Société

[Tribune] Djinn, levez-vous !

Par

Fouad Laroui est écrivain.

Minaret de la mosquée Zitouna, à Tunis.

Minaret de la mosquée Zitouna, à Tunis. © Citizen59/Wikimedia Commons

Dans le sud des Pays-Bas, une mère d’origine marocaine a été jugée coupable d’avoir maltraité pendant des mois son fils, au prétexte de chasser de son corps le djinn qui y demeurait. Cette histoire de djinn est une illustration du malheur historique de l’Islam, selon Fouad Laroui.

Il devait en faire une drôle de tête, le brave juge batave, confronté pour la première fois de sa carrière à une affaire d’esprit frappeur. Cela s’est passé l’autre jour à Roermond, dans le sud des Pays-Bas. On y jugeait une mère d’origine marocaine coupable d’avoir maltraité pendant des mois son fils au prétexte de chasser de son corps malingre le djinn qui y avait élu demeure.

Avant de chausser les galoches malodorantes de Houellebecq et de couiner que tout cela, ce sont niaiseries de musulmans, ces sectateurs de la religion « la plus c… », oyez une anecdote.

Fantômes, sorciers et farfadets

Il y a trois ans, alors que je visitais la maison de George Sand à Nohant, la guide – une dame accorte des environs – me révéla, à propos de rien :

– Monsieur, c’est que ça revient, dans la région.

Je hochai la tête, l’air d’avoir compris, alors que je n’y avais entravé que pouic. Pendant le déjeuner, un médecin local éclaira ma lanterne. La brave dame me parlait de revenants. Elle allait pourtant à la messe tous les dimanches, me dit-il.

– Et ils sont beaucoup à croire que ça revient, dans le Berry ?, m’étonnai-je.

– Plus qu’on ne le croit, répondit-il, philosophe. À Paris, on se moque des Africains et de leurs sorciers, mais nos braves Berrichons voient des fantômes partout.

Quant à mes étudiants irlandais, un sur deux croit en l’existence des leprechaun, ces farfadets qui passent leur temps à tourmenter les êtres humains. Les Anglais se moquent des Irlandais. Ils savent, eux, que les seuls vrais ectoplasmes sont ceux qui hantent les châteaux des Écossais.

Désenvoûtement

Revenons à nos chimères. Or donc Anouar, 9 ans, est possédé par un djinn. Qui dit cela ? L’imam du coin – imam autoproclamé car s’il y a bien un titre qui n’est décerné par personne, c’est bien celui-là. On se demande pourquoi Amina, 39 ans, divorcée, d’allure moderne (tailleur blanc, chignon impeccable, ni voile, ni niqab) et qui a grandi dans la banlieue d’Utrecht – pourquoi diable Amina a-t-elle cru aux élucubrations de l’imam ?

Les premiers philosophes musulmans avaient correctement interprété le djinn comme simple métaphore de nos instincts, des plus vils aux plus nobles

Mais c’est ainsi. Lorsque Anouar a commencé à avoir des crises d’épilepsie, l’imam a recommandé de le désenvoûter. Et comment mieux le désenvoûter, je vous le demande, que de priver l’enfant de nourriture et de sommeil et de lui f… de solides raclées ? L’hôpital est au coin de la rue et les médecins néerlandais sont les meilleurs du monde – mais ce sont des mécréants, non ? Aaaaalors ?

Niaiserie et bigoterie

Alors, deux mois de prison ferme pour la mère indigne qui s’efforce aujourd’hui de récupérer son fils avec l’aide d’un avocat – tiens, où est passé l’imam ? J’aurais bien voulu rencontrer Amina et la rééduquer. On peut être musulman et ne pas croire en l’existence réelle des esprits.

Les premiers philosophes musulmans avaient correctement interprété le djinn comme simple métaphore de nos instincts, des plus vils aux plus nobles. Eux connaissaient les Grecs antiques et savaient que le daemon de Socrate n’était qu’une figure de son pressentiment. L’instinct, l’intuition qui nous fait faire ceci et pas cela, c’est le daemon. C’est le djinn.

Cette histoire de djinn à Utrecht, c’est donc, de nouveau, une illustration du malheur historique de l’Islam. Il a commencé par être très intelligent (mânes d’Avicenne et d’Averroès !) et puis il a sombré, quelques siècles plus tard, dans la niaiserie et la bigoterie. Au point de se retrouver dans un prétoire hollandais, sous le regard étonné d’un juge prénommé Piet ou Frits…

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