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Finance : BMCE sous surveillance

L'établissement créé en 1959 et privatisé en 1995, arrive à une période charnière de son existence. Ici, son siège de Casablanca. © Wikimedia Commons

La troisième banque marocaine prépare une importante augmentation de capital pour 2019, au moment où les investisseurs boudent le titre. En cause, le ralentissement de sa croissance subsaharienne, qui préoccupe également la Banque centrale.

Pour les dirigeants de BMCE Bank of Africa (BOA), les dernières semaines de l’année vont être des plus studieuses. Brahim Benjelloun-Touimi, le directeur général de la banque, et ses équipes doivent coucher sur le papier la feuille de route du groupe pour les trois prochains exercices (2019-2021) et trouver les arguments qui vont inciter les investisseurs à participer à l’augmentation de capital prévue l’an prochain.

La banque est habituée à ces opérations. Depuis sa privatisation, en 1995, elle a déjà réalisé trois levées pour renforcer ses fonds propres. En 2010, le français Crédit Mutuel-CIC a injecté 2,7 milliards de dirhams (240 millions d’euros) et il en détient aujourd’hui 26,2 %. En 2011, les salariés ont apporté 500 millions de dirhams et, en 2012, l’ensemble des actionnaires de référence ont contribué à hauteur de 1,5 milliard de dirhams.

Abstraction faite des ambitions effrénées d’Othman Benjelloun , son président emblématique, le renforcement de l’assise financière du groupe est incontournable pour améliorer ses ratios financiers compte tenu des défis qui l’attendent au Maroc et dans ses filiales africaines.

Si quelques nuages ont obscurci l’horizon, c’est à la fois dû à la crise économique qui ralentit la croissance au Maroc et au sud du Sahara, mais aussi aux évolutions réglementaires dans le royaume, comme dans les pays dépendant de la Bceao, ainsi qu’au Ghana notamment, qui nécessite plus de fonds propres.

Levée de fonds

« Aujourd’hui, nous savons que le besoin est d’environ 1 milliard de dirhams si l’objectif se limite seulement à un redressement des ratios prudentiels au Maroc. Mais il faut aussi répondre aux besoins des filiales subsahariennes », explique le patron d’un actionnaire institutionnel de la banque.

Pour l’heure, et tant que les actionnaires n’ont pas été informés, tout se prépare dans le plus grand secret. Les experts de Ficth ont fait leurs calculs et évaluent les besoins en fonds propres du groupe à une somme comprise entre 6 et 7 milliards de dirhams. « Un montant très important qui ne sera pas levé en une fois », assure d’emblée un analyste financier qui estime que toutes les catégories d’investisseurs, y compris les salariés, pourront y prendre part.

Même si l’investissement dans le capital de BMCE BOA se révèle satisfaisant, les actionnaires de l’établissement pourraient néanmoins se montrer moins enthousiastes qu’espéré étant donné la somme recherchée.

« La BMCE BOA a réussi à instaurer une relation de confiance avec ses actionnaires. C’est du donnant-donnant, et la stature du groupe permet d’avoir confiance en l’avenir », rassure néanmoins le directeur d’une banque d’affaires, filiale d’un concurrent.

Produit net bancaire et cours de l’action en net recul

Au cours des trois dernières années, la part des bénéfices utilisée pour payer les dividendes s’est en effet maintenue à environ 45 %, contre, selon les données de Reuters, 19 % en moyenne pour les autres groupes bancaires marocains.

« C’est un bon titre avec des fondamentaux robustes », estime d’ailleurs un actionnaire institutionnel. Le fait que les deux autres grandes banques du pays, Attijariwafa Bank et BCP, s’apprêtent elles aussi à renforcer leurs fonds propres est aussi de nature à rassurer les investisseurs.

« Ce qui pénalise BMCE, c’est que la transition vers ces nouvelles normes prudentielles se fait de manière accélérée en Afrique de l’Ouest » explique un analyste financier.

Reste que, sur la première partie de l’année, les indicateurs financiers du groupe BMCE BOA ont montré des signes de méforme. Le groupe, présent dans dix-neuf pays, a vu son produit net bancaire reculer de presque 3 % à 6,5 milliards de dirhams, et son résultat net part du groupe (RNPG : résultat revenant au groupe une fois les actionnaires minoritaires des filiales payés) chuter de 12,7 % à 1,1 milliard de dirhams.

