présente ou voulant être présente militairement, mais je ne sais pas ce qu’il en est. Dans tous les cas, les quatre pays qui sont là-bas ne se parlent pas. Des armées étrangères se trouvent dans un même pays et ne se parlent pas !

Avec votre successeur, Stefan de Mistoura, l’ONU a proposé la mise en place d’un comité constitutionnel pour organiser à terme des élections. Vous y croyez ?

Pas dans l’immédiat. De Mistoura est parti. Son successeur, un Norvégien, prend ses fonctions ce mois-ci ou au début de janvier. Guterres et lui vont-ils arriver avec des idées nouvelles ? De toute façon, celles-ci ne tombent pas du ciel. Il faudrait que ceux qui ont de l’influence soient à l’écoute ou, encore mieux, proposent eux-mêmes des idées. Je pense à l’Iran, la Russie, la Turquie… Je ne sais pas si la réunion récente à Istanbul entre Merkel, Macron et Erdogan a produit quelque chose.

Les Russes et les Iraniens ont la main ?

Oui, c’est sûr.

Et le régime Assad va se maintenir ?

Le régime se maintient. Une fois la paix revenue, va-t-on faire comme si rien ne s’était passé ? Assad et son régime vont-ils continuer comme ils l’ont toujours fait ? Ou bien va-t-il y avoir quand même quelques changements ? Diable ! Des centaines de milliers de personnes sont mortes. La moitié de la population a été déplacée, des villes entières ont été détruites… On ne va pas faire comme si rien de tout cela ne s’était passé !

Vous croyez à des élections libres, un jour, en Syrie ?

Pendant un certain temps, les élections ont été regardées comme une solution magique. Ce n’est pas vrai. Les élections servent un projet déjà en place.

L'envoyé spécial pour l'ONU en Libye Ghassan Salamé (à g.) et le président du Conseil italien Giuseppe Conte, mardi 13 novembre 2018 à Palerme. © Antonio Calanni/AP/SIPA

À la conférence de Palerme sur la Libye le mois dernier, les tensions étaient vives entre l’Égypte pro-Haftar et la Turquie pro-Sarraj, qui a finalement claqué la porte. Ces rivalités entre parrains ne risquent-elles pas de faire échouer toute solution ?

À Palerme, les rivalités ont éclaté au grand jour, mais elles existaient déjà avant. La Libye a été l’objet d’une intervention militaire étrangère très mal ficelée, très mal conçue, très mal exécutée… À tel point qu’on se demande pourquoi elle a eu lieu. Maintenant, vous avez un envoyé spécial du secrétaire général, Ghassan Salamé, qui connaît très bien la situation, qui est bien accepté par tous les partenaires, mais qu’on ne laisse pas travailler à cause de toutes ces interventions et de tous ces parrainages.


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Que font ces gens là-bas ? Pourquoi Erdogan, un autre chef d’État du Moyen-Orient, l’Italie ou même la France parrainent-ils X ou Y ? Pourquoi ne laisse-t-on pas travailler Ghassan Salamé, à qui tout le monde fait confiance et proclame son ­soutien ? Les parrains, comme vous dites, n’ont aucune considération pour l’intérêt national de la Libye. Ils ont des petits intérêts très particuliers. Et comme ces intérêts sont contradictoires, on ne règle pas les problèmes, on les complique. Si on appliquait à la Libye ce qui a été fait pour le Liban lors de la conférence de Taef, on obtiendrait le même succès.

Voilà six ans que l’armée française est déployée au Sahel. Est-elle en train de s’y enliser ?

Les Français ne sont pas en train de s’enliser, mais je suis sûr qu’ils savent que le processus sera long et difficile. Ramtane Lamamra [ancien ministre algérien des Affaires étrangères] a dirigé une négociation patiente et difficile qui a abouti à l’accord d’Alger. C’est l’application de cet accord qui traîne un peu et qui est difficile. Mais la prétendue communauté internationale a des attitudes très naïves. Croyez-vous possible de détruire un pays en six mois et de le reconstruire en trois ? Pour le reconstruire, il faudra soixante ans ! Quand on fait deux pas en avant en faisant seulement un pas en arrière, c’est déjà pas mal, car, parfois, on fait trois pas en arrière… Les Maliens ont quand même une responsabilité très importante dans la reconstruction de leur pays.

