Culture

Tunisie : le choc des cultures entre le ministre Mohamed Zine el-Abidine et le producteur Habib Bel Hedi

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Même génération - 53 et 59 ans -, intérêt partagé pour la culture : a priori, tout aurait dû rapprocher le ministre des Affaires culturelles, Mohamed Zine el-Abidine, du producteur Habib Bel Hedi. Mais l'ancien laudateur de Ben Ali et l'homme de gauche sont à couteaux tirés.

Le 10 novembre, Mohamed Zine el-Abidine, le ministre des Affaires culturelles, remettait le Tanit d’or des Journées cinématographiques de Carthage (JCC) au réalisateur Mahmoud Ben Mahmoud pour son film Fatwa. Un moment savoureux tant l’embarras du ministre était palpable : la récompense allait également à l’équipe du film dont le producteur, Habib Bel Hedi, n’est autre que l’un de ses plus farouches détracteurs.

Très en vue dans le bouillonnant microcosme culturel tunisien, l’ambitieux ministre, musicologue de formation, a dirigé le chantier de la Cité de la culture sous la présidence Ben Ali avant de connaître une éclipse puis de gérer de manière éphémère, en 2016, le Festival international de Carthage.

Le producteur, lui, est l’une des personnalités incontournables du monde du cinéma et du théâtre. En plus de trente ans de carrière, il s’est forgé une réputation d’homme à qui tout réussit et s’est constitué un solide carnet d’adresses.

« Les coups portés à la culture »

Pourtant, tout les oppose. À commencer par des divergences politiques. Habib Bel Hedi, dont les convictions sont bien ancrées à gauche, n’oublie pas que Mohamed Zine el-Abidine, à l’époque où il dirigeait l’Institut supérieur de musique de Sousse, puis celui de Tunis, avait prêté allégeance au président Ben Ali, qu’il avait comparé à… Nietzsche ! L’intéressé plaidera avoir fait preuve de « naïveté intellectuelle » et avoir brodé autour d’un discours de l’ancien raïs. « Il ne pourra jamais tourner le dos à ses anciens parrains », a déclaré le producteur, cinglant.

Mais, au-delà de cet accident de parcours, Bel Hedi reproche avant tout au ministre « les coups qu’il porte à la culture » depuis qu’il en détient le portefeuille.

Le producteur de cinéma et de théâtre, qui gère aussi des salles de spectacle, lance ou signe de nombreuses pétitions. Il est un porte-voix des indépendants et dirige le Groupe de travail sur les politiques culturelles. Ses propositions portant création d’un statut de l’artiste et des métiers artistiques, présentées à l’Assemblée des représentants du peuple, vont à rebours de celles du ministre, qui ont d’ailleurs été recalées.

Producteur rebelle

Bel Hedi s’élève également contre la centralisation de la culture, qui va à l’encontre de ce que prône la Constitution. Enfin, il s’insurge contre certains limogeages, qu’il juge intempestifs. Il interprète par exemple celui de Moez Mrabet, le directeur du Centre culturel international de Hammamet, comme une « tentative de faire échouer un projet » – en l’occurrence, la revitalisation du festival de la ville, que Mrabet avait bien engagée.

Maîtrisant les arcanes des montages financiers, le producteur rebelle a décortiqué le budget 2018 du ministère des Affaires culturelles et dénoncé la « misère » et la « stagnation » de ce secteur.

On l’aura compris, Habib Bel Hedi n’est pas un adepte de la langue de bois. Lorsqu’on lui a remis le Tanit d’or, il a inclus dans ses remerciements Mohamed Zine el-Abidine, ironisant sur ce ministre « qui n’a pu empêcher le gouverneur de Kebili d’interdire le tournage d’un film dans le Sud tunisien ». In cauda venenum…

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