Religion

Algérie : la béatification des moines de Tibhirine « est l’occasion de préparer la venue du pape »

Il a été nommé archevêque d’Alger par le pape François en 2016. © Nacerdine ZEBAR

Moines de Tibhirine, relations avec les autorités, dialogue interreligieux, prosélytisme évangélique : Paul Desfarge, archevêque d'Alger, livre sa vision du rôle de l’Église catholique dans le pays.

Dix-neuf religieux catholiques, moines, Pères blancs et bonnes sœurs, assassinés dans les années 1990 lors de la décennie noire, seront élevés au rang de bienheureux le 8 décembre à la basilique de Santa Cruz, à Oran. La mémoire de 114 imams victimes du terrorisme sera également honorée.

Jean-Paul Vesco, évêque d’Oran, John Mac William, évêque de Laghouat-Ghardai, Jean-Marie Jehl, administrateur de Constantine et de Hippone, et Paul Desfarges, archevêque d’Alger, seront présents.

Ce dernier explique pour JA le sens de l’événement et revient sur la place de l’Église en Algérie.

Jeune Afrique : Comment a été prise la décision de la béatification de ces 19 religieux ? 

Mgr Paul Desfarges : C’est l’aboutissement d’une longue enquête qui a rassemblé tous les témoignages concernant la vie et les écrits de ces hommes et femmes de foi. Au terme d’un travail qui a duré, le pape François a signé un décret autorisant leur béatification. Il est juste que ces 19 personnes soient montrées comme des exemples de vie selon l’Évangile, des modèles de don de soi à Dieu et à l’humanité, et de foi profonde.

Quelle est la symbolique de cette cérémonie et de cette décision du pape ?

Pour notre Église, elles sont une attestation de la fraternité par-delà ce qui peut apparaître comme des barrières. On peut témoigner, chrétiens et musulmans, chercheurs de sens et personnes de bonne volonté, qu’on peut vivre ensemble parce qu’au fond il y a une fraternité humaine qui nous unit. Nous sommes dans un climat de pardon, de paix et de réconciliation.

Qui sont d’ailleurs ces 19 religieux élevés au rang de bienheureux ?

Il y a les 7 moines du monastère de Tibhirine, enlevés et tués au printemps 1996. Il y a également 4 pères blancs assassinés en janvier 1995 dans leur presbytère de Tizi-Ouzou, en Kabylie.

Nous avons aussi frère Henri Vergès et sœur Paul-Hélène Saint-Raymond, suppliciés en mai 1994 dans leur bibliothèque, dans le quartier populaire de la Casbah, à Alger.

Il y a Esther Paniagua Alonso et Caridad Álvarez Martín, 2 religieuses espagnoles tuées en octobre 1994 dans le même quartier. Seront aussi béatifiées 3 sœurs missionnaires assassinées à Alger en septembre et en novembre 1995.

Et enfin, Mgr Pierre Claverie, évêque d’Oran, assassiné en août 1996 dans l’explosion d’une bombe déposée devant son évêché, qui a tué également son chauffeur.

Nous voulons célébrer cette béatification non pas entre chrétiens mais avec nos amis et nos voisins musulmans

En ce qui concerne les 7 moines trappistes de Tibhirine, l’enquête n’a pas encore fait toute la lumière sur les circonstances du rapt qui a conduit à leur assassinat. Le dossier continue de susciter tensions et malaises entre Alger et Paris. Cette béatification va-t-elle apaiser ces tensions ?

Ce n’est pas du tout le souci de notre Église. Nous avons toujours pensé qu’ils étaient morts parce qu’ils avaient, de fait, pris le risque, se sachant menacés, de rester au monastère de Médéa et parmi la population algérienne. Leur relation avec les voisins et partenaires était plus importante que la protection de leur vie. C’est ce qui fait qu’ils sont des témoins et des martyrs.

Du reste, ce n’est pas nous, en tant qu’Église, qui avons demandé une enquête sur leur mort. Nous sommes proches des gens de Médéa, et pour eux il est évident qu’ils ont été enlevés et tués par un groupe islamique armé. Je n’ai aucune autre information.

Et encore une fois, ce n’est pas le sens que nous voulons donner à cette béatification. Ils avaient déjà donné leur vie lorsqu’on la leur a prise.


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Savez-vous qui représentera les autorités algériennes lors de la cérémonie ?

Depuis le début de ce processus, nous avons été très bien accompagnés par les autorités algériennes, en particulier le ministre des Affaires religieuses, qui a tout entrepris pour que tout se passe dans les meilleures conditions. Il sera présent à cette cérémonie, ainsi que des imams.

Nous voulons célébrer cette béatification non pas entre chrétiens mais avec nos amis et nos voisins musulmans qui, eux aussi, ont souffert et perdu les leurs pendant cette décennie noire.

Nous voulons aussi honorer la mémoire des 114 imams, hommes de foi et de fidélité à leur conscience, qui ont perdu la vie parce qu’ils n’ont pas voulu signer des fatwas et cautionner les violences des groupes armés. Sans oublier les journalistes, les intellectuels et les artistes qui ont péri durant ces années-là.

