Politique

[Tribune] Le Maghreb, la misère de la recherche française

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Professeur agrégé, éditeur et chercheur en histoire du monde arabe contemporain.

Des étudiants à la Sorbonne, à Paris. © MICHEL EULER/AP/SIPA

En France, les études maghrébines sont en déliquescence depuis les indépendances, suscitant ainsi une méconnaissance de la zone, selon le professeur Daoud Riffi.

Interrogé par le journaliste français Alain Duhamel sur les malentendus entre la France et le Maroc dus à une méconnaissance mutuelle, le roi Hassan II répliqua, avec son sens de la repartie légendaire : « On vous connaît mieux que vous ne nous connaissez. […] On connaît votre grammaire, votre langue, votre histoire, votre société. Vous ne connaissez rien de nous : c’est à vous de le faire maintenant. Il faut renverser la vapeur. » Au-delà de la petite phrase, ce constat d’il y a vingt-deux ans garde toute sa pertinence.

En France, les études maghrébines sont en déliquescence depuis les indépendances. En quittant le Maghreb, l’ancien colonisateur en a abandonné les objets de recherche. Langues, histoire, islamologie, sociologie, politologie… dans toutes ces disciplines, les études maghrébines subissent la déshérence intellectuelle. L’Afrique du Nord contemporaine, celle des deux derniers siècles, nous devient inconnue.

L’ancienne puissance coloniale ne connaît plus cet espace qu’elle a occupé des décennies durant

Des carences importances

Cet abandon est visible à deux niveaux : celui de l’offre en formations-recherches supérieures et celui des productions éditoriales. La recherche d’abord : quel constat un étudiant français désireux de connaître l’histoire du Maghreb contemporain fait-il ? Qu’en dehors de Paris il ne trouvera ni professeur spécialiste ni chaire d’enseignement. Le Moyen-Orient médiéval, qui compte de nombreux chercheurs, est plus accessible que le Maroc du XIXe siècle.

Quelques chiffres résument les carences. En 2010, sur les treize historiens français du Maghreb, sept sont spécialistes de la guerre d’Algérie ou de l’armée coloniale, quatre de l’Algérie coloniale, un de la Tunisie et un du Maroc. En somme, le Maghreb et son histoire se résumeraient à l’Algérie coloniale. Que conclure ? Recherche et enseignement en histoire du Maghreb contemporain ne sont pas assurés à l’université française. L’ancienne puissance coloniale ne connaît plus cet espace qu’elle a occupé des décennies durant.


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Des travaux inestimables sans suite

Une solide tradition héritée de la colonisation existait pourtant. L’orientalisme, bien qu’inféodé généralement à la politique coloniale, a offert une production considérable en islamologie, langues, sociologie et histoire. Durant plus d’un demi-siècle, les études de grande qualité se sont multipliées, des pans entiers de la civilisation du Maghreb se révélant : traductions d’historiens maghrébins, monographies sur des confréries ou des saints, etc.

Ces travaux inestimables n’ont pas trouvé de suite une fois les indépendances actées : la France s’est intellectuellement détournée de ses anciennes colonies d’outre-rive. Son intérêt pour le monde arabe la fait se tourner aujourd’hui plus volontiers vers le Moyen-Orient.

La création annoncée d’une chaire d’histoire du Maghreb contemporain à Sciences-Po Paris est un beau signe, mais insuffisant. La chaire est réservée au cercle restreint des étudiants de cette prestigieuse école, parisienne une fois de plus.

Des villes comme Lille ou Lyon devraient offrir des équivalents. Outre les nombreux ­étudiants issus des immigrations ­postcoloniales – en quête de connaissances sur leurs pays ­d’origine –, c’est l’ensemble de la société ­française qui profiterait d’une meilleure connaissance du Maghreb contemporain.

Que lire si l’on veut découvrir l’histoire du Maghreb des deux derniers siècles ?

Peu de spécialistes, peu d’études de qualité

Ce désengagement universitaire se traduit dans les productions éditoriales : pas ou peu de spécialistes, donc peu d’études de qualité. Que lire si l’on veut découvrir l’histoire du Maghreb des deux derniers siècles ? Hormis les travaux sur l’Algérie, plus nombreux donc, une seule grande synthèse, de près de cinq décennies d’âge, par l’historien marocain Abdallah Laroui… et quelques rares histoires du Maroc.

Mais que sait-on, en France, sur les courants et circulations d’idées dans le Maghreb du XIXe siècle, sur ses grandes figures, leurs relations avec le reste du monde musulman et leurs écrits ? Hormis Ibn Khaldoun, quel Maghrébin a trouvé grâce aux yeux des traducteurs français ? Triste constat, enfin : pas un auteur français postérieur à 1962 n’est cité en bibliographie d’études maghrébines de qualité publiées dans le monde anglo-saxon…

Un tel abandon interroge. Les récentes polémiques autour de l’enseignement de la langue arabe en France témoignent de cette somme d’ignorances cumulées depuis des décennies. Rappelons-le : la méconnaissance est mère des suspicions les plus tragiques et des pires choix politiques. Il est donc temps, plus que jamais, de « renverser la vapeur ».

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