Diasporas

Maghreb : comment faire revenir les talents de la diaspora ?

Des expatriés entourant le ministre chargé des Marocains résidant à l’étranger, Abdelkrim Benatiq, lors de la Fête du trône, en juillet. © Chamali Mohammed/MAP

Souvent perçus comme une simple source de revenus, les Maghrébins vivant à l’étranger sont aujourd’hui courtisés par leurs pays d’origine.

Un nouveau dispositif au service des Marocains résidant à l’étranger (MRE) vient de voir le jour : un numéro vert, mis en place par le ministère des Affaires étrangères, joignable douze heures par jour, disponible en sept langues pour couvrir les vingt-six pays d’Europe qui accueillent près de 84 % de la diaspora.

« Chaque Marocain pourra appeler pour, par exemple, se renseigner sur les papiers dont il aura besoin, sans avoir à se déplacer », a expliqué, lors de son lancement, le ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita.

Nous ne sommes considérés que pour nos opérations MoneyGram ou Western Union, pas pour nos compétences

De quoi donner des idées à la Tunisie, où les pouvoirs publics cherchent à impliquer davantage leurs ressortissants dans leurs stratégies de développement. « La contribution économique de notre communauté demeure faible par rapport à ce qu’elle est dans certains pays arabes tels que le Maroc », se désole Zied Laadhari, ministre de l’Investissement et de la Coopération internationale.

Un remède providentiel ?

Face à l’effritement de ses réserves de change, la Tunisie voit dans les revenus de sa diaspora un remède providentiel. « Nous ne sommes considérés que pour nos opérations MoneyGram ou Western Union, pas pour nos compétences », grince un Tunisien reparti en France après avoir tenté de créer une entreprise après la révolution.

De fait, le montant des transferts des Tunisiens résidant à l’étranger (TRE) constitue le quatrième apport en devises. Mais ce montant stagne, alors que la valeur du dinar se déprécie.


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L’Algérie voisine, confrontée aux mêmes défis, se défend pour sa part de considérer sa diaspora comme un guichet. En présentant à Londres une offre immobilière destinée aux expatriés, Abdelwahid Temmar, ministre du Logement, a assuré qu’il ne s’agit pas de « renflouer les caisses du Trésor public », mais de permettre à la diaspora d’apporter « son expérience et son savoir-faire » au pays.

Qu’il est loin le temps où Abdelmalek Sellal, alors Premier ministre, se défendait de vouloir faire revenir les diplômés. « Et concrètement, qu’aurais-je à leur proposer ici ? » lâchait-il en privé.

Retour des compétences

Le discours a bien changé. « La méfiance est moindre parce que ceux qui sont rentrés ces dernières années peuvent présenter des réalisations concrètes », fait valoir Houda Bendib, architecte. Aussi le gouvernement s’est-il lancé dans une offensive de charme, notamment en France, où se concentrent 50 % des Algériens de l’étranger.

« Ça permet de renouer le lien après la maladresse des politiques », sourit une source proche de l’ambassade d’Algérie en France, qui accueille, depuis peu, les réunions du Cercle Augustin. « Une plateforme de réflexion pour accompagner la diaspora dans ses projets en Algérie, pour ­accélérer les transferts de compétences », explique Houda Bendib, membre du Cercle.

Une instance de plus dans un maquis d’acteurs ? « Les associations seules n’y arrivaient pas. Elles n’avaient pas leurs entrées dans les institutions, argue la même. Le Cercle, appuyé par l’ambassadeur, est une clé. » Elle peut par exemple ouvrir les portes de l’Assemblée, où une délégation ­d’entrepreneurs a été reçue en juin par le vice-président, Djamel Bouras.

