Arts

Arts plastiques : Jean-Michel Basquiat, leur maître à tous

Grillo, 184 : une oeuvre de Jean-Michel Basquiat fourmilliant de références à l'Afrique. © Fondation Louis Vuitton/Marc Domage

Prodige américain de la peinture, Jean-Michel Basquiat continue, trente ans après sa mort, d’influencer les artistes contemporains. Notamment en Afrique. Une rétrospective parisienne, à la Fondation Louis Vuitton, permet de comprendre ce formidable engouement.

Bien sûr, ils l’adulent. Bien sûr, ils s’en défendent. Bien sûr, ils essaient de prendre leurs distances. Bien sûr, ils y reviennent encore et toujours, fascinés, subjugués, hypnotisés. Jean-Michel Basquiat (1960-1988), prodige américain de la peinture décédé d’une overdose à l’âge de 27 ans, demeure trente ans après sa mort une référence incontournable pour bon nombre d’artistes occidentaux et une référence fondamentale pour une majorité de plasticiens du continent africain.

La grande exposition qui lui est consacrée (Fondation Louis Vuitton, à Paris, jusqu’au 14 janvier 2019) offre, par la quantité et la qualité des œuvres exposées, un ensemble de clés permettant de comprendre la fascination que le maître continue d’exercer.

Comment expliquer l’influence d’un artiste américain d’origine portoricaine et haïtienne sur la création africaine ?

Influences multiples

Se démarquer afin de proposer un langage visuel original, voilà l’objectif de bien des artistes. Aussi n’est-il jamais très bon d’évoquer à tort et à travers ceux ou celles qui ont modelé votre regard. Les citer, à la rigueur, puisque cela revient à s’inscrire dans une continuité de l’histoire de l’art…

Difficile pourtant de ne pas deviner l’influence de Basquiat dans les œuvres du peintre ivoirien Aboudia, qui surcharge certaines de ses toiles de visages réduits à leur plus simple expression pour en laisser apparaître l’ossature intérieure. Difficile de ne pas lire dans les peintures du Béninois Dominique Zinkpè, ses à-plats de couleur, ses jaillissements dynamiques, ses corps désarticulés, ses coups de pinceau impudiques une persistance des travaux de l’enfant de Brooklyn.


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De même, certains collages du Sénégalais Serigne Ibrahima Dieye évoquent une pratique fréquente chez celui qui n’hésitait pas à copier-coller listes, photocopies, dessins à même ses toiles. Plus distant, le Franco-Béninois Dimitri Fagbohoun cite directement le maître en reprenant un motif récurrent de son œuvre, la couronne à trois pointes, dans des pièces comme Adé ou One Hundred and Thousands Nights.

Comment expliquer l’influence d’un artiste américain d’origine portoricaine et haïtienne sur la création africaine ? « Quand j’entends les artistes parler de lui, ils évoquent souvent sa vie de jeune homme torturé, en proie aux manques de toutes sortes et à ses éclairs artistiques, explique l’écrivain béninois Florent Couao-Zotti. Il leur rappelle leur enfance, leurs débuts dans ce que son art a de naïf, de spontané et de généreux… »

Le Jour ni l’Heure 4327 : Jean-Michel Basquiat, 1960-1988. © Flickr/CC/Renaud Camus

Sa manière de faire est presque animale, il avait du mal à se canaliser, et son langage est complexe, presque ésotérique

Dimitri Fagbohoun avoue pour sa part être venu tardivement à Basquiat : « Mon frère aimait beaucoup, moi pas, je trouvais son langage presque enfantin. En réalité, ce n’est pas le cas. Sa manière de faire est presque animale, il avait du mal à se canaliser, et son langage est complexe, presque ésotérique. Et puis il dit quelque chose de sa condition, de la condition du Noir dans le monde, et il va au-delà. »

Une modernité visionnaire

De fait, Jean-Michel Basquiat est l’un des premiers, si ce n’est le premier, à triompher sur le marché de l’art tout en célébrant le corps noir. « D’emblée, Basquiat se donne pour mission de faire exister la Figure noire, l’“homme invisible” (Ralph Ellison) dans l’espace social et culturel, écrit Suzanne Pagé dans la préface du catalogue de l’exposition.

