Médias

[Tribune] Pourquoi la cybercensure est vouée à l’échec

Par

Avocate camerounaise, directrice exécutive d'Internet sans frontières.

Un homme surfe sur internet dans un cyber-café de Cotonou, au Bénin, le 24 février 2016. © Gwenn Dubourthoumieu pour Jeune Afrique

À moins de construire une muraille en ligne, contrôler l’information dans les États africains créera plus de problèmes que cela n’en résoudra, et plus de pertes que de profits, selon Julie Owono.

Bonne nouvelle : en 2018, internet s’est développé rapidement en Afrique, accompagné par son lot de progrès et d’avancées. Les utilisateurs du continent approuvent entre autres son rôle en matière d’éducation et d’accès à l’information et son impact sur l’économie.

Mais, paradoxalement, cette année a aussi été la pire sur le plan des droits et libertés numériques. Selon le dernier rapport Freedom on the Net, réalisé par l’ONG Freedom House et intitulé « La montée de l’autoritarisme numérique », l’Afrique du Sud est le seul pays africain – sur 16 évalués – où internet est libre.

La répression de l’expression sur la Toile semble être devenue un impératif urgent pour certains gouvernements.

En Tanzanie, une loi oblige toute personne considérée comme « blogueuse » à payer à l’État une taxe d’environ 900 dollars pour pouvoir continuer à s’exprimer

Taxes sur les réseaux sociaux

Et, en la matière, le continent offre une panoplie intéressante de ce qu’il est possible de faire : lois, décrets, taxes, arrestations arbitraires… Certaines initiatives sont même innovantes : en Tanzanie, depuis avril 2018, une loi oblige toute personne considérée comme « blogueuse » – y compris celles et ceux qui ont des comptes et pages sur les principaux réseaux sociaux avec un certain nombre d’abonnés – à payer à l’État une taxe d’environ 900 dollars (796 euros) pour pouvoir continuer à s’exprimer.

Cette taxation de l’usage d’internet, et des plateformes de socialisation en particulier, a d’ailleurs fait des petits : quelques mois plus tard, d’autres États ont introduit ce qui a communément été nommé « taxe sur les réseaux sociaux », comme l’Ouganda, la Zambie ou le Bénin – même si Cotonou a finalement annulé son décret.

L’adoption de ces normes a souvent été présentée comme une manière de faire contribuer les géants du web, aussi appelés Gafa, à la fiscalité et au développement d’internet dans chacun des pays concernés. Mais il apparaît clairement qu’il s’agit avant tout d’empêcher les citoyens d’utiliser des outils qui leur permettent de s’exprimer librement, et notamment de formuler des critiques à l’encontre des autorités.

Vagues répressives

Dans d’autres pays, la Toile est visée par des formes plus traditionnelles de répression : en octobre 2018, le réseau d’ONG Internet sans frontières dénonçait le harcèlement incessant que subissent les journalistes et blogueurs algériens qui publient en ligne des enquêtes sur la mauvaise gouvernance de certaines autorités.

Arrêtez les blogueurs et vous serez immédiatement condamnés en ligne par vos populations et par la communauté internationale

Quelques semaines plus tard, une inquiétante vague d’arrestations, dont celle d’Abdou Semmar, rédacteur en chef du site d’information Algérie Part et correspondant d’Internet sans frontières en Algérie, de son collaborateur Merouane Boudiab et d’Adlène Mellah, directeur des sites Algérie Direct et Dzair Presse, ainsi que leur inculpation, notamment pour diffamation, avaient suscité un émoi international et la colère de l’opinion publique algérienne.

En Côte d’Ivoire, c’est un étudiant, Eddie Armel Kouassi, qui a été arrêté pour avoir partagé une publication qualifiant le chef de l’État d’« étranger ».

Au Cameroun, l’usage d’une loi sur la cybercriminalité datant de 2010, et plus précisément de ses dispositions sur la diffusion de fausses informations par voie électronique, fut bien utile pour arrêter et inculper devant le tribunal militaire la journaliste Mimi Mefo, dont le site est une des rares sources d’information sur la situation dans les régions anglophones. Certes, elle a été libérée grâce à une mobilisation exceptionnelle des citoyens camerounais, mais nombre de ses confrères restent sous les verrous.

Les autorités ont de plus en plus souvent recours à la limitation de la bande passante

Coupures et perturbations volontaires

À tout cela il faut ajouter les coupures ou les perturbations volontaires du réseau, avec des méthodes toujours plus sophistiquées et difficiles à détecter. Les autorités ont de plus en plus souvent recours à la limitation de la bande passante, ce qui empêche les internautes d’accéder à certains sites ou d’envoyer un volume important de données, pour partager des vidéos ou des images par exemple.

Coupez internet et vous perdrez de l’argent et la confiance des investisseurs

Que ces vagues répressives interviennent au moment où la connectivité n’a jamais été aussi élevée en Afrique est révélateur d’une schizophrénie. Ces gouvernements qui craignent internet au point de vouloir le contrôler de manière absolue, comme ils ont longtemps pu le faire avec les médias traditionnels, veulent dans le même temps continuer à bénéficier des profits gigantesques que peuvent générer cette industrie et son développement.

Mais un internet sous contrainte peut-il vraiment être rentable ? La réponse est non. Nous sommes au XXIe siècle, le web ne fonctionne pas comme la télévision, la radio ou les journaux papier. Il est construit de telle sorte que, si vous tentez de défaire l’un de ses nœuds, d’autres seront activés pour permettre à l’information de continuer à circuler.


>>> À LIRE – Dossier – Gafam : l’Afrique face au cybercolonialisme des géants du Web


Plus de pertes que de profits

Arrêtez les blogueurs et vous serez immédiatement condamnés en ligne par vos populations et par la communauté internationale. Coupez internet et vous perdrez de l’argent et la confiance des investisseurs. Taxez les réseaux sociaux et vous forcerez vos internautes à utiliser des réseaux privés virtuels (VPN) qui, au passage, « sniffent » les données personnelles de vos citoyens et les cèdent gratuitement à d’autres États, qui sauront en faire usage, et pas nécessairement à votre avantage.

Finalement, à moins de construire une muraille en ligne – comme l’a fait le puissant allié chinois qui, fort de son milliard d’utilisateurs, peut se le permettre sans trop de risques –, contrôler l’information dans les États africains créera plus de problèmes que cela n’en résoudra. Et plus de pertes que de profits.

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