Politique

[Tribune] Luttons honnêtement contre la corruption

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Mathias Hounkpe est titulaire d’un Master of Philosophy en science politique de l’Université Yale aux États-Unis et d’un doctorat en physique mathématique de l’Université d’Abomey-Calavi du Bénin. Il est actuellement l’Administrateur du Programme de Gouvernance Politique et de Consolidation Démocratique de OSIWA (Open Society Initiative for West Africa).

Un haut fonctionnaire marocain a été condamné mardi 5 décembre 2017 à dix mois de prison ferme pour corruption. © Jean-Francois Badias/AP/SIPA

Non seulement les tenants du pouvoir commettent l’erreur de ne pas rester neutres, mais ils instrumentalisent aussi la lutte contre la corruption à des fins de pur clientélisme politique, selon Mathias Hounkpe.

En janvier dernier, l’Union africaine (UA) a décrété que 2018 serait l’année de la lutte contre la corruption. Cela n’a surpris personne, tant il est vrai que c’est un obstacle majeur à la transformation de notre continent. Personne ne le dit mieux que Moussa Faki Mahamat, le président de la Commission de l’UA, lorsqu’il dénonce « l’ampleur du fléau sur le continent et […] ses effets dévastateurs pour le développement économique, corrosifs pour la cohésion sociale et déstabilisateurs pour l’ordre politique ».

On comprend donc aisément que les candidats aux élections présidentielles en Afrique accordent une place de choix à ce combat, à l’adoption de législations spécifiques et à la création d’agences spécialisées. Mieux : presque tous les chefs d’État, surtout lorsqu’ils sont nouvellement élus, montrent un certain entrain en la matière. Et pourtant, en Afrique de l’Ouest notamment, la perception de la corruption a peu évolué ces dernières années – les travaux de l’ONG Transparency International en attestent.

Au Bénin, au Burkina Faso, au Niger, au Nigeria ou au Sénégal, pour une bonne partie de l’opinion publique, cette lutte n’est qu’un prétexte pour éliminer l’opposition politique

Ce paradoxe apparent entre la création d’un environnement favorable à la lutte contre la corruption et le défaut de résultats probants s’explique de manière simple. Dans la quasi-totalité des pays concernés, les organes mis en place ne sont pas dotés de moyens suffisants. Les législations adoptées à grand renfort de publicité comportent des failles qui rendent leur application inefficace.

Lutte contre la corruption ou manœuvres politiques ?

Et les suites à donner aux enquêtes menées par les agences tout spécialement créées dépendent de la volonté des gouvernants, autrement dit des politiciens eux-mêmes… Même dans les pays où des actions concrètes sont entreprises, elles apparaissent comme partisanes.

En effet, que ce soit au Bénin, au Burkina Faso, au Niger, au Nigeria ou au Sénégal, pour une bonne partie de l’opinion publique, cette lutte n’est qu’un prétexte pour éliminer l’opposition politique et tenir en respect des alliés de circonstance. Ce sentiment peut s’expliquer par le fait que les coalitions au pouvoir omettent de prendre quelques précautions fondamentales : d’abord, elles oublient d’être exemplaires et aussi transparentes que possible.


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Leur détermination affichée ne semble donc n’être rien d’autre qu’une arme dans un combat entre différents groupes pour l’accaparement des ressources publiques. Ensuite, elles apparaissent bien souvent comme des boucliers qui protègent tous leurs membres et tous ceux qui les rejoignent. A contrario, tous ceux qui ne font pas partie de ces coalitions, se refusent à les rejoindre ou les quittent s’exposent directement à des représailles.

Et c’est ainsi que l’assurance de bénéficier de la protection du pouvoir et d’une certaine impunité alimente, voire encourage, la transhumance politique. Non seulement les tenants du pouvoir commettent l’erreur de ne pas rester neutres, mais ils instrumentalisent aussi la lutte contre la corruption à des fins de pur clientélisme politique.

La plupart des citoyens africains souhaitent que cette bataille soit transparente, objective, juste et impartiale

Éviter l’instrumentalisation

Enfin, il serait bon que les services de l’État (sécurité, fisc, etc.) ne donnent plus l’impression de se lancer aux trousses de toute personne, homme politique ou simple citoyen, qui se montre critique vis-à-vis du pouvoir. Feu Meles Zenawi, l’ancien Premier ministre éthiopien, n’avait-il pas lui-même reconnu, dans une série d’entretiens qu’il avait accordés au chercheur britannique Alex de Waal, entre 1988 et 2012, que « la lutte contre la corruption [pouvait devenir pour un leader] un instrument de purge parmi ses rivaux et de ses opposants » ?

La plupart des citoyens africains souhaitent que cette bataille soit transparente, objective, juste et impartiale, et que ceux qui la mènent s’obligent à être eux-mêmes au-dessus de tout soupçon. Mais encore faut-il éviter de l’instrumentaliser. Une demande, somme toute, très raisonnable… Sauf peut-être selon la logique de la politique politicienne ! Une chose est, malheureusement, quasi certaine : la non-prise en compte des facteurs évoqués plus haut risque de réduire à néant tous les efforts entrepris.

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