Cette mission est vitale pour lui, à la suite, notamment, du constat douloureux qu’il fait de son absence dans les salles et sur les murs des musées, qu’il fréquente régulièrement avec sa mère. […] Ses engagements lui valent un positionnement dans les cercles les plus bouillonnants, faisant de lui, peu à peu, le premier créateur africain-américain à s’imposer visuellement et symboliquement dans le monde occidental. »

Peter and the Wolf, 1985, Jean-Michel Basquiat. © Flikr/CC/Yann Caradec

J’utilise le “Noir” comme protagoniste parce que je suis noir, et c’est pour ça qu’il y a un personnage principal noir dans chacune de mes toiles

Incroyables de modernité, voire visionnaires, des tableaux comme Irony of a Negro Policeman (1981), Slave Auction (1982) ou Price of Gasoline in the Third World (1982) conservent aujourd’hui toute leur puissance contestataire. Mais si Basquiat parle, c’est aussi parce qu’il célèbre le corps noir à travers des héros positifs, qu’ils soient sportifs ou musiciens, stars ou simples quidams.

En 1982, CPRKR et Charles the First sont de superbes hommages au jazzman Charlie Parker, et son Sans titre (Boxer) peut être vu comme une célébration des Africains-Américains qui brillèrent sur le ring. « Je pense qu’il y a beaucoup de gens qui sont laissés pour compte dans [l’art]… Je ne sais pas si [c’est la personne qui réalise] les tableaux ou quoi… mais… les Noirs ne sont jamais dépeints avec réalisme dans… même pas assez dépeints dans l’art moderne tout court, je suis content que ce soit moi qui le fasse. J’utilise le “Noir” comme protagoniste parce que je suis noir, et c’est pour ça qu’il y a un personnage principal noir dans chacune de mes toiles », expliquait Basquiat lui-même en 1987.

« Hip-hop pictural »

Avant lui, il y eut de nombreux artistes africains-américains, mais sans doute le protégé de Warhol est-il le premier à être allé au-delà de la question raciale aux États-Unis, retissant à sa manière le lien avec l’Afrique. « Picasso est venu à l’art primitif pour redonner ses lettres de noblesse à l’art occidental, et, moi, je suis venu à Picasso pour donner ses lettres de noblesse à l’art dit primitif », expliquait celui qui, en une sorte de « hip-hop pictural », a multiplié les références tant à l’histoire de l’art occidentale qu’au vaudou, à l’esclavage, à la ségrégation raciale, aux panthéons africains.

Sans titre, 1982, Jean-Michel Basquiat. © Flikr/CC/Yann Caradec

« Dans The Nile, nommé aussi El Gran Espectáculo (The History of Black People), Basquiat évoque la diaspora africaine et imbrique histoire africaine et histoire africaine-américaine », écrit ainsi le commissaire d’exposition Dieter Buchhart. À l’origine de cet intérêt pour l’art africain, il y a l’ouvrage de l’historien spécialiste de la culture yorouba Robert Farris Thompson, Flash of the Spirit : African & Afro-American Art & Philosophy, dans lequel il puise savoir et inspiration.

