Energie

Énergie : comment Eranove est sorti de son bastion ivoirien

Centrale CIPREL (Compagnie Ivoirienne de Production d'Electricité) à Abidjan © Eranove

En difficulté au Sénégal, Eranove, le groupe, champion de l’électricité en Côte d’Ivoire, a remporté à Madagascar, au Togo et au Gabon des contrats lui offrant une présence panafricaine.

Bernard N’Guessan a l’habitude. Le directeur général de la Compagnie ivoirienne de production d’électricité (Ciprel) n’aime pas trop présenter ses installations aux journalistes, mais, puisqu’il travaille ici depuis le début de l’histoire, en 1994, ce n’est pas la première fois qu’il s’y prête.

À mesure que le temps a passé, toutefois, la centrale à gaz où il a fait carrière a bien changé. Située dans le port d’Abidjan, elle n’a cessé de gagner en puissance. Le directeur boucle même, en ce mois de novembre, les dernières négociations avec le gouvernement concernant les conditions d’opération de la cinquième extension : une centrale à cycle combiné de 350 MW dénommée Ciprel V. « Avant même cette dernière unité, témoigne-t-il avec fierté, nos 556 MW font déjà de nous le plus gros producteur indépendant d’électricité d’Afrique de l’Ouest. »

C’est assurément le fleuron du groupe Eranove, actionnaire à 83,3 % de Ciprel, aux côtés de l’État ivoirien (14,7 %). Mais ce n’est pas le seul. Avec 1 250 MW de production électrique en opération en Côte d’Ivoire (dont plus de 600 MW d’hydroélectricité) et 1 000 MW de capacité en cours de développement en Afrique, le groupe industriel s’apprête à doubler ses capacités installées.

Expansion panafricaine

Confiné jusqu’en 2014 aux frontières de la Côte d’Ivoire et du Sénégal (contrat d’affermage pour l’approvisionnement en eau potable des centres urbains), Eranove s’aventure désormais hors de ses bases avec l’ambition de devenir « un leader panafricain dans les métiers de l’eau et de l’électricité ».

Ce plan, élaboré après la prise de participation majoritaire (53 %) de la société d’investissement Emerging Capital Partners (ECP) en 2009, par Marc Albérola, directeur général d’Eranove, et Vincent Le Guennou, coprésident d’ECP – aux côtés de Hurley Doddy –, a mis du temps à se déployer mais semble enfin prendre forme.

Il y a quatre ans, le groupe s’adjugeait un premier contrat de services de trois ans en RD Congo avec la Régie de distribution d’eau (Regideso). L’année suivante, il remportait une convention de concession au Mali d’une durée de trente ans pour le financement, le développement, la construction et l’exploitation de la centrale hydroélectrique de Kenié (42 MW).


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En octobre 2016, aux côtés du Fonds gabonais d’investissements stratégiques (FGIS), le groupe se voyait attribuer par Libreville deux concessions pour la conception, le financement, la construction et l’exploitation de deux centrales hydroélectriques (73 MW et 15 MW). Deux mois plus tard, Marc Albérola signait un accord de projet avec Madagascar pour la construction et l’exploitation d’une centrale hydroélectrique de 200 MW.

Enfin, en octobre dernier, le Togo lui octroyait une convention de concession pour une centrale à cycle combiné de 65 MW. L’idée du DG est, à partir de ces bases, de continuer à se développer géographiquement par « cercles concentriques » dans la production, en s’appuyant sur des partenaires pour la construction et la haute technologie (Eiffage et Themis à Madagascar, EDF et General Electric pour Ciprel).

790 000 clients dans l’électricité gagnés en six ans

« Eranove est avant tout un développeur, un ensemblier spécialisé dans la production énergétique, plutôt qu’un acteur propriétaire de ses propres technologies », juge un concurrent. Ainsi, pour le barrage de Kenié, le groupe a lui-même lancé un appel d’offres en 2018 pour les turbines et la construction de l’ouvrage, dont les résultats seront connus avant la fin de l’année.

Si, d’après les chiffres auxquels nous avons eu accès, c’est bien dans la production d’énergie que le groupe gagne le plus d’argent, il sait cependant les avantages implicites de la gestion de concession. « Gérer des délégations de service public (DSP) permet de devenir un acteur qui compte localement et d’être au courant de toutes les opportunités sur place, explique Marc Albérola. C’est pourquoi cette activité entre dans notre stratégie à long terme. »

Installation de la Sénégalaise des Eaux (SDE) © Eranove

Outre la distribution d’eau en RD Congo, l’entreprise gère des DSP en Côte d’Ivoire (Société de distribution d’eau de la Côte d’Ivoire – Sodeci – et Compagnie ivoirienne d’électricité – CIE) et au Sénégal (Sénégalaise des eaux – SDE).