Une performance décevante qui s’est traduite à la Bourse de Casablanca par une chute du cours de l’action durant les six derniers mois. Si Attijariwafa Bank et BCP ont également vu leur cote baisser chez les investisseurs, avec une action respectivement en recul de 6,91 % et de 3,77 %, le groupe d’Othman Benjelloul a été davantage sanctionné (– 10,61 %).

« Ce qui pénalise BMCE, c’est que la transition vers ces nouvelles normes prudentielles (application de Bâle II et Bâle III dans les pays de l’Uemoa et au Ghana) se fait de manière accélérée, dans la mesure où les pays d’Afrique de l’Ouest veulent rattraper leur retard en la matière », explique un analyste financier.

« Plus de 40 % des comptes consolidés de la BMCE Bank of Africa proviennent des territoires africains, ce qui n’est pas le cas des autres banques panafricaines. Il est donc normal que nous soyons impactés plus vite que les autres », a reconnu Brahim Benjelloun-Touimi, lors de sa dernière sortie médiatique.

La Banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest a en outre imposé un changement relatif au poids des bons du Trésor que les banques peuvent détenir dans leur portefeuille. La Banque centrale souhaite ainsi pousser les banques à davantage financer l’économie. Pour BMCE, c’est également l’assurance de voir ses risques augmenter.

« Ces évolutions réglementaires sont inéluctables et sont appliquées pour l’intérêt supérieur du secteur bancaire africain. Mais, en l’occurrence, cela arrive simultanément », estime le directeur général de la banque.


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De par sa présence en Afrique de l’Est, supérieure à celle de ses rivales chérifiennes, BMCE doit aussi compter avec plus de régulateurs, ce qui rend son activité plus complexe. En Tanzanie, les autorités ont imposé des restrictions aux banques étrangères et, au Kenya, elles ont encadré les taux d’intérêt.

Par ailleurs, l’activité de la banque au Kenya est pénalisée par la chute du shilling et, plus largement, par la crise économique subie par le pays qui a fait augmenter le taux d’impayés de sa filiale. « En dépit d’un taux de sinistralité très élevé, qui dépasse les 30 %, la banque est restée debout, parce qu’elle appartient à un groupe plus large », reconnaît Brahim Benjelloun-Touimi. La filiale de RD Congo connaît aussi des difficultés. Elle a enregistré l’an dernier sa plus forte perte depuis 2010 (– 3,8 millions de dollars).

Développement international critique

En Afrique anglophone (Kenya, Rwanda et Tanzanie notamment), BMCE BOA est loin d’avoir transformé l’essai. Si les difficultés persistent, peut-être que le groupe réévaluera à terme la qualité de ces actifs, anticipe un financier ouest-africain.

Si le niveau de marge nette restait globalement confortable au sud du Sahara (11 %) au premier semestre 2018, il se situe loin de la performance du groupe au Maroc (17 %), souligne le cabinet Alpha Mena dans sa dernière note d’analyse.

Actuellement, il n’est pas évident que la Banque centrale, qui doit valider tout nouvel investissement hors du Maroc, autoriserait BMCE BOA à aller plus avant en Afrique

Consciente que les risques ont augmenté depuis cette année, la Banque centrale marocaine, Bank Al-Maghrib, a renforcé la supervision des groupes panafricains, à commencer par la BMCE. Elle diligente même des missions dans les filiales pour s’assurer que son évaluation de la situation est bonne.

« Il est clair que l’internationalisation de la BMCE BOA a atteint un seuil critique, avec 39 % de son RNPG en provenance de ses filiales subsahariennes. D’ailleurs, eux-mêmes ont pris conscience qu’il fallait ralentir et attendre que la tempête passe », estime le patron d’une banque d’affaires.

Actuellement, il n’est d’ailleurs pas évident que la Banque centrale, qui doit valider tout nouvel investissement hors du Maroc, autoriserait BMCE BOA à aller plus avant en Afrique, estiment les analystes interrogés.

