Diplomatie

Golfe : Riyal* politique dans la Corne

Réservé aux abonnés | | Par - à Abou Dhabi
Mis à jour le 12 novembre 2019 à 17h22
Le roi Salman avec le Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed (à dr.), et le président érythréen, Issayas Afeworki.

Le roi Salman avec le Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed (à dr.), et le président érythréen, Issayas Afeworki. © Anadolu Agency/AFP

La signature de l’accord de paix entre l’Éthiopie et l’Érythrée à Djeddah atteste l’influence croissante de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis dans la zone.

C’est une scène historique qui s’est offerte aux flashs des photographes le 16 septembre dernier, à Djeddah, la cité portuaire saoudienne des bords de la mer Rouge. Dans une salle richement parée de tapis d’Orient, Abiy Ahmed, l’hyperactif Premier ministre éthiopien, et Issayas Afeworki, l’ancien paria de la communauté internationale, s’installent face à face pour signer un accord de paix. Ce jour-là, deux décennies d’animosité se sont envolées sous les yeux du roi Salman et du prince héritier Mohamed Ben Salman.

Le choix de la péninsule arabique pour « consolider » une réconciliation déjà actée par l’accord de paix d’Asmara, le 9 juillet 2018, ne doit rien au hasard. Les deux poids lourds et alliés du Golfe ont largement contribué à rapprocher les frères ennemis.

Le roi Salmane d'Arabie saoudite (centre) avec le président érythréen Issayas Afeworki (gauche) et le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed, le 16 septembre 2018 à Jeddah. © AP/SIPA

Le roi Salmane d'Arabie saoudite (centre) avec le président érythréen Issayas Afeworki (gauche) et le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed, le 16 septembre 2018 à Jeddah. © AP/SIPA © Anadolu Agency/AFP

« L’accord de paix doit principalement être mis au crédit de l’Éthiopie et de l’Érythrée, tempère Elizabeth Dickinson, spécialiste de la péninsule arabique à l’International Crisis Group (ICG). Mais l’Arabie saoudite et les Émirats ont facilité des discussions essentielles qui ont débloqué le conflit. »

Le retour du Golfe dans la corne de l’Afrique

En coulisses, on confie que les Émiratis ont été les plus actifs. Abou Dhabi n’a pas manqué de promouvoir son rôle dans la détente. C’est à bord d’un avion d’Emirates, flanqué d’un logo de l’Exposition universelle de Dubaï 2020, que la délégation envoyée en éclaireur par l’Érythrée atterrit le 25 juin à Addis-Abeba. Un mois plus tard, Abiy Ahmed et Issayas Afeworki s’envolent pour Abou Dhabi, où ils reçoivent des mains du prince héritier Mohammed Ben Zayed l’ordre de Zayed, le plus insigne honneur qu’un civil puisse recevoir dans le pays.

Ce n’est pas la première fois que le Golfe tente d’étendre son influence dans la région. Dans les années 1970, le Koweït, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, soucieux de pallier d’éventuelles pénuries alimentaires, avaient déjà rêvé de faire du Soudan leur grenier à blé. La tentative échoua de manière tragique, et, à partir des années 1990, les pays du Golfe se désengagèrent presque totalement de la Corne de l’Afrique.


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Depuis 2008, note le Clingendael (Institut néerlandais des relations ­internationales), leur présence a repris de la vigueur, stimulée par la piraterie somalienne, la rivalité avec l’Iran et, depuis 2015, la guerre au Yémen.

Loyauté stratégique et intérêts économiques

Les printemps arabes ont aussi joué un rôle majeur dans cette évolution. Comme ­l’observe Karen Young, spécialiste de la politique économique dans les pays du Golfe, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Koweït sont devenus, depuis 2011, des financeurs alternatifs pour les gouvernements régionaux. L’analyste compare même le mécanisme à ceux du FMI et de la Banque mondiale, « sauf que, dans la version du Golfe, ce ne sont pas la libéralisation et les ajustements structurels qui sont requis, mais la loyauté et l’accès prioritaire aux investissements ».

Pour l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, la stratégie consiste à limiter l’expansion de l’islam politique dans la Corne. Surtout en Somalie, où les tensions avec le Qatar ont eu des effets déstabilisateurs. Les Émirats ont plusieurs fois accusé Doha de soutenir des politiciens somaliens favorables aux islamistes, voire les ­Shebab eux-mêmes.