Cette dernière concession, que le groupe opère depuis 1996, défraie aujourd’hui la chronique. Remise en jeu cette année via un appel d’offres, son attribution provisoire en octobre à Suez (15,9 milliards d’euros de chiffre d’affaires) a été suspendue après le dépôt par Eranove d’un recours contentieux. Un dossier auquel le groupe reste agrippé mordicus. « Nous ne pouvons pas perdre avec l’offre reconnue comme moins-disante, énonce tranquillement Marc Albérola. D’après le cahier des charges, c’est le seul critère qui devait départager les soumissionnaires encore qualifiés après l’offre technique. »

L’africanité du groupe

Cette confiance affichée, on la retrouve lorsqu’on titille le DG sur la taille de ses concurrents. « Nous ne sommes pas le petit face aux gros. Au contraire, nous sommes les leaders dans nos métiers en Afrique de l’Ouest et peut-être bientôt en Afrique centrale. » Avec 576 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2017, intégralement réalisés en Afrique, le groupe a augmenté ses revenus de près de 45 % en cinq ans, sous la poussée conjointe de la mise en service de Ciprel IV et de la forte croissance de la consommation d’électricité en Côte d’Ivoire (+ 790 000 clients en six ans).

Une autre caractéristique dont Eranove ne cesse de faire la publicité, c’est sa dimension africaine. Son actionnariat, composé à 9,3 % par des « investisseurs africains », à 4,7 % par la Caisse nationale de prévoyance sociale de Côte d’Ivoire, et à près de 15 % par ses salariés et managers « majoritairement africains », peut en témoigner. Marc Albérola, Français ayant effectué toute sa carrière sur le continent, ne dit pas autre chose : « Nous n’avons d’ambitions qu’en Afrique.

« Il ne faudrait pas oublier qu’ils appartiennent à un fonds d’investissement américain » rappelle un concurrent

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle notre business model s’appuie sur l’expertise et le professionnalisme locaux. Qui mieux que les Africains pour maîtriser leur contexte ? » Afin de cultiver ce tropisme, le groupe n’a pas hésité, à travers sa filiale CIE, à se lancer dans la formation en finançant un Centre des métiers de l’électricité (CME) à Bingerville (Abidjan), tandis qu’Eranove recherche en permanence des profils qualifiés au sein de la diaspora.

Le siège du groupe en revanche demeure à Paris, où l’on retrouve notamment Éric Tauziac, administrateur et secrétaire général, dont le profil est avant tout financier, et ancien de Veolia… comme Marc Albérola. Quant au siège de son actionnaire principal, ECP, il se situe à Washington (États-Unis).

De quoi susciter les railleries d’un concurrent sur le continent : « Il ne faudrait pas oublier qu’ils appartiennent à un fonds d’investissement américain. Pour le moment, Eranove signe de nombreux MOU [mémorandums d’entente] et nourrit son portefeuille un peu partout, mais il n’est pas interdit de penser que c’est pour revendre le tout sans états d’âme dans quelques années… »

Contacté, Vincent Le Guennou refuse de donner une échéance de sortie, répétant simplement que, « dans l’énergie, ECP est dans une stratégie à long terme ». Laissant la place au doute.

*Suite à la parution de cet article dans JA 3021, Vincent Le Guennou, coprésident du fonds d’investissement Emerging Capital Partners, tient à réaffirmer son engagement de long terme vis à vis d’Eranove.  « Avec ses différents fonds, ECP a décidé de conserver Eranove », insiste-t-il.


CIE : bientôt la fin du monopole ?

En 2020 prendra fin le contrat de concession de la CIE (signé en 2005), filiale d’Eranove détentrice du monopole de la distribution et de la commercialisation de l’électricité en Côte d’Ivoire. Une date que le gouvernement veut mettre à profit pour libéraliser le secteur dans l’espoir de diminuer le coût des facteurs du secteur. Cette perspective n’enchante évidemment pas Eranove, qui fait valoir la réussite du « modèle électrique ivoirien ». Le problème est que ce modèle ne parvient pas à couvrir les coûts de production par les prix de l’électricité.

En 2016, le gouvernement a suspendu une hausse annoncée après que des manifestations ont dégénéré en violences dans plusieurs villes du pays. L’année dernière, il a décidé une augmentation de 3 % pour les seuls opérateurs économiques abonnés à la haute et moyenne tension (58 % de la consommation nationale). Une hausse toutefois insuffisante pour combler les quelque 100 millions d’euros que l’État dépense chaque année pour compenser la différence entre prix et coût de revient.

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