Culture

Hrach is Beautiful : briser le tabou autour des cheveux crépus en Afrique du Nord

Le duo fondateur du mouvement Hrach Is Beautiful. © Samia Saadani

En avril 2018, Yassine Alami et Samia Saadani ont lancé l’initiative « Hrach Is Beautiful » pour briser le tabou autour des cheveux crépus en Afrique du Nord.

« J’ai toujours vécu en Algérie. Dans notre société, les cheveux crépus sont très mal vus. Une grande partie de la population se lisse les cheveux avec des produits chimiques pour répondre aux critères de beauté qui se limitent à des traits fins et à des cheveux lisses comme ceux de vous savez qui… » : ainsi témoigne Mélissa, 17 ans, sur le compte Instagram de Hrach Is Beautiful, « hrach » étant un terme péjoratif pour désigner le cheveu crépu en darija.

Le mouvement, lancé par deux Français nés de parents marocains – Yassine Alami, 28 ans, professeur d’histoire-géographie, et Samia Saadani, 25 ans, doctorante en sciences de gestion –, entend revaloriser le cheveu crépu en Afrique du Nord et dans la diaspora.

Tout commence sur Twitter en avril 2018. « J’ai publié un témoignage dans lequel je racontais qu’avant mon départ pour le Maroc, où je n’étais pas allé depuis huit ans, mes proches m’avaient dit de faire attention à mes cheveux. Parce qu’ils étaient longs et crépus, j’allais être victime de brimades », raconte Yassine Alami.

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📣🗣Vos récits, vos témoignages: la parole est à vous #14 Notre témoignage du jour est celui d'Inès .Nous la remercions beaucoup pour son témoignage. Inès est aussi artiste. Nous avions rencontré Inès lors d'une exposition "Beurettocratie" à Lyon, puis à Marseille, elle avait alors accepté de poser pour nous. Vous pouvez retrouver certaines de ses œuvres sur instagram @cheb_mama . "Je m’appelle Inès et j’ai 19 ans. J’ai une grande histoire de haine et d’amour avec mes cheveux. Pendant une grande partie de mon enfance, c’est à peine si je voyais mes cheveux bouclés, puisque ma mère essayait de les « canaliser » dans des tresses, kardounes et brushings. J’étais au lycée lorsque j’ai décidé de me laisser les cheveux naturels et à partir de là beaucoup de choses ont changé dans ma façon de penser. De manière générale tout ce qui est lié aux soins et à la beauté ne m’intéressait pas. Mais arrivé l’âge de 16 ans, je me suis dit que d’ici quelques années je serais à la fac, je vivrais seule et je ne pourrai plus compter sur ma mère pour m’aider à les lisser. La première raison était donc plus pragmatique qu’autre chose. J’avais passé toutes les vacances d’été à regarder des tutoriels sur Youtube, faits en grande partie par des femmes afro-américaines, et je découvrais littéralement le cheveu bouclé. Dès la rentrée de terminale, j’ai décidé de ne plus me les lisser. Le premier jour où je me suis ramenée avec mes cheveux bouclés au lycée, je m’en souviens très bien. Tout le monde était tellement dramatique, les gens qui me connaissait me regardaient comme si j’étais un ovni. Il y avait pas beaucoup de personnes avec des cheveux comme les miens dans le lycée. Il y avait pas beaucoup de personnes de couleur pour commencer. Qui plus est, toutes les filles maghrébines se les lissaient, du coup tout le monde pensaient que le cheveu maghrébin, c’était lisse, long et noir. Et voilà qu’on commençait à me donner pleins de surnoms, qu’on se mettait à toucher mes cheveux sans me demander, qu’on me posait des questions déplacées et idiotes. (La suite en commentaires)

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Négrophobie

Samia Saadani, qui a les cheveux bouclés et crépus, fait partie de la centaine de personnes qui retweetent ce témoignage. À l’occasion de la conférence intitulée « Afrique du Nord : on en est où avec nos cheveux ? », à Paris, les deux militants antiracistes décident de fonder leur mouvement de revendication. Le 1er septembre 2018 est née une association reconnue par la loi française, et près de 300 témoignages comme celui de Mélissa ont afflué, tous réseaux sociaux confondus.

« Pendant vingt-huit ans, j’ai pensé que mes cheveux étaient harchine, sans aucune forme. J’ai eu recours à toutes sortes de brushings et de lisseurs », raconte Safae, Marocaine de 30 ans. « Le dénigrement du cheveu crépu révèle le rejet de notre africanité, la négrophobie prégnante en Afrique du Nord entre autres problématiques. La question est éminemment politique », clame Alami.

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📣🗣Vos récits, vos témoignages: la parole est à vous #9 Le témoignage du jour est celui Sammy 🇲🇦. Nous le remercions beaucoup pour son témoignage mais aussi pour avoir accepté de poser pour nous lors de notre shooting à la Friche Belle de Mai lors de notre dernière conférence à Marseille. "J'ai toujours été critiqué pour la nature de mes cheveux et ce depuis petit, déjà petit on me les coiffait tirés en arrière avec du gel pour bien cacher la nature texturé de ceux-ci, mais lorsque je portais une coiffure différente on me parlait de ma "touffe" de "mouton noir" et toute sorte de nom. J'avais bien compris que pour être "propre" il fallait avoir les cheveux lisses ou du moins cacher nos boucles. Mon rapport à mes cheveux fût très impersonnel, c'est à dire que mes parents me forçaient à aller chez le coiffeur pour une coupe que je ne choisissais pas et cela jusqu'à la vingtaine. Mes expériences avec les coiffeurs ont toujours été très désagréables, aucun coiffeur n'a jamais su s'occuper de mes cheveux, sauf pour me faire une coupe très courte qui cache totalement leur nature. Les seules salon de coiffure qui respectent les boucles sont les salons de coiffures afros mais généralement ils ne coiffent que les femmes. Je ne compte plus le nombre de fois où on a maltraité mes cheveux à cause du manque de formation des coiffeurs, ou les fois où l'on me fait une coupe complètement différente, par exemple la dernière fois que je suis allé chez un coiffeur c'était un coiffeur maghrébin, et malgré mes protestations il s'est permis de me couper les cheveux court de force d'un coup de tondeuse, parce que "les cheveux longs bouclés chez les hommes c'est pas une coupe ça", depuis j'ai décidé de ne plus aller chez le coiffeur. Quand j'ai commencé à m'occuper de mes cheveux, j'ai eu des railleries de la part d'autres hommes, eux qui pourtant passent des heures avec leur cire et leur sèche cheveux tous les matins se moquaient quand je parlais de bains d'huiles, c'est comme si s'assumer au naturel était vu comme quelque chose de non-masculin. (La suite en commentaire) #hrachisbeautiful

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Modèles

Si les similitudes avec la vague Nappy, qui s’est propagée au sein des populations noires, sont sans équivoque, ce mouvement a mis de côté les personnes d’origine maghrébine, souligne le duo. « Lors de notre première conférence, nous avons invité la coiffeuse Aline Tacite, fondatrice du salon Boucles d’ébène. Cela nous a permis d’évoquer les deux mouvances. » Principales différences : le contexte historico-social et le tabou persistant autour du cheveu crépu en Afrique du Nord.

Pourtant, les modèles ne manquent pas. Le duo cite le footballeur égyptien Mohamed Salah, la chanteuse marocaine Malika Zarra et le mannequin Yassine Rahal, d’origine marocaine. « Nous voulons que la prochaine génération puisse s’accepter telle qu’elle est », disent les deux militants, qui poursuivent le travail entamé par des blogueuses marocaines depuis le début des années 2010.

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