L’Érythrée, connue pour sa proximité avec l’Iran, a basculé dans le camp ­saoudien, envoyant même des ­combattants au Yémen

Cette « riyal politique », comme l’ont baptisée les chercheurs néerlandais, est un mélange subtil d’intérêts économiques et stratégiques. Le Soudan, par exemple, a rompu ses liens avec Téhéran en 2016, en échange d’une promesse d’investissements de l’Arabie saoudite. L’Érythrée, connue pour sa proximité avec l’Iran, a également basculé dans le camp ­saoudien, envoyant même des ­combattants au Yémen.

De fait, entre 2000 et 2017, les pays du Golfe ont investi 13 milliards de ­dollars (11,5 milliards d’euros) dans la Corne de l’Afrique, principalement dans l’agriculture et l’industrie, et ont apporté une aide au développement d’environ 6,6 milliards. Les investisseurs ­prédominants ? Les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite. Principaux ­récipiendaires : l’Éthiopie et le Soudan.

Jeune Afrique

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Pour comprendre comment les ­tensions entre l’Éthiopie et l’Érythrée se sont ­apaisées sous l’influence d’Abou Dhabi et de Riyad, il suffit de se rendre sur les bords de la mer Rouge, cette voie ­maritime par laquelle ­transitent près de 4,8 millions de barils par jour. Zone de haute ­tension, menacée par le ­terrorisme et la piraterie, elle accueille une importante présence militaire internationale.

Surtout à Djibouti, qui possède ­l’infrastructure portuaire la plus développée de la Corne de l’Afrique. C’est là, au pays d’Ismaïl Omar Guelleh, que s’est joué, indirectement, un épisode clé quand, en mars 2015, l’Arabie saoudite, à la tête d’une coalition de pays arabes sunnites, entre en scène dans la guerre civile au Yémen.


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La coalition avait choisi Djibouti comme base pour mener des opérations militaires, mais des désaccords avec le président djiboutien la forcent alors à étudier d’autres options. Fin avril, elle déménage à Assab, en Érythrée, d’où elle orchestre la reconquête d’Aden. Le roi Salman se serait personnellement rendu en Érythrée pour finaliser le partenariat. « En échange de l’accès à son port, les Émirats et l’Arabie saoudite ont aidé le pays à moderniser son réseau électrique. Il a aussi reçu d’autres aides, notamment sous forme de pétrole », rapporte Taimur Khan, chercheur de l’Arab Gulf States Institute de Washington.

Alarmée par cette nouvelle alliance, l’Éthiopie envoie des représentants à Abou Dhabi fin 2015. La rencontre, décrite comme « houleuse », débouche finalement sur une entente. « Cette coopération initiale a très vite pris un tour plus stratégique », explique Taimur Khan. Selon des chercheurs de l’université Khalifa d’Abou Dhabi, l’Éthiopie aurait alors commencé à pousser les Émiratis à investir dans le développement du port de Berbera, dans le Somaliland, l’un des rares ports en eau profonde de la région. L’Éthiopie et le Somaliland signent, en 2016, un accord faisant du port le débouché du commerce extérieur éthiopien.

Trois ans plus tard, le projet est en voie de se concrétiser. Le quotidien émirati The National annonçait, ­à la mi-­octobre, le lancement de la première phase ­d’investissement de 101 millions de ­dollars. « Nous voulons en faire le hub régional maritime le plus important de la Corne de l’Afrique », déclare le PDG de DP World, l’imposante compagnie de fret maritime basée à Dubaï. DP World et le Somaliland détiennent ­respectivement 51 % et 30 % des parts du port de Berbera, tandis que l’Éthiopie a acquis les 19 % restants.

Le port de Berbera, dans le Somaliland.

Le port de Berbera, dans le Somaliland. © Vincent Fournier/JA

Coopération portuaire

Le développement portuaire, le ­commerce et la logistique – autant de domaines dans lesquels Addis-Abeba et Asmara entendent aujourd’hui ­étroitement ­coopérer – ont ainsi joué un rôle crucial dans la réconciliation. « C’est un ­bénéfice de l’accord de paix : ouvrir les possibilités d’accès de l’Éthiopie à la mer », observe Elizabeth Dickinson.