C’est donc un moment de communion entre chrétiens et musulmans…

Nous sentons que c’est un moment de communion, de paix et de rassemblement, qui ne sera pas tourné vers le passé mais sur le présent du vivre-ensemble. Les 19 martyrs ont pris le risque de mourir plutôt que de quitter celles et ceux avec lesquels ils vivaient et qui étaient le sens de leur vie.

Cj Gunther/AP/SIPA

Les autorités nous ont fait comprendre qu’il valait mieux attendre un peu. Ce n’est que partie remise

Pourquoi le pape François, qui se rendra au Maroc en mars 2019, n’assistera-t-il pas à cette cérémonie de béatification ?

Je crois qu’il y a eu des retards, et le pape ne vient pas systématiquement aux béatifications. Celle-ci est proche d’une année électorale [présidentielle algérienne de 2019]. Les autorités nous ont fait comprendre qu’il valait mieux attendre un peu. Ce n’est que partie remise.

Une éventuelle visite du pape en Algérie est donc en discussion avec les autorités ?

Les Algériens sont disponibles et favorables à la venue du Saint-Père. Nous en avons eu l’assurance, mais les conditions ne sont pas encore réunies pour une visite. Je pense que cette béatification est une occasion de préparer une venue du pape après les prochaines élections.


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Quelle est aujourd’hui la place de l’Église catholique d’Algérie alors qu’on assiste depuis quelques années à l’émergence d’un protestantisme évangélique ?

Nous suivons notre vocation d’Église universelle. Nous sommes une Église internationale avec une communauté d’expatriés, de diplomates, d’étudiants qui viennent de l’Afrique subsaharienne, de migrants originaires de cette partie de l’Afrique, ainsi que d’Algériens de confession chrétienne. Notre vocation est d’aimer et de servir comme le disait saint Augustin. Nous nous situons dans la longue tradition de saint Augustin.

Le prosélytisme des Églises évangéliques vous inquiète-t-il ? Ou cela fait-il partie de la pratique de la vie religieuse ?

Notre Église catholique ne fait pas de prosélytisme. Nous croyons au témoignage dans l’amour et la fraternité, et tout croyant sincère témoigne de sa foi.

Nous n’allons chercher personne car c’est Dieu qui convertit. On ne se convertit qu’à Dieu. Nos frères évangéliques ont une autre pratique de la religion. Nous avons des liens fraternels avec certains, mais chacun sa vocation.

Les spirituels de chaque religion peuvent se rencontrer au niveau profond de la foi

Sentez-vous un regain religieux en Algérie ?

Oui. On sent que ce peuple est fier de sa foi musulmane. Nous constatons aussi que, dans la société, il y a des questions qui se posent. Il y a des gens qui cherchent un islam ouvert et tolérant, un espace de liberté plus grand.

Comment le dialogue interreligieux a-t-il évolué en Algérie ces dernières années ?

On peut se parler avec beaucoup plus de vérité et se reconnaître dans ce qui nous rapproche. Malgré les différences, l’essentiel réside dans la communion spirituelle. Nos 19 martyrs sont pour nous un chemin vers cette rencontre spirituelle.

On peut se retrouver entre chrétiens et musulmans dans des moments de partage, de prière et de méditation sans entrer dans des discussions théologiques. Les spirituels de chaque religion peuvent se rencontrer au niveau profond de la foi.

En tant qu’archevêque d’Alger, quelles relations entretenez-vous avec le ministre algérien des Affaires religieuses ?

D’excellentes relations à titre personnel. Mes frères évêques aussi ont de très bonnes relations avec le ministre Mohamed Aïssa. Il est attentif à la vie de notre Église et, chaque fois que nous soulevons une question, il fait preuve d’écoute.

Justement, l’un des problèmes soulevés est celui du refus des autorités d’accorder des visas à certains religieux. A-t-il été réglé ?

Il n’est pas réglé. C’est l’une de nos difficultés. On ne comprend pas toujours ces refus. Le problème des visas ne concerne pas uniquement les religieux et les religieuses, d’ailleurs. Et ce n’est pas non plus un refus absolu. Certains visas sont accordés, d’autres très longs à obtenir, et quelques-uns refusés. Nous sommes encore dans le dialogue avec le ministre des Affaires religieuses, mais cette question ne dépend pas totalement de lui.


Vers une canonisation ?

La béatification est l’acte pontifical par lequel une personne défunte est élevée au rang de bienheureux. C’est, de la part de l’Église, la reconnaissance officielle que le fidèle a aimé le Christ et qu’il l’a suivi de manière admirable.

En d’autres termes, le signe que cette personne a contribué à la sainteté de Dieu. Son exemple est ainsi accessible et bienfaisant pour les fidèles chrétiens. La béatification est un préliminaire à la canonisation, qui, elle, est l’acte par lequel le pape inscrit cette personne sur la liste officielle des saints.

Un tel geste est-il envisageable pour les 19 religieux qui seront béatifiés le 8 décembre ? « Oui, répond Mgr Paul Desfarges. Là encore, c’est un long processus. »

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