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Cet article est issu du dossier «Maghreb : la paix en votant»

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Politique

Élections législatives et présidentielle en Tunisie : le compte à rebours est lancé

Youssef Chahed, le 30 novembre 2016. © Nicolas Fauqué pour JA

À un an des élections générales en Tunisie, les alliances se font et se défont. Un nouveau bloc parlementaire soutient désormais le chef du gouvernement… contre le parti présidentiel, mis en minorité. Mais les grands équilibres politiques ont-ils changé pour autant ?

Une fois passées les élections législatives et présidentielle de 2014, la Tunisie pensait en avoir fini avec l’instabilité politique ou, du moins, s’être mise à l’abri des tempêtes, désormais forte d’une Assemblée des représentants du peuple (ARP) et d’un exécutif légitimés par les urnes. Quatre ans plus tard, il n’en est rien. Les crises politiques successives ne lui ont pas permis de retrouver l’équilibre ni, donc, l’aplomb nécessaire pour faire aboutir les réformes et surmonter les difficultés économiques et financières.

À un an des prochaines élections générales (prévues au dernier trimestre de 2019), la dernière crise en date, la plus profonde et la plus longue, rebat les cartes. Partie d’un mal­entendu sur les prérogatives dévolues par la Constitution de 2014 au président de la République et au chef du gouvernement, elle a opposé pendant six mois les deux têtes de l’exécutif, bien que l’un et l’autre n’aient cessé de le nier… Jusqu’à la fracture.

Hafedh Caïd Essebsi et Youssef Chahed

Vainqueur des scrutins en 2014, Nidaa Tounes, le parti fondé en 2012 par le chef de l’État, Béji Caïd Essebsi (BCE), est désormais relégué dans l’opposition. Principale force politique du pays après sa victoire aux législatives en 2014, avec 89 députés sur 217, la formation a perdu 22 sièges dès fin janvier 2016 et, du même coup, son statut de premier groupe parlementaire au profit d’Ennahdha (69 sièges).

En cause, la remise en question du leadership de Hafedh Caïd Essebsi (le fils de Béji), devenu directeur exécutif de Nidaa Tounes début janvier 2016, qui s’est traduite par plusieurs vagues de démissions.

Les désaccords les plus graves au sein du parti se sont déclarés avec l’arrivée de Youssef Chahed à la primature. Membre de Nidaa Tounes, sans passé politique marquant, l’ancien ingénieur agronome, qui a occupé le secrétariat d’État à la Pêche, puis a détenu le portefeuille des Affaires locales, a été nommé à la tête du gouvernement par le président à l’issue des accords de Carthage, fin août 2016. Il n’avait que 40 ans.

Youssef Chahed, chef du gouvernement tunisien, devant l'Assemblée des représentants du peuple. © Hassene Dridi/AP/SIPA

Faisant d’abord figure de fils spirituel de Béji Caïd Essebsi, il a assez rapidement pris ses distances pour se positionner comme chef d’un gouvernement d’union.

L’homme le plus en vue du pays sans jamais avoir été élu

En l’absence de soutien de son parti et, selon ses dires, sous l’effet « des pressions et des tiraillements politiques », Chahed a choisi de composer avec les autres formations tout en ramenant à lui l’alliance conclue en tout début de mandat entre Nidaa Tounes et Ennahdha, les deux piliers de la majorité, pour gérer les affaires du pays.


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S’il n’a pu appliquer la vision de Nidaa Tounes et encore moins son programme, Youssef Chahed a su manœuvrer pour devenir l’homme le plus en vue du pays sans jamais avoir été élu, ni avoir mené de carrière politique.

Cette montée en puissance s’accompagne pourtant d’un bilan économique mitigé, d’autant que le gouvernement est pris entre, d’un côté, ses engagements de réformes et de bonne gouvernance vis-à-vis des bailleurs de fonds et, de l’autre, les revendications de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), qui n’accorde aucun répit à l’exécutif (et avec laquelle le gouvernement a conclu un accord sur les augmentations salariales dans le secteur public le 20 octobre).