« Depuis deux ans, je sens une implication croissante des autorités pour le retour des compétences, plaide Amina Kara, cofondatrice d’International Talents Network (ITN), un cabinet de recrutement spécialisé dans le continent. Le ministère du Travail communique beaucoup sur l’investissement et l’accompagnement financier. Un “couloir vert” a été créé pour faciliter les démarches administratives. »

Dématérialisation, débureaucratisation, fluidité de la gestion consulaire… Les axes de travail sont nombreux

Des axes de travail nombreux

Dématérialisation, débureaucratisation, fluidité de la gestion consulaire… Les axes de travail sont nombreux. Pour les investisseurs, la question des transferts de fonds reste, elle, épineuse. L’annonce de l’ouverture, courant 2018, de cinq agences de la Banque extérieure d’Algérie (BEA) n’a toujours pas été suivie d’effet.


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Côté tunisien, Zied Laadhari a regretté, à la mi-novembre, lors d’un forum consacré à la diaspora, qu’il n’existe aucun cadre juridique ­particulier pour les TRE voulant développer une activité en Tunisie, alors que son ­ministère rêve de porter à 25 % leur participation aux investissements. Le ­secteur privé veut en tirer profit : des structures comme Allo Bledi proposent des services réservés à la diaspora et une plateforme destinée aux TRE perdus dans les méandres administratifs.

Les institutions internationales donnent aussi de la voix. L’Union européenne (UE), par exemple, finance à hauteur de 12 millions d’euros le programme « Progrès migration Tunisie », qui fait ­notamment intervenir la GIZ, l’agence de coopération allemande.

« La GIZ envisage de créer une fédération des Tunisiens résidant à l’étranger », explique Oula Tarssim, responsable du projet de mobilisation. Amina Kara plaide, elle, pour un observatoire qui permettrait de qualifier et de quantifier cette diaspora maghrébine. Là encore, le Maroc a été un précurseur. Le royaume a lancé l’an dernier le programme « Treizième Région » pour tisser un réseau de compétences des Marocains dans le monde. Le projet mobilise la fédération patronale CGEM et le ministère chargé des MRE et de la migration.

Les besoins de la communauté sont plus sophistiqués que ceux des premières générations

Qualité de vie

La Tunisie se dote, elle aussi, d’instances nouvelles. Un ministre chargé de l’Immigration et des Tunisiens à l’étranger a été nommé début novembre. « Les problématiques sont transversales, met en garde Samir Bouziri, et concernent aussi bien le commerce que le développement. » L’expert des diasporas auprès de l’UE craint que la Tunisie n’ait « pas encore intégré cette approche ».

La question de la qualité de vie reste un nœud gordien. Comment convaincre des ressortissants habitués à la société de consommation à ­l’occidentale de s’installer dans des pays où les services équivalents font défaut ? « En la matière, l’évolution est énorme, assure Houda Bendib. Davantage de salles de spectacles, de concerts. »

Mais ces manques offrent aussi, à l’entendre, des opportunités d’affaires : « De plus en plus de gens investissent dans la culture, le tourisme ou le loisir. » « Les besoins de la communauté sont plus sophistiqués que ceux des premières générations », reconnaît Samir Bouzidi, qui relève qu’avant toute chose la communauté est surtout en quête de considération. Une chose est sûre : l’exaltation des racines ne suffira pas.


Une force financière … et électorale

Au regard des chiffres, difficile de nier le poids de la diaspora. Notamment sur le plan démographique. Les MRE représentent la deuxième « région », derrière le Grand Casablanca et devant Marrakech-Safi. En Algérie, la diaspora est deux fois plus nombreuse que la population d’Alger. Idem pour la Tunisie, qui compte davantage de ressortissants à l’étranger que d’habitants dans le Grand Tunis.

Mais leur implication politique reste faible. Lors de la présidentielle de 2014, 27,14 % des électeurs de l’étranger ont voté. Côté algérien, seuls 9,92 % se sont exprimés lors des législatives en mai. Quant aux MRE, ils ne disposent ni de représentation au Parlement ni de la possibilité de voter à distance.

 

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