Politique

Mohamed Ben Salman et le Maghreb : je t’aime, moi non plus

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Mis à jour le 23 octobre 2019 à 20h45
Mohammed Ben Salman avec le président tunisien, Béji Caïd Essebsi, le 27 novembre,à Tunis.

Mohammed Ben Salman avec le président tunisien, Béji Caïd Essebsi, le 27 novembre,à Tunis. © Bandar Algaloud / Saudi Kingdom Council/Anadolu Agency/AFP

En visite dans la région, le prince héritier saoudien Mohamed Ben Salman soigne son image, écornée par l’affaire Khashoggi. Mais il doit faire face à l’hostilité des opinions publiques.

Meurtri par l’affaire Jamal Khashoggi – le journaliste assassiné par ses services en Turquie le 2 octobre –, l’héritier du royaume saoudien Mohamed Ben Salman avait du baume au cœur en arrivant, le 28 novembre, à Buenos Aires pour affronter les questions des dirigeants les plus puissants de la planète au sommet du G20.

La veille, le président tunisien, Béji Caïd Essebsi, lui avait offert un accueil des plus chaleureux. « Vous n’êtes pas notre invité, vous êtes ici chez vous », lui avait-il déclaré, le décorant des insignes de Grand Cordon de la République. Au jeune prince qui le comparait à un père, le Tunisien nonagénaire s’est dit « fier d’avoir un fils comme lui ».

Le mouton noir de la scène internationale n’en demandait sans doute pas tant, mais l’hommage lui a fait oublier le tumulte hostile de la rue tunisienne. À quelques kilomètres du palais, une grande affiche sur la façade du syndicat des journalistes montrait la silhouette de Ben Salman, une tronçonneuse à la main, avec cette légende : « Non à la profanation de la Tunisie, terre révolutionnaire. »

Un slogan partagé par la société civile et par les islamistes, auxquels le Saoudien livre bataille, du Moyen-Orient à l’Afrique du Nord. « Le prince cherche à réhabiliter sa réputation à l’international et commence par le monde arabe. Après avoir visité trois dictatures amies, il était nécessaire qu’il se montre dans cette démocratie émergente », commente Marwan Bishara, analyste politique du média qatari Al Jazeera.

Sourd contentieux

« MBS », de son surnom, a officiellement demandé à rencontrer à Buenos Aires le président turc, Recep Tayyip Erdogan, son rival sur la scène moyen-orientale, qui distille depuis deux mois des indices sur l’implication du prince dans le meurtre de Khashoggi. Sur le chemin de Canossa, le Saoudien est allé s’afficher chez ses meilleurs amis parmi ses « frères arabes » dès le 22 novembre : à la cour de Mohamed Ben Zayed, son mentor, prince héritier des Émirats arabes unis, puis chez ses vassaux de Bahreïn et d’Égypte.


>>> À LIRE – [Chronique] Affaire Khashoggi : MBS, si moderne ?


Comparée aux séjours d’au moins vingt-quatre heures effectués dans ces trois capitales, la brève escale tunisienne – moins de quatre heures – a trahi l’inconfort de Ben Salman dans ce pays où l’expression s’est libérée, mais aussi la nécessité pour lui de s’y montrer. Il lui a consenti, alors que Tunis est en pleine crise budgétaire, un prêt de 500 millions de dollars à taux préférentiel.

Ben Salman a-t-il fait miroiter de telles largesses aux autres capitales maghrébines où il compte poursuivre sa tournée de charme ? Il était en effet annoncé le 2 décembre à Nouakchott et le 6 à Alger [« MBS », après une visite de quelques heures en Mauritanie, est finalement arrivée en Algérie dimanche 2 décembre dans la soirée, NDLR]. Le roi du Maroc a également été approché, mais Rabat a décliné, arguant qu’une simple escale au cours d’une tournée ne s’accordait pas avec la grande proximité des deux monarchies.

Des sources informées rappellent aussi l’existence d’un sourd contentieux entre les deux pays : au roi du Maroc, qui s’est abstenu de prendre parti dans le conflit opposant l’Arabie saoudite au Qatar depuis juin 2017, Riyad a répondu en votant, en juin 2018, pour la candidature américaine et contre celle du Maroc à l’organisation du Mondial 2026.

Exercice d’équilibrisme

À Nouakchott, rendez-vous avait été pris il y a un mois : l’opération diplomatique du Saoudien au Maghreb a été moins improvisée que son annonce tardive ne semblait l’indiquer. Comme en Tunisie, l’information a suscité une levée de boucliers de la société civile et de l’opposition, notamment islamiste : « La Mauritanie doit manifester son rejet de cette visite et dire non à son auteur, dont l’image est entachée de graves accusations de crime de sang », a affirmé Mohamed Jemil Ould Mansour, leader du parti islamiste Tawassoul, proche du Qatar.

Mais le dauphin saoudien sait qu’il peut compter sur le président mauritanien, très hostile à Doha et dont la diplomatie l’a soutenu dans l’affaire Khashoggi.

 « Alger, dont la loi de finances est calculée sur un baril à 50 dollars, ne peut pas se permettre de vexer MBS »

Côté algérien, le ministère des Affaires étrangères a déclaré, le 25 novembre, qu’il condamnait « avec la plus grande vigueur » l’assassinat du journaliste, tout en disant « [sa] conviction que la justice saoudienne saur[ait] faire toute la lumière sur ce meurtre ». Difficile exercice d’équilibrisme…

« Alger, dont la loi de finances est calculée sur un baril à 50 dollars, ne peut pas se permettre de vexer MBS, commente un connaisseur de la politique algérienne. Surtout à l’heure où Donald Trump demande à Riyad de faire baisser le cours du pétrole. » Dans ce pays également, la nouvelle enflamme la société civile et les partis islamistes, mais toute manifestation est interdite dans la capitale, et le déplacement est moins miné qu’en Tunisie. Une question se pose toutefois : le président Bouteflika sera-t-il en état de recevoir l’homme fort de l’Arabie saoudite ?

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