Qui l’a détruit, ce pays ?

Les Maliens ont certainement joué un rôle, il n’y a pas de doute. Les relations entre le Nord et le Sud n’ont jamais été réglées. C’est le Sud qui gouverne, et les gens du Nord estiment être privés du minimum de droits auquel il est légitime d’aspirer. Cela ne date pas de cinq ou six ans.

Nous-mêmes, Algériens, sommes intervenus pour rapprocher les gens du Sud et les gens du Nord du Mali

Nous-mêmes, Algériens, et moi-même, alors ministre des Affaires étrangères, sommes intervenus pour rapprocher les gens du Sud et les gens du Nord. À chaque fois, les accords n’ont pas été appliqués jusqu’à leur terme. C’est un peu la même situation qui se poursuit. Les étrangers aussi doivent être patients.

En 2015, c’est vrai, l’Algérie s’est beaucoup impliquée politiquement dans l’accord d’Alger. Mais comment expliquez-vous qu’aujourd’hui elle refuse de participer aux réunions de soutien au G5 Sahel ?

Je préfère ne pas en parler, car je ne connais pas suffisamment les tenants et aboutissants. Mais l’Algérie a une conception très stricte de la souveraineté. Nous refusons que qui que ce soit intervienne dans nos affaires et nous nous interdisons d’intervenir dans les affaires de qui que ce soit.


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Je crois aussi qu’il est écrit dans la dernière version de notre Constitution que l’armée n’intervient pas en dehors de ses frontières. L’Algérie ne veut même pas participer aux missions de la paix. Quand j’étais émissaire de l’ONU, j’ai plaidé pour qu’elle le fasse – cela aurait été bien pour l’ONU et pour elle – , mais elle a toujours refusé. Sur ce sujet, aucun compromis n’est possible.

Dans votre pays, la présidentielle approche, et le dernier rapport de l’ICG prévoit une crise majeure en 2019. Cette crise est-elle ­évitable ?

Moi, je ne prévois pas de crise. Je ne crois pas qu’il y aura une crise majeure en 2019 ni en 2020. Récemment, j’ai voyagé un petit peu à l’intérieur du pays et j’ai l’impression que l’Algérie se porte plutôt bien. Les gens politiquement corrects disent que le président ne devrait pas se présenter pour un cinquième mandat. Mais moi, ce que j’entends, c’est que la plupart des personnes qui veulent être candidates précisent aussitôt : « À condition que Bouteflika ne se présente pas. »

En fait, au Maghreb, le bât qui blesse, c’est la Libye, c’est à la Libye qu’on a mal

Le président n’est pas vraiment contesté en Algérie, ni par la classe politique ni par la population. Les gens lui sont profondément reconnaissants d’avoir restauré la paix après la décennie noire et reconstruit les infrastructures. La décennie noire n’a pas seulement été marquée par des dizaines de milliers de morts. Il y a eu aussi des destructions terribles. L’électricité, les usines, les écoles… Tout cela a été reconstruit. Récemment, j’ai été du côté de mon bled, à 100 km au sud d’Alger. Avant, j’y allais à dos de mulet ou à pied. Maintenant, il y a une route goudronnée… Pratiquement chaque maison est raccordée à l’électricité et au gaz. Et il y a des écoles partout. Un jour, en parlant avec un Tunisien, je me plaignais de l’état du Maghreb, et il m’a répondu : « C’est quand même mieux qu’au Machrek. » En fait, au Maghreb, le bât qui blesse, c’est la Libye, c’est à la Libye qu’on a mal.

Vous qui êtes proche du président Bouteflika, pensez-vous qu’il doit être à nouveau candidat ou pas ?

Je n’ai pas d’avis là-dessus, surtout pas maintenant. Je ne veux absolument pas être cité, ni dans un sens ni dans l’autre. Cela fait un an que je ne l’ai pas vu. J’ai une très grande confiance en lui et une très grande amitié pour lui. Et ce n’est pas depuis un bureau de l’Unesco à Paris que je vais pontifier sur l’avenir de mon pays.

Simplement, le secrétaire général sortant du FLN a dit à la fin d’octobre que le président serait à nouveau candidat. Ensuite il a admis…

… qu’il n’en savait rien [rires]. Je préfère ne pas commenter ces histoires-là.

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