La Coalition nationale

Le remaniement ministériel, attendu pendant six mois, est finalement annoncé par Youssef Chahed le 5 novembre (alors que le chef de l’État, en déplacement en Mauritanie, ne l’a pas validé) et approuvé par l’ARP le 12 novembre. Il précise de nouvelles alliances et met en place de nouveaux équilibres.

La majorité a changé de camp, puisqu’elle apporte ses voix au chef du gouvernement, qui est soutenu par le nouveau bloc parlementaire de la Coalition nationale (créé fin août, il compte déjà 40 députés indépendants, issus de divers partis centristes et ex-membres de Nidaa Tounes) et a reçu la bénédiction d’Ennahdha.

Une reconfiguration qui laisse entendre que Youssef Chahed se destine à un avenir politique, même s’il ne s’est jamais prononcé sur ce point. Certains en donnent pour preuve l’entrée au gouvernement de Kamel Morjane, le fondateur du parti Al-Moubadara, qui montre que le chef du gouvernement consolide son assise politique en s’alliant à des franges du courant destourien, héritier de la pensée de Bourguiba.

Ce jeu d’alliances semble réussir au locataire de la Kasbah, qui a désormais les coudées franches avec une majorité au Parlement

Un jeu d’alliances bénéfique ?

Ce jeu d’alliances semble réussir au locataire de la Kasbah, qui a désormais les coudées franches avec une majorité au Parlement. L’adoption, mi-décembre, de la loi de finances 2019, sera un premier grand test pour le chef du gouvernement, en attendant qu’il précise ses projets, notamment « la création d’un parti », selon la députée Leila Chettaoui, qui a rejoint la Coalition nationale.

Avec les élections de 2019 à la clé, la position de la Coalition nationale, mais aussi celle de Machrou Tounes, sera déterminante pour l’avenir politique de Chahed

Plus vite dit que fait, car le contexte est complexe. Les appuis de Chahed au sein de l’ARP devront se prononcer également sur la loi successorale figurant au projet présenté par la Commission des libertés individuelles et des égalités (Colibe), ainsi que sur la désignation des membres et du président de l’Instance supérieure indépendante pour les élections (Isie).


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S’ils votent comme Ennahdha, ils perdront leur position de modernistes ; s’ils font cavalier seul, Chahed risque de ne plus bénéficier du soutien des islamistes. Avec les élections de 2019 à la clé, la position de la Coalition nationale, mais aussi celle de Machrou Tounes, qui lui est proche, sera déterminante pour l’avenir politique de Chahed.

À moins que ce dernier n’opère un rapprochement plus franc avec Ennahdha, dont il pourrait devenir le poulain pour la présidentielle. Malgré toute cette agitation, les Tunisiens semblent éprouver le sentiment singulier que rien ne change. Ennahdha est égale à elle-même ; la Coalition nationale qui soutient Chahed s’est construite sur fond de Nidaa Tounes, notamment : la bipolarisation, contre laquelle l’universitaire Larbi Chouikha mettait en garde dès 2014, reste donc bien installée.


Passes d’armes

  • 4 mai 2018 : Lors d’une allocution télévisée, le chef du gouvernement accuse la direction de Nidaa Tounes d’être responsable de la déliquescence du parti.
  • 27 août : Création d’un nouveau bloc parlementaire, la Coalition nationale, formé d’une trentaine de députés indépendants et centristes libéraux. Au 26 novembre, ce bloc comptait 42 membres.
  • 15 septembre : Youssef Chahed est suspendu des rangs de Nidaa Tounes, qui lance une procédure disciplinaire à son encontre.
  • 5 novembre : Sans attendre l’avis du président de la République, le chef du gouvernement présente un remaniement, avec 18 nouvelles nominations sur un total de 29 ministres et 5 secrétaires d’État.
  • 12 novembre : L’ARP approuve le remaniement.

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