En plus de Berbera, l’Éthiopie peut à ­présent envisager ­d’utiliser le port d’Assab. Pour ce pays enclavé dont la croissance ­économique est la plus rapide d’Afrique, ­l’enjeu est de taille : il s’agit de se libérer de la ­dépendance vis-à-vis de Djibouti, par lequel transitent actuellement 97 % de ses importations. Et, ici aussi, les Émirats, qui disposent à Assab d’une importante base militaire, sont bien placés pour l’aider, d’autant qu’ils ont promis 3 milliards de dollars en aides et investissements à Addis-Abeba.

En août, la secrétaire d’État émiratie à la Coopération internationale, Reem Bint Ibrahim al-Hashimy, rencontrait le Premier ministre Abiy Ahmed pour ­discuter de la construction d’un oléoduc entre le port d’Assab et l’Éthiopie.

Le barrage : Grand Ethiopian Renaissance

Aujourd’hui, la coopération entre Addis-Abeba et ses voisins du Golfe a pris une tournure si stratégique que la Gulf Cooperation Council Interconnection Authority (GCCIA), un joint-venture entre les six États du Golfe dans le domaine de l’énergie, a lancé une étude de faisabilité pour le déploiement d’un câble entre le barrage Grand Ethiopian Renaissance et l’Arabie saoudite. En construction à 900 km au nord-ouest d’Addis-Abeba, le Grand Ethiopian Renaissance sera le plus grand barrage hydraulique d’Afrique, d’une puissance de 6,45 GW.

« Nous ne pouvons pas continuer à dépendre du pétrole et du gaz pour notre propre ­production ­énergétique, c’est une de nos sources ­principales de revenus », a expliqué le directeur général du GCCIA au site ­londonien Climate News, ­précisant que, de cette façon, les pays du Golfe pourront ­réserver leur pétrole à l’exportation. Une ­délégation ­saoudienne de haut niveau a visité le ­chantier en 2016.

La stratégie de Riyad et Abou Dhabi dans la Corne de l’Afrique consiste à créer un coussin de protection pour leurs alliés régionaux et à éloigner les ennemis

L’Égypte a plusieurs fois fait part de sa colère contre le projet de barrage, craignant une diminution du débit du Nil, vital à sa survie. Le Caire considère qu’il s’agit là d’une question de « sécurité nationale ». « Une fois qu’il sera en activité, il est possible de voir surgir un grave conflit autour de l’eau », redoute Peter Woodward, spécialiste de la région et professeur émérite de l’université de Reading, en Grande-Bretagne. Peut-être les pays du Golfe, dont l’Égypte dépend pour leur aide financière, pourront-ils amener leur allié arabe à tempérer sa position.

« Des relations conciliantes entre ­l’Éthiopie et l’Égypte constitueraient une victoire stratégique majeure pour les États du Golfe, estime Elizabeth Dickinson. Riyad et Abou Dhabi sont très attentifs à maintenir la sécurité de l’Égypte. Leur stratégie dans la Corne de l’Afrique consiste à créer un coussin de protection pour leurs alliés régionaux et à éloigner les ennemis. Ils font en sorte que l’empreinte du Qatar et de l’Iran y reste limitée. Forger une alliance avec le poids lourd de l’Afrique de l’Est, l’Éthiopie, est un moyen d’y parvenir. »


Effets déstabilisateurs

Si l’accord de paix entre l’Érythrée et l’Éthiopie est largement considéré comme une réussite diplomatique pour les deux États du Golfe, leur influence croissante a aussi des effets déstabilisateurs. En Somalie, le président Mohamed Abdullahi Mohamed, dit « Farmajo », a refusé de soutenir le blocus sur le Qatar, ce qui a aggravé les frictions entre Mogadiscio et les leaders régionaux somaliens, comme le déplore un récent rapport de l’International Crisis Group. En choisissant d’investir dans le port de Berbera, au Somaliland, région qui a déclaré son indépendance de la Somalie en 1991 (sans reconnaissance de la communauté internationale), la compagnie de fret maritime dubaïote DP World n’a pas manqué d’aviver les tensions.

*Unité monétaire de l’Arabie saoudite

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