La conjoncture économique dans le royaume n’a pas aidé l’ensemble du secteur bancaire, qui, cette année, a dû en plus adopter de nouvelles normes comptables (IFRS 9) l’obligeant à augmenter le niveau de ses provisions. Selon le cabinet Alpha Mena, BMCE BAO serait le groupe le plus touché par cette évolution.

Tout l’enjeu de l’augmentation de capital prévue l’an prochain sera donc de garder suffisamment de marge pour rester au contact de ses concurrents Attijariwafa Bank et BCP. D’autant que le groupe d’Othman Benjelloun doit accélérer dans la mise en œuvre de sa mue digitale au Maroc, où il accuse au moins une année de retard sur ses rivaux. Le lancement d’une banque en ligne constituera l’une des principales composantes du plan 2019-2021 pas encore officiellement dévoilé.

Mise en place de l’offre numérique

« Nous travaillons beaucoup sur le volet digital, et au moins 5 % de nos effectifs au Maroc sont mobilisés pour cela », avoue Driss Benjelloun, directeur général délégué de BMCE BOA responsable des finances. Sur les 164 millions de dirhams d’investissement mobilisés par la banque au cours du premier semestre, au moins 100 millions ont eu trait au renforcement du système d’information et de la mise en place d’une offre numérique.

Le troisième groupe bancaire marocain arrive donc à une période charnière de son existence. Et si Othman Benjelloun, 87 ans, a toujours la confiance des actionnaires, la question de sa succession, sujet tabou par excellence, accroît les incertitudes entourant l’avenir du groupe, d’autant que l’on sait déjà qu’aucun de ses enfants ne prendra sa suite.


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« Il n’est pas exclu de voir un ou plusieurs investisseurs étrangers ou marocains prendre une place importante et grandissante dans le tour de table de la BMCE BOA, risque Ranya GNABA, analyste au sein d’Alpha Mena. « Mon patrimoine appartient d’abord au Maroc. Il y a des holdings qui sont là, qui vont continuer d’être dirigés par leurs gestionnaires.

Je donne souvent des rendez-vous dans cinquante ans. Peut-être que vous ne serez pas là, mais moi j’y serai. En tout cas, j’y crois », répondait, facétieux, le président de BMCE, l’an dernier à nos confrères de Telquel.


Des héritiers loin des affaires

Othman Benjelloun a deux héritiers, mais ni son fils ni sa fille n’ont prévu de prendre sa succession. Son fils, Kamal, est anthropologue, passionné par l’environnement et vit hors du royaume. En 2005, sa nomination, à l’âge de 40 ans, au poste de vice-président de finance.com avait entretenu le doute, mais il s’est, depuis, tenu éloigné des affaires paternelles. Quant à son aînée, Dounia, elle produit des documentaires, mais aussi les campagnes publicitaires de BMCE.


La « fusée » Benjelloun

Elle était pressentie à Casablanca, mais l’entourage du roi a convaincu Othman Benjelloun de la construire à Salé. Depuis le 1er novembre, le groupe belge Besix et le marocain TGCC ont démarré le chantier de la tour Mohammed-VI, qui, en culminant à 250 m, est appelée à être la plus haute d’Afrique. Ce projet pharaonique fait la fierté du président de BMCE. La « fusée », dont le coût est estimé à 4 milliards de dirhams (370 millions d’euros), abritera des bureaux, des résidences et un hôtel de luxe. Elle a été dessinée par les architectes Rafael de La-Hoz et Hakim Benjelloun.


Cap sur la Chine !

Depuis le 13 juillet, la BMCE BOA est l’unique établissement marocain à avoir obtenu l’autorisation pour l’ouverture d’une succursale à Shanghai de la part du régulateur chinois. Avec cette implantation, la banque espère jouer un rôle plus important dans les relations économiques sino-africaines.

Selon les dernières infos de la BMCE BOA, le bureau, qui sera dirigé par Said Adren – il a été DGA de BOA Ghana – ne sera opérationnel qu’à la toute fin du mois de décembre. Pour accroître sa capacité à attirer des investisseurs chinois vers le continent et notamment au Maroc, BMCE BOA a par ailleurs signé une convention de partenariat avec China-Africa Business Council en marge du Focac organisé à Pékin en septembre.

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