Aucun artiste de la période contemporaine n’a positionné avec autant de transparence son art là où s’entrechoquent la modernité et le modernisme, le capital et l’esclavagisme

L’idéogramme nsibidi de la société Ekpe (« léopard ») représentant une silhouette aux bras levés (« Cette terre est à nous ») comme les sculptures kongos nkisi couvertes de clous sont ainsi présents dans la toile Grillo, 1984, dont le titre renvoie aux grillons comme aux griots de l’Afrique de l’Ouest…

Créateur créole, Basquiat offre même une puissante réalité à Exù, esprit (orisha) yorouba dont l’influence s’étend jusqu’au Brésil, dans une toile de 1988. Comme le résume le commissaire Okwui Enwezor : « Aucun artiste de la période contemporaine n’a positionné avec autant de transparence et d’héroïsme sa personne et son art exactement là où s’entrechoquent tumultueusement la modernité et le modernisme, le capital et l’esclavagisme, les structures de liberté et de captivité, les processus d’identification et de désidentification. Ou, comme l’écrit Franklin Sirmans, “au carrefour où [le] Mississippi rencontre le passage du Milieu”, dans la brutalité et la transcendance de leurs éprouvants remous. »

Sans titre, 1982, Jean-Michel Basquiat. © Flikr/CC/Yann Caradec

C’est vraiment terrible, Jean-Michel aurait été bien plus heureux si ces artistes avaient été eux-mêmes

Superstar du marché

Que de nombreux artistes se retrouvent dans les langages créés par Basquiat ne surprend pas. Est-ce tout ce qui les guide ? Le succès appelant le succès, pas sûr. « La fascination qu’il exerce est aussi due à sa position sur le marché : il est devenu une espèce de Jésus auquel on peut se référer et qui nous dit que la réussite est possible, soutient Dimitri Fagbohoun.


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Je ne suis pas certain que tous ceux qui le citent s’interrogent en profondeur sur le sens de son travail. Dans une proportion moindre, on a vu apparaître ces dernières années toute une flopée de sous-El Anatsui. Et le plus étonnant, c’est que ça marche ! » À vrai dire, la tentation est grande : en mai 2017, un Basquiat de 1982 partait pour 110,5 millions de dollars (99 millions d’euros) chez Sotheby’s.

Mais le risque est tout aussi grand pour ceux qui ne parviennent pas à s’extraire de l’ombre du maître : « C’est vraiment terrible, Jean-Michel aurait été bien plus heureux si ces artistes avaient été eux-mêmes, confie Ouattara Watts. Si j’avais peint comme lui, il ne se serait jamais intéressé à mon travail. Il faut faire différemment, apporter plus à l’art. » Rares sont ceux qui, comme Basquiat, conservent des années après leur mort une telle vitalité.


Les aînés de Jean-Michel Basquiat

Jean-Michel Basquiat fut le premier artiste africain-­américain à subjuguer le marché de l’art. Ses prédécesseurs ne connurent pas une telle gloire, mais ils existent bel et bien. Le premier artiste africain-américain est sans doute Scipio Moorhead, qui, vers 1773, grava le portrait de la première poétesse africaine-américaine, Phillis Wheatley. Joshua Johnson (1763-1832) est, lui, le premier esclave affranchi à vivre de son art. Edmonia Lewis (1845-1911) immortalise dans le marbre de nombreux héros abolitionnistes… et le président Ulysses S. Grant.

Portrait de Phillis Wheatley (1753-1784), poétesse africaine-américaine, d’après une gravure de Scipio Moorhead. © North Wind Pictures/Leemage


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Henry Ossana Tanner (1859-1937), célèbre pour sa Leçon de banjo, est le premier à acquérir une stature internationale… en s’exilant à Paris. La liste s’accroît ensuite avec la sculptrice Meta Vaux Warrick Fuller (1877-1968), annonciatrice, avec son œuvre Ethiopia Awakening, de la Harlem Renaissance.

Un mouvement dont le représentant le plus prolifique est Aaron Douglas (1899-1979). En 1937, le premier artiste africain-américain exposé au MoMA de New York est le sculpteur William Edmonson (1882-1951). Quant au premier tableau peint par un Noir à entrer à la Maison-Blanche, dans la Green Room, c’est Sand and Dunes at Sunset, Atlantic City, de Henry Ossawa Tanner, acquis par l’administration